Pouvons-nous comparer ce qui s’est déroulé à Paris le 16 mars sur les Champs-Elysées avec ce qui s’y est passé le 21 septembre entre le jardin du Luxembourg et le parc de Bercy ?

Le 16 mars à Paris, plusieurs organisations ou associations appelaient à manifester sous les dénominations suivantes : la Marche des solidarités, la Marche du siècle pour le climat et l’Acte 18 des gilets jaunes.

Le 21 septembre à Paris, plusieurs organisations ou associations appelaient à manifester sous les dénominations suivantes : contre la réforme des retraites avec le syndicat Force ouvrière, la Marche pour le climat et l’Acte 45 des gilets jaunes.

Mais, entre ces deux dates, beaucoup de choses avaient changé.

Le 16 mars, les trois cortèges prévus se sont à peine frôlés, sur la place de l’Opéra, alors que les organisateurs de la Marche du siècle pour le climat avaient prévu une jonction avec les gilets jaunes du côté des Champs-Elysées. Cette situation a mis dans l’embarras certains marcheurs venus en famille directement sur les Champs-Elysées : s’il y a eu jonction, ç’a été avec les forces de l’ordre.

Ce jour-là, trois cortèges ont foulé le bitume parisien, mais bien éloignés les uns des autres. La Marche des solidarités est restée enfermée dans un rectangle délimité par une ficelle. La Marche du siècle pour le climat, enfermée dans un brouhaha musical digne d’un « rêve » techno. Seuls les gilets jaunes ont tenu pour la plupart à s’afficher dans les quartiers bourgeois.

Le 21 septembre, il y avait toujours trois manifestations, deux déclarées et une non déclarée. Concernant celle contre la réforme des retraites de Force ouvrière, rien à signaler : elle est d’ailleurs passée inaperçue. Le rassemblement auquel appelaient les gilets jaunes à la Madeleine, en vue de converger vers les Champs-Elysées, a quant à lui été dispersé, et une partie de ses manifestants ont été encerclés par les forces de l’ordre à Saint-Lazare. Plusieurs groupes se sont ensuite éparpillés dans les rues de Paris, et certains ont pu rejoindre les Champs-Elysées et y tenir jusqu’au soir, tandis que d’autres retrouvaient la Marche pour le climat, ce qui a quelque peu changé l’ambiance familiale de celle-ci.

Cette convergence fortuite n’est pas à mettre au compte de ces organisateurs, mais plutôt du préfet de police, étant donné la nouvelle stratégie du maintien de l’ordre : aux premiers gazages et grenadages, Greenpeace ans Co. ont appelé à la dispersion et certains manifestants ont suivi la consigne. Cependant, beaucoup d’autres sont restés, ce qui traduisait un changement dans les comportements.

La présence policière était conséquente, mais les arrêts permanents auxquels elle obligeait donnaient à penser qu’elle ne suffisait pas pour gérer l’ensemble du parcours – une partie des forces de l’ordre étant retenue auprès des gilets jaunes dans les quartiers bourgeois ou en fin du cortège dans la Marche pour le climat. Les affrontements se sont poursuivis jusque dans le parc de Bercy et, malgré les efforts policiers pour obtenir la dispersion des manifestants, pas mal d’entre eux sont arrivés à destination.

Comment expliquer ce changement d’attitude ?

Après le 16 mars, alors que la répression sur le mouvement des gilets jaunes bat son plein, avec pour bilan une morte, des dizaines d’éborgnés, des mains arrachées, des centaines de blessés, une multitude de procès assortis de peines de prison… et des demandes d’enquête émanant de l’ONU, de la Ligue des droits de l’Homme et consorts. Le gouvernement destitue le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, pour le remplacer par Didier Lallement, et repenser le maintien de l’ordre en accentuant la mobilité des forces de police et de gendarmerie. Notamment par un recours à la BRAV-M (brigade de répression de l’action violente motocycliste), de triste mémoire puisqu’en 1986 elle avait tué un manifestant contre la loi Devaquet, Malik Oussekine. Suivra une répression tous azimuts et pour point culminant un 1er Mai où tout le monde, y compris les dirigeants syndicaux, a eu son comptant de lacrymogènes et coups de matraque. Une débauche sécuritaire : des centaines de fourgons de CRS et de gardes mobiles, des policiers de la brigade anticriminalité, de la brigade de recherche et intervention, les successeurs des RG et plusieurs pelotons de la BRAV-M ont rempli les rues en longeant le parcours de la manifestation déclarée. Avec un déchaînement de violence aux abords de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, et pour finir l’intox gouvernementale sur l’invasion des urgences par les manifestants.

Les élections européennes du 26 mai sont arrivées, et, tandis que la répression policière et judiciaire contre les gilets jaunes se poursuivait, certains d’entre eux ont cru que ce scrutin inverserait peut-être la marche de l’histoire. Déçus par le résultat, la désespérance a abouti, à Doyet, petite bourgade à l’est de Montluçon (département de l’Allier), à l’implosion de l’assemblée citoyenne qui avait été créée après l’appel de Commercy… Cette anecdote ne doit pas nous faire oublier que l’abstention a flirté avec les 50 %, à ces européennes. Une majorité des gilets jaunes fidèles abstentionnistes ont persisté dans leur choix ; reste maintenant à savoir si la partie citoyenniste du mouvement va analyser la contradiction entre son positionnement électoraliste et ce qui fait l’intérêt des gilets jaunes : l’auto-organisation. Rien n’est malheureusement moins sûr.

Un mois plus tard, lors de la fête de la musique à Nantes, un jeune teufeur, Steve Maia Caniço, a été retrouvé noyé après une charge des forces de l’ordre. Cette mort a alimenté un peu plus la colère sociale, d’autant que le rapport de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) laissait entendre que le jeune homme « aurait pu être absent » lors de la charge policière. La divulgation des fadettes du téléphone de Steve Maia Caniço a démenti ce rapport.

Enfin le contre-sommet organisé lors du G7 de Biarritz, fin août, a fait ressortir la fracture qui existe depuis toujours entre partisans de la violence et de la non-violence, entre les structures installées dans la société et garantes d’une respectabilité citoyenniste et les divers « radicaux ». Le déploiement policier et judiciaire démentiel pour l’occasion devrait nous inciter à reconsidérer nos façons de lutter. Etait-il judicieux de faire ce contre-sommet au Pays Basque ? Les gilets jaunes de Saint-Nazaire ont déclaré aux organisateurs de l’anti-G7 que le communiqué où ils s’étaient dissociés par avance des actions violentes était une forme de désolidarisation vis-à-vis de leur mouvement et de bien d’autres avant lui. On a touché ici les limites des stratégies frontistes : le consensus ne peut s’effectuer que sur la base du plus petit dénominateur commun – faisant se demander si on a en fait un ennemi commun.

Alors oui, des choses ont changé durant ces derniers mois.

En France, bien sûr, où le mouvement des gilets jaunes a permis d’interroger nos façons de lutter – on l’a vu à la fin de l’année scolaire avec, c’était une première, la grève des correcteurs lors des épreuves du bac. Et ailleurs dans le monde, où la multiplication des contestations sociales fait écho à celle des gilets jaunes : on lutte pour plus de démocratie et une meilleure vie ! D’après certains économistes, nous serions à la veille d’un nouveau krach financier… Alors les Etats se préparent à riposter, contre la montée des conflits sociaux, soit par une répression démultipliée, soit par une guerre. En France, Macron table sur la peur de l’extrême droite pour l’emporter à la prochaine présidentielle, comme en 2017. Mais ceux qui croient encore que le vote peut leur apporter bonheur et bien-être doivent arrêter de rêver : le capitalisme mondial se contre-fout de notre bonheur, seul compte pour les capitalistes le taux de profit ; et si, pour le conserver, ils doivent mettre à feu et à sang la planète, ils le feront. La guerre engagée est une guerre de classe, et si la majorité d’entre nous ne prend pas vite conscience de cela, il ne nous restera que nos yeux pour pleurer.

Le temps n’est plus à la défense de nos acquis corporatistes, mais à la défense de nos vies et, pour ce faire, à la mise en place d’une auto-organisation – comme dans les ZAD, dans certains mouvements sociaux des années passées ou aujourd’hui dans le mouvement des gilets jaunes –partout dans la société pour déterminer ensemble les moyens d’action, sans opposer violence et non-violence, et en tirant dans le même sens contre l’ennemi commun qui est cette société capitaliste mortifère !

OCL Moulins, le 8/10/2019


Article publié le 23 Oct 2019 sur Oclibertaire.lautre.net