Mai 23, 2021
Par Le Monde Libertaire
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08.05.2021

La Colombie vit aujourd’hui l’une des journées de contestation sociale les plus importantes des dernières années ; des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour manifester leur mécontentement envers Ivan Duque et ses politiques néolibérales et de précarité. De son côté, l’État a répondu par un usage disproportionné de la force, usant de violence et de répression. Le 5 mai on faisait état de 24 personnes décédées, 381 blessées par balle dont 31 présentant des mutilations oculaires, 15 personnes victimes de violence de genre, 979 personnes disparues et 1139 personnes arrêtées. Nous présentons dans ce document une analyse de la contestation et l’ébauche d’une feuille de route.

La Loi de Solidarité Durable et le contexte politique où elle s’inscrit.
Le mois d’avril dernier, les trois centrales syndicales de notre pays (CUT, CGT, CTC) et quelques organisations sociales ont lancé un appel à la grève générale et à la mobilisation nationale pour le 28 avril, adressé principalement à l’opposition à la troisième réforme fiscale du gouvernement d’extrême-droite uribiste, Iván Duque, présentée au Congrès de la République. La réforme, d’après son co-auteur, l’ex Ministre des Finances Alberto Carrasquilla, cherchait à collecter 35 000 millions de pesos para compenser la soi-disante crise budgétaire de l’État, en maintenant la ligne d’ajustement économique néolibérale du gouvernement actuel, dans le cadre à présent de la réduction du PIB, l’augmentation de la dette publique, l’augmentation du chômage et le creusement des inégalités et de la pauvreté dont la pandémie du Covid-19 a été le détonateur.

De même, la réforme fiscale, désignée sous l’euphémisme de Loi de Solidarité Durable, a été présentée au Congrès alors qu’un gouvernement faible et de plus en plus impopulaire, quoique disposant de la majorité parlementaire, essuie un refus de sa réforme venant de la majorité des partis politiques, de droite et de gauche, y compris l’un de ses propres partis, au gouvernement par opportunisme, le Centro Democrático (extrême-droite). La plupart des secteurs sociaux ont refusé la réforme, car elle voulait trouver des recettes pour l’État moyennant des impôts régressifs indirects sur des produits de première nécessité, l’augmentation du taux d’imposition sur le revenu et l’élargissement du nombre de personnes imposables, ainsi que que la suppression d’avantages fiscaux comme les aides aux services publics. Tout cela aurait pour effet de creuser les inégalités et la famine dans le pays, étouffant financièrement la classe moyenne et les classes travailleuses et populaires. D’où l’opposition d’une partie du patronat également, qui n’estiment pas viable de ponctionner les familles travailleuses en pleine crise sanitaire et économique.

Cela dit, la journée de mobilisation et de grève générale a été appelée dans un contexte de mécontentement populaire contre le gouvernement en place, qui s’était déjà exprimé précédemment, en novembre 2019 par la Grève générale du 21 novembre et les journées qui suivirent, ainsi qu’à travers des manifestations contre les violences policières de septembre 2020 après l’assassinat de Javier Ordóñez à Bogotá, les viols de femmes et, de façon générale, les abus de ce corps répressif. Ajoutons qu’elle nait dans un contexte de luttes des travailleuses face aux licenciements et aux conditions de travail pendant la pandémie (par exemple, des travailleuses de la santé, les mines, les services de livraison, le bâtiment, etc.), et de manifestations et barrages routiers des travailleuses non déclarées qui, en raison des restrictions de déplacements imposées par le Covid-19 n’ont pas de revenus garantis pour assurer leur loyer et leur besoins alimentaires. Enfin, l’appel à la grève se produit dans un climat politique autoritaire, avec une participation politique limitée par la violence, la répression, et les multiples assassinats de nombreux acteurs politiques et sociaux qui plaident pour la défense du territoire, l’Accord de Paix, l’environnement, comme c’est le cas des hommes et femmes défenseurs des droits humains, activistes paysans, “noirs”, et indigènes, syndicalistes, écologistes et communaux. Parallèlement l’extermination des ex combattant.e.s de la guérilla FARC se poursuit en présence d’un État complice activement ou de fait.

Grève générale du 28 avril et Journée de Mobilisation
Le 28 avril, des milliers de personnes ont manifesté dans les rues des principales villes du pays ainsi que dans des communes moins peuplées et des zones rurales, répondant à l’appel des centrales syndicales. La mobilisation, massive dans des villes telles que Bogotá, Cali, Medellín, Pereira, Barranquilla, Bucaramanga, Cúcuta, Manizales, Villavicencio, Neiva, Tunja, Cartagena, Popayán, Pasto, entre autres, a été suivie par des milliers de personnes qui ont manifesté dans les rues et bloqué des routes intermunicipales et des voies urbaines. La journée a été marquée par des expressions de mécontentement telles que les casserolades nocturnes, des affrontements avec la police, des saccages, et le peuple indigène Misak a renversé la statue du conquistador espagnol, Sebastián de Belalcázar, à Cali. Non seulement la mobilisation a été massive mais elle a été bien accueillie sur tout le territoire colombien, avec une participation importante à Turbo, Pitalito, Cáqueza, Guayabetal, Chipaque, Duitama et Sogamoso; dans des zones rurales de Cundinamarca comme Samacá, Marinilla, Betania et Hispania, jouxtant Bogotá, des communes proches de Cali comme Palmira, et des communes proches d’Ocaña dans la région du Catatumbo; et des départements faiblement peuplés comme Casanare, Vaupés, Amazonas et Arauca, qui ont également rejoint le mouvement.

La principale revendication dans les manifestations a été le retrait du projet de réforme fiscale, très remarqués aussi cependant le mécontentement envers le gouvernement, le désaccord sur la gestion de la pandémie, et les plaintes concernant la faim et la pauvreté d’une bonne partie de la population. Il faut noter qu’aussi bien les autorités locales que nationales ont essayé de contenir la contestation, en décrétant des couvre-feux dans les villes (par exemple, Cali et Medellín), en militarisant certaines villes et en essayant d’interdire la contestation pour des raisons de risque de contamination par le Covid-19, malgré les appels des organisations à respecter les mesures de sécurité sanitaire. On peut ajouter les efforts des autorités nationales pour démobiliser le mouvement au moyen de la criminalisation de la contestation, en désignant les participants comme des vandales et en poursuivant les étudiants et les jeunes sous de faux motifs. Les médias hégémoniques ont contribué à la stigmatisation en reproduisant des récits officiels, en couvrant en priorité sur les impacts de la mobilisation sur la situation sanitaire et en ignorant tout ou partie des abus de la police et des forces militaires telles que la dispersion volontaire des rassemblements de manifestants, les arrestations arbitraires ou la mort d’un jeune à Neiva suite à une action de la police.

Après cette journée du 28 avril, l’effort de mobilisation et pour la grève générale se poursuivit les jours suivants malgré la répression étatique et l’obstination du gouvernement Duque. Le 29, des villes de la Vallée de Cauca comme Cali et Palmira, entre autres, connurent de grandes manifestations populaires de désaccord avec le gouvernement, et des plus modestes dans le sud-ouest du pays et les plus grandes villes. La réaction de la population du Cauca au couvre-feu fut durement réprimée, la police se livrant à des massacres pendant plusieurs nuits qui se soldèrent par plusieurs jeunes assassinés et des exactions diverses, depuis des tabassages, des agressions, des arrestations arbitraires et même des coups de feu sans sommations, des tortures, des assauts à des équipes médicales et de droits humains, et des abus sexuels.

Le 30 avril, la mobilisation est repartie de plus belle avec des barrages, des casserolades et des manifestations de contestation sur tout le territoire colombien, engageant principalement des jeunes. De même, un événement important fut le blocage du port de Buenaventura, le plus important du pays, qui a été le témoin des plus grandes mobilisations ces dernières années dont la grève citoyenne en début d’année. Le 1 mai, journée internationale des travailleuses, la contestation a pris de la force avec des mobilisations, des piquets et des grèves dans toutes les grandes villes du pays (Bogotá, Cali, Pasto, Popayán, Cúcuta, Pereira, Manizales, Bucaramanga, Barranquilla, et Manizales). Il y eu, de plus, des troubles près du palais présidentiel au nord de Bogota. Finalement, la journée s’est achevée par une répression brutale comme les nuits précédentes dans une stratégie terroriste de verrouillage du mécontentement populaire.

Le 2 de mai la mobilisation s’est poursuivie et la Minga indigène du Cauca a rejoint le mouvement à Cali. Ce même jour, grâce à la mobilisation populaire, le gouvernement de Duque a annoncé le retrait du projet de réforme fiscale au Congrès. Néanmoins, les secteurs sociaux engagés dans la grève (les travailleuses, les étudiantes, certaines organisations sociales et les personnes de la rue ont déclaré qu’elles poursuivaient la grève pour la réforme de la santé en cours ainsi que pour protester contre la répression étatique et pour marquer leur opposition au gouvernement et à l’uribisme. Et pour finir avec ce décompte d’événements parmi les plus importants lors de cette vague de contestation en Colombie, le 3 mai, des taxis et des routiers ont fait une grève partielle à Bogotá, Medellín, et Barranquilla avec barrages routiers ; les étudiantes sont entrés peu à peu dans le mouvement de grève avec leurs départements d’études et facultés de leurs universités, publiques ou privées et, dans une moindre mesure, dans certains établissements publics d’éducation ; et la mobilisation s’est poursuivie dans des villes comme Neiva, Bucaramanga, Bogotá, Cúcuta, Valledupar, Barranquilla, Barrancabermeja, Villavicencio, et pas mal de communes de la Vallée du Cauca. Ce même jour également, le Ministre des Finances a présenté sa démission au président, qui, au cours de la nuit a demandé une “intervention de l’armée” pour contenir les protestations, donnant ainsi à la situation critique du pays une grande visibilité internationale.

Malgré le retrait de la Réforme Fiscale, la Grève Générale est maintenue
A partir de la victoire populaire du retrait de la réforme fiscale, victoire qui n’est que partielle dans la mesure où il s’agit d’un retrait sous condition d’une reformulation en partant des “consensus” trouvés entre gouvernement, partis politiques, acteurs sociaux et la soi-disante société civile, beaucoup de secteurs sociaux, encore insatisfaits, se sont déclarés une grève générale -et une mobilisation- illimitées. Le mécontentement, que le retrait de la réforme n’a pu apaiser, continue à se manifester dans les rues, principalement face au terrorisme d’État qui a frappé la population désarmée et en colère, au moyen des exactions policières et militaires. Alors que les yeux du monde entier étaient rivés sur la situation des droits humains, la répression gouvernementale n’a pas cessé, au contraire elle a connu une escalade, sous le prétexte constant d’une contestation, selon leur point de vue autoritaire, “démesurée”. L’action de la force publique, qui jouissait d’une plus grande légitimité auparavant dans le débat public, a perdu le capital de confiance que l’on déposait souvent aveuglément en elle jusque-là. De même, le mécontentement s’est traduit par un rejet général du gouvernement et de ses propositions de réforme néolibérales, comme le projet de réforme du système de santé, qui aurait pour effet une plus grande privatisation d’un système déjà précaire et exclusif en Colombie.

Cependant, quoique le mouvement pour une bonne part spontané ait été efficace, la satisfaction de nouvelles revendications apparait comme plus incertaine. Parallèlement à l’avancée de l’organisation sociale, on voit les efforts de l’avant-garde de gauche pour récupérer le mécontentement à son profit, et les partis politiques non seulement essayent de le canaliser vers un vote mais prennent position, tout comme les chefs d’entreprise pour négocier avec le gouvernement les points de la nouvelle réforme fiscale. Ces politiques ne tiennent aucun compte des besoins et des sentiments populaires car cela ne leur est pas indispensable dans leur soif de prendre les rênes de l’État ou pour placer leurs propres mots d’ordre au niveau national. Il est alors impératif de lire les raisons derrière le non-conformisme et écouter ainsi les voix, les sentiments et les besoins de ceux et celles qui les manifestent, en les soutenant dans leurs luttes contre la répression, contre les mesures économiques du capital et contre les grandes inégalités qui les traversent.

Et maintenant
Les restrictions budgétaires sont le résultat de la crise du capital qui, pour en sortir de façon urgente, frappe la classe moyenne et, principalement, les classes travailleuses et populaires. Bien que la réforme fiscale que Carrasquilla et Duque ont présenté au Congrès, semblât complètement déconnectée de la réalité dans son ignorance de la pauvreté et de la précarité de la population qu’elle prétendait soumettre à l’impôt en augmentant le prix des aliments et son ignorance des effets contreproductifs pour le capital de la paupérisation des classes moyennes et consommatrices, elle répond justement à une réalité de soumission de l’État aux intérêts économiques dominants, en les libérant de toute charge fiscale, en facilitant l’exploitation des travailleuses au moyen de la flexibilité du travail et en ouvrant la voie à l’enrichissement au moyen de la précarisation de tous les domaines de la vie des gens. Les dépenses sociales quasiment inexistantes dont le gouvernement affirme qu’il a besoin d’argent pour les maintenir, obéit è sa politique de contention de la misère par des allocations et, au lieu de faciliter l’accès aux soins, l’éducation et l’alimentation, il rend la population complètement dépendante du capitaliste ou de l’entreprise privée qui cherche à monopoliser ces services.
El rejet de la réforme fiscale est un rejet du creusement des inégalités qui, dans le cas présent, se traduit par davantage de famine pour les classes laborieuses et populaires et moins de responsabilités pour les riches. Face à cela, nous disons : Que les capitalistes paient la crise !

Dans ce climat de mécontentement et cette conjoncture très importante, il convient de s’atteler à renforcer la mobilisation et les luttes naissantes, lancées ou relancées. Nous misons sur un peuple fort, capable de contrecarrer les avancés du capital et de construire une société socialisée, anti patriarcale, anticoloniale, libre et juste. Il est temps de consolider les mécanismes de base, d’organiser les pans de population contestataires, de soutenir la mobilisation et de la nourrir pour qu’elle soit la source d’importantes victoires, que ce soit sous la forme de concessions arrachées par la pression populaire et l’action directe, ou sous forme d’organisation du peuple et de capacité à lutter. Les contestataires exigent encore le retrait de la réforme de la santé, l’arrêt de la violence étatique et de la militarisation des territoires, un revenu minimum pour faire face à la crise économique et une vie digne et en paix. C’est le sens de l’appel du Grupo Libertario Vía Libre à poursuivre la mobilisation et la grève générale, contre l’uribisme et la répression, mais aussi contre le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme.
La lutte continue !
Vive celles qui luttent !

Traduction Monica Jornet Groupe Gaston Couté FA




Source: Monde-libertaire.fr