En 1890, Eugénie Collot, tapissière parisienne, militait avec la Ligue d’affranchissement des femmes pour le droit de vote ; mais elle rejoignit bientôt le camp des abstentionnistes. Le 9 mars 1893, ceux-ci organisèrent une « cavalcade », affublés d’oreilles d’ânes pour moquer le suffrage universel ; Eugénie et ses copines portaient une pancarte : « Nous sommes des créatrices, nous voulons être des candidatrices ! »

Deux mois plus tôt, dans son journal Le Père Peinard, Emile Pouget s’était écrié : « Bonnes bougresses et bons bougres, le Père Peinard vous la souhaite bonne et heureuse ! » Il est rare de lire des adresses aussi inclusives ; mais de la première compagne de Pouget, « la mère Peinard », qui vécut plus de vingt ans avec lui, personne ne semble s’être soucié d’en savoir plus long ; je viens seulement de dénicher son nom d’état civil, cherchez-la donc ! (http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/. Toutes les notices sont librement accessibles en ligne.)

Les auteurs de notices biographiques font rarement l’effort d’identifier les compagnes anonymes, même celle qui « était également militante anarchiste » ou celle qui « assistait souvent aux réunions du groupe ». L’un échappe « à une extradition, grâce à l’admirable dévouement de sa compagne » ; un autre écrit « des chansons d’enfants dont sa compagne composait la musique ». « En 1924, alors que [Gaston Leval] venait de se marier, lui et sa compagne traversèrent l’Atlantique en passagers clandestins » : mais ils se sont mariés en Espagne, où lui-même vivait sous un faux nom, comment diable les retrouver ? Certaines ont un prénom, Rosa, Tounette, Gaby, Yvonne, Nanette… Il n’y a guère que les auteures dont on connaisse le nom et le pseudonyme, Fanny Clar, Alexandra Myrial, Séverine.

— C’est sous les noms dont nous sommes fières que nous voulons être rappelées ! La bonne Louise, la mère Peinard, Louise Quitrime, Victorine B., la Séraphine, Mimosa !

J’écris depuis plusieurs années, avec d’autres compagnes et compagnons, des notices sur des anarchistes pour le dictionnaire biographique Maitron (mouvement ouvrier, mouvement social). Les informations sont fréquemment fragmentaires : quand elles proviennent de rapports de police, on apprend une date de naissance mais presque jamais la date de la mort, que l’on trouve parfois dans les registres d’état civil (pour la France, ils sont presque tous accessibles en ligne) ; et surtout quand les hommes ne sont pas mariés, leurs compagnes n’ont souvent ni nom ni prénom, encore moins de dates de naissance. Combien de Madame Labouret, de femme Denhomme, de veuve Durand…
Il en va peut-être de même dans les dictionnaires biographiques de violonistes ou de communistes. Faut-il s’en plaindre ? Plutôt creuser, lire des correspondances, chercher des pistes, faire des hypothèses, publier des résultats approximatifs. Reprendre les allusions à des couples militants, et doubler la notice. Redonner vie à ces femmes anonymes, sans lesquelles le mouvement anarchiste, ou communiste, ou violoniste n’aurait pas été ce qu’il est.
Ne renonçons pas. Chacun-chacune peut envoyer des commentaires, des compléments au Maitron, à condition de donner les sources ; il s’agit souvent de sources familiales, d’informations du petit-fils ou de l’arrière-cousine, de photos. Les rédactions font de leur mieux mais n’ont pas tout lu ni tout vu. C’est d’autant plus nécessaire pour ces compagnes sans nom. Y en a pas dix sur cent, et pourtant elles existent !


Article publié le 12 Août 2019 sur Monde-libertaire.fr