Septembre 19, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Quand une manif est dans le secteur, y a souvent un petit jeune de 7 ou 77 ans pour m’accompagner. On a souvent un drapeau noir avec nous, quelques Monde libertaire. Quand il ne m’assure pas de son amitiĂ© et de son engagement d’humain debout sur le bitume partagĂ© avec d’autres, Louis Ă©crit, compose, peint, vit. Raison de plus pour moi de prendre de son temps en lui demandant quelques mots Ă  partager. Bernard CRML.

A Leny Escudero, peinture de Louis Arti

La chanson m’a sauvĂ©. Je pense qu’il est juste de parler ainsi de l’importance de cet art en le plaçant au centre d’un sĂ©isme quand les dents d’un jeune homme ou d’une jeune fille claquent parce que soudain elle et lui se rendent compte que le monde dans lequel on vit, tremble. Je tremble depuis toujours avec l’Univers mais je me souviendrai toujours d’avoir tremblĂ© longtemps dans l’univers social car, dans l’espace, les choses sont plus consĂ©quentes puisque les galaxies se transforment sans cesse, pas la sociĂ©tĂ© qui s’est figĂ©e depuis des siĂšcles dans la petitesse des maĂźtres qui ont voulu considĂ©rer la terre comme le centre de l’espace et tous les Dieux que les religions ont engendrĂ©s, autant cultuelles que d’États, en seigneurs de l’Univers alors que l’échelle du peuple va toujours de la bonne Ă  l’esclave.

Pourquoi l’affirmation « la chanson m’a sauvĂ© Â» est-elle une bonne rĂ©flexion et comment se lie-t-elle dans ma pensĂ©e, un jour, Ă  l’anarchie ?

Au cours de mon histoire prolĂ©tarienne la chanson occupe une grande place qu’elle prend dans un port de la MĂ©diterranĂ©e, pour l’enfant que je suis au centre de ces gens d’oĂč rĂ©sonnent les voix aux fenĂȘtres des faubourgs en aigus de femmes dans leurs cuisines comme en graves d’hommes sur les Ă©chafaudages de chantiers. Mon pĂšre, le boulanger Louis Nicolas, est ma premiĂšre et immuable vedette car j’aurais souvent l’occasion de l’entendre – parfois avec mes oncles Jean et Henri mais souvent seul puisqu’il saura si bien distraire en grimaces et drĂŽleries les gens quand il sautera sur les chariots des fĂȘtes de village, que quand il montera sur une chaise aux terrasses des estaminets pour chanter toutes sortes de chansons.
Dans ces annĂ©es 50, c’est avec un phonographe nichĂ© sur un vieux buffet au cafĂ© du village que les jeunes gens apprendront Ă  danser et certaines comme certains Ă  s’aimer en tournant en toupies de chair au rythme de la valse ou en se regardant dans les yeux sur les cadences de tangos jusqu’à sauter sur les marches, les polkas, les boogie-woogies et les charlestons telles des tulipes dans une bourrasque. VĂȘtu d’une « barboteuse Â» et de savates, je cueillais la musique sur mon chemin du moins sur ces pistes de sable qui faisaient office de trottoirs chez nous en AlgĂ©rie en pensant Ă  Monsieur Landais, photographe des mariages de son Ă©tat, Ă  qui je dois mes grandes rĂ©vĂ©lations – dont Yves Montand et Luis Mariano – pour cet homme qui fermait son studio les samedi soir en ville et montait avec un projecteur de films nous distraire en accrochant un Ă©cran Ă  un platane alors que le lendemain, le gamin Ă  la « barboteuse Â» dansait dans le sable brĂ»lant d’Afrique et sous les fenĂȘtres des voisins Ă©berluĂ©s en chantant J’aime flĂąner sur les grands boul’vards ou L’amour c’est un bouquet de violettes.
De mon passage dans l’armĂ©e de l’air, je me souviens de deux Ă©lĂ©ments qui vont commencer Ă  construire une structure libertaire dans la tĂȘte du jeune adolescent perturbĂ© que j’étais, ce sont certaines chansons de Leny Escudero

que je captais sur les transistors des bidasses avec l’oreille d’un jeune calamar et Oscar Peterson-trio que je vis un peu plus tard en concert dans une salle d’Allemagne au cours duquel je fus secouĂ© Ă  la vue d’une bande de soldats noirs Ă©tasuniens se lever puis se rasseoir dans un silence inouĂŻ comme s’ils venaient de voir passer des notes prĂ©cieuses telles les silhouettes d’une caravane sous les doigts du grand pianiste improvisateur et son trio. La vague des chanteuses et chanteurs « yĂ©yĂ© Â» , comme parmi tant d’autres Sheila et Richard Antony, m’a confrontĂ© Ă  un mur qui fut, sans que je m’en rende vraiment compte, le dĂ©but d’une recherche en moi rĂ©sonnant soudain telle une alarme ou un rejet de ce rĂȘve qui se dressait en muraille de nougat de foire devant les jeunes de ma gĂ©nĂ©ration quand ils exhibaient en mini-jupes et pantalons Ă  pattes d’élĂ©phant une fausse grĂące qui me peinait pour eux comme si je revoyais les danseuses et danseurs du cafĂ© de mon village jadis alors que je remarquais que dans ce flot de musiques et de textes niaiseux il n’y avait rien de plus que sur les grands boul’vards ou dans les violettes impĂ©riales .

« Un jour tu gagneras ta vie avec ça, loin de la mine ! ».

C’est pourtant lĂ  que, sans prĂ©venir, une phrase de Brassens s’insinuait dans mon cerveau encombrĂ© : « Si le public en veut je les sors dare-dare / S’il n’en veut pas je les remets dans ma guitare » 
 C’était d’un coup le « mot de dĂ©sordre Â» et non plus de « mot d’ordre » 
 Ou l’esquisse de l’individu que le poĂšte avançait jusqu’à moi comme une bouĂ©e par ces Trompettes de la renommĂ©e.
Le vieux Monsieur Sanchez, notre voisin, quand il gagnait Ă  la pĂ©tanque avec ses collĂšgues de la mine de charbon chantait L’Internationale ou la fredonnait-elle quand il descendait sur le banc au pied de notre bloc de la citĂ© pour lire l’Huma si ce n’est Le canard avant de partager avec moi un bout de formation politique autour des Ă©vĂ©nements d’actualitĂ© comme le « casse d’Aznavour Â» sur les droits de juke-box dont la Cour des comptes signala l’escroquerie
 ou le vol de la chanson Magique tango composĂ©e par Philippe GĂ©rard qu’un certain Georges van Parys, directeur de la SACEM et cĂ©lĂšbre compositeur, refourgua, selon Le canard enchainĂ©, Ă  Frank Sinatra qui en fit le cĂ©lĂšbre Stranger in the night sans que l’auteur ne rĂ©agisse, surtout pas devant des agents de la mafia qui lui conseillaient, sans plus, de prendre une enveloppe remplie de quelques millions de francs.
Dans les annĂ©es 60 je n’avais pas de couteau sur moi, mĂȘme pas pour trancher mon casse-croĂ»te dans la taille de charbon oĂč je travaillais mais, insidieusement, un « couteau-Bic Â» pris la place de la lame alors que je feuilletais sur la gondole du bureau de tabac de ma rue des revues avant de rĂ©gler Ă  Madame Dinscher un bloc-notes Ă  spirales et le stylo noir en question quand une idĂ©e sonna dans ma tĂȘte comme le bruit du tiroir-caisse : « Un jour tu gagneras ta vie avec ça, loin de la mine ! ».

“C’est lĂ , Ă  mon avis, qu’elle est aussi anarchiste parce qu’elle porte la responsabilitĂ© profondĂ©ment honnĂȘte de l’angoisse qui est le centre sismique de la poĂ©sie.”

L’anarchie et la chanson ne sont rassemblĂ©es, dĂšs lors Ă  mon avis, que dans la mesure oĂč la poĂ©sie et le sens politique font de l’auteur et du compositeur autre chose que « gens de mĂ©tier Â» parce que cet art du chant est aussi un art de soi et qu’il ne peut se reprĂ©senter dans une Ɠuvre sous une forme de faconde ou de thĂ©matique. Si on prend pour exemple la chanson La planĂšte des fous de Leny Escudero, il n’y a pas qu’un thĂšme mais plusieurs qui semblent diffĂ©rents et qui pourtant s’accouplent pour se fortifier notamment quand la chanson dĂ©marre avec des cafĂ©-crĂšmes qui deviennent la mesure des jours de la vie au milieu du volcan fait du feu de tous les fous de la planĂšte qui ne pourront jamais ĂȘtre sains sans faire l’effort de se connaĂźtre comme le traduit la phrase « j’ai froid dedans »  Ce « dedans Â» libre et douloureux que l’auteur dĂ©couvre dans lui avant de l’habiller d’un sens et d’un chant pour le rĂ©chauffer, pour le rendre moins fou. À ce moment-lĂ , je pense sincĂšrement, que la chanson n’appartient Ă  aucun paradigme car elle naĂźt de la matiĂšre humaine et non de la connaissance ni du talent et c’est lĂ , Ă  mon avis, qu’elle est aussi anarchiste parce qu’elle porte la responsabilitĂ© profondĂ©ment honnĂȘte de l’angoisse qui est le centre sismique de la poĂ©sie.

[
] Un enfant aux mains nues sans espoir d’hĂ©ritage
Qui ne serait pas moi qui suis déjà venu
Qui me prenant la main quand je ferai naufrage
Me crierait vis encore je ne t’ai pas connu
Qui n’accepterait pas la volontĂ© des armes
Ni des dieux ni des hommes prĂȘchant l’humanitĂ©
Et pour mon dernier cri découvrirait les larmes
Désespéré de voir ma non-éternité


Louis Arti
, auteur-compositeur-interprĂšte

(Leny Escudero in La planĂšte des fous)




Source: Monde-libertaire.fr