Sur la corde raide : Contributions et considérations à partir du et pour le combat anarchiste

Ce texte se veut une contribution au dĂ©veloppement et Ă  l’approfondissement du combat anarchiste informel en prenant en compte les avancĂ©es technologiques toujours plus spĂ©cialisĂ©es dans le contrĂ´le et la surveillance, de la population en gĂ©nĂ©ral et surtout envers celles et ceux qui s’aventurent Ă  se rebeller contre l’ordre Ă©tabli.

Il provient aussi de la nĂ©cessitĂ© d’assĂ©ner des coups plus durs et continus au pouvoir, crĂ©ant des brèches qui puissent continuer Ă  s’ouvrir.

L’accroissement rapide de la surveillance par le biais des camĂ©ras de sĂ©curitĂ© et des multiples cartes que nous devons utiliser pour Ă  peu près tout et l’utilisation naissante mais en hausse rapide de drones de tĂ©lĂ©-surveillance ne sont une surprise pour personne. Si l’on ajoute Ă  cela le contrĂ´le par les tĂ©lĂ©phones portables, le panorama est encore beaucoup plus compliquĂ©. De par son interconnexion, cet engrenage technologique commence Ă  prendre le contrĂ´le presque absolu de la ville, nore champ de bataille. Le croisement d’images, d’heures et l’utilisation de tel ou tel moyen, de transport ou autre, rend possible de dĂ©tecter et d’enregistrer les mouvements de n’importe quel individu. La ville toute entière se retrouve sous la loupe, ce monde est pratiquement une prison de haute sĂ©curitĂ© Ă  ciel ouvert, il n’est pas exagĂ©rĂ© de le dire. Et si nous tenons compte de la prĂ©sence policière et maintenant militaire Ă  chaque coin de rue, le cadre devient plus limitĂ© et contrĂ´lĂ© encore.

Cependant, si chaque individu de la sociĂ©tĂ© peut ĂŞtre tracĂ© par cette interconnexion de la surveillance, pour celles et ceux qui se dĂ©clarent ennemi-e-s de cette sociĂ©tĂ© et agissent en consĂ©quence, le contrĂ´le augmente considĂ©rablement, et la situation devient encore plus tendue si nous pensons Ă  des personnes dĂ©jĂ  connues des appareils rĂ©pressifs du fait d’avoir Ă©tĂ© en prison, d’ĂŞtre liĂ©es Ă  des espaces qui font le pari de la confrontation ou pour d’autres motifs divers. La marge d’action transgressive se rĂ©trĂ©cit, transformant la dĂ©cision de passer Ă  l’attaque en une corde raide de laquelle on est tout le temps sur le point de tomber. Que faire pour dĂ©jouer les coups rĂ©pressifs? Ou mĂŞme, que faire pour entraver le travail de capture des appareils policiers?

Options et décisions

L’un des aspects de la critique adressĂ©e par la tendance informelle de l’anarchisme aux groupes politico-militaires de gauche, est leur fort attachement Ă  un appareil qui les mène, entre autres choses, Ă  opter pour la clandestinitĂ© comme stratĂ©gie de lutte. Cette situation de clandestinitĂ© impliquerait une division marquĂ©e de fonctions qui serait Ă©troitement liĂ©e Ă  la militarisation de ces groupes. Entendue de cette manière, la clandestinitĂ© serait fondamentale dans l’engrenage d’une organisation qui divise ses militant-e-s en personnes lĂ©gales et illĂ©gales, ces dernières constituant l’aile secrète qui se chargerait de rĂ©aliser les coups, les premières Ă©tant la face publique destinĂ©e Ă  crĂ©er des rĂ©seaux de soutien, la logistique et la propagande, entre autres tâches. La vie en clandestinitĂ© se caractĂ©riserait par le fait d’ĂŞtre extrèmement limitĂ©e Ă  des aspects opĂ©rationnels; une dynamique de combat permanent qui, selon les critiques, laisserait de cĂ´tĂ© des aspects aussi essentiels et enrichissants que l’Ă©change nĂ©cessaire d’expĂ©riences, le partage de visions concernant la lutte, ainsi que l’essor qualitatif dans des domaines qui, quoi que ne se focalisant pas sur le combat armĂ©, sont indispensables Ă  la lutte pour la libĂ©ration totale. Les vastes conversations oĂą sont dĂ©battus divers sujets qui Ă©largissent certainement l’horizon, sont très diffĂ­ciles voire impossibles Ă  mener en clandestinitĂ©, cela donne une idĂ©e des moments ou des expĂ©riences dĂ©terminantes qui se perdent du fait de cette situation. Tenter de se dĂ©faire ou de s’Ă©loigner des logiques de consommation (je ne fais pas par lĂ  rĂ©fĂ©rence Ă  l’illusion des «bulles de liberté») est aussi compliquĂ© Ă  rĂ©aliser de manière clandestine, puisque celle-ci exige de suivre des chemins citoyens si l’on prĂ©tend passer inaperçu-e. VoilĂ  quelques unes des restrictions, parmi tant d’autres, qu’implique cette vie dont la solitude est l’un des principaux Ă©lĂ©ments. Ceci dit, je veux indiquer clairement que je me rĂ©fère Ă  une clandestinitĂ© dans et pour la guerre, et pas Ă  celle qui, aussi valide et lĂ©gitime soit-elle, s’attache Ă  fuir l’ennemi pour mener une vie tranquille sans passer Ă  l’offensive. Je parle du choix de la clandestinitĂ© – bien que certain-e-s soient contraint-e-s Ă  cette situation- comme stratĂ©gie de lutte, comme stratĂ©gie pour porter des coups forts et constants au pouvoir

Une autre critique communĂ©ment faite aux groupes et organisations qui optent pour cette voie est qu’ils finissent par consacrer toutes leurs activitĂ©s politiques Ă  la prĂ©servation de la «structure clandestine» qui a besoin de beaucoup de ressources de toutes sortes pour se maintenir Ă  flot. Ainsi sont laissĂ©es de cĂ´tĂ© des tâches indispensables telles que la propagande ou la crĂ©ation de rĂ©seaux de soutien pour assurer la subsistance des clandestin-e-s, ce qui, de toute Ă©vidence, finit par ĂŞtre contre-productif et par renforcer le militarisme.

Des exemples Ă  prendre en compte

Les organisations politico-militaires de gauche ne sont pas les seules Ă  avoir optĂ© pour la clandestinitĂ© afin d’affronter le pouvoir. Des groupes anarchistes et autonomes ont aussi eu recours Ă  cette stratĂ©gie, il est nĂ©cessaire de considĂ©rer ces expĂ©riences lorsqu’on a ce choix Ă  l’esprit.

L’une des expĂ©riences les plus notables dans ce sens a Ă©tĂ© celle du MIL (Mouvement IbĂ©rique de LibĂ©ration) qui a luttĂ© Ă  partir de la clandestinitĂ© contre la dictature franquiste au dĂ©but des annĂ©es 70 en Catalogne. Evidemment, l’asphyxiante botte de Franco a Ă©tĂ© dĂ©terminante dans le fait que ce groupe fasse ce choix, nĂ©anmoins ses membres, sans pour autant ĂŞtre identifiĂ©s par les appareils rĂ©pressifs, sont systĂ©matiquement passĂ©s Ă  la clandestinitĂ© une fois le groupe formĂ© ou en y entrant. La particularitĂ© du MIL a sans doute Ă©tĂ© son ample production thĂ©orique qu’ils ont bien su complĂ©ter avec la lutte armĂ©e. L’Ă©laboration constante de textes et de rĂ©flexions, y compris en crĂ©ant les Ă©ditions «Mayo del 37», dĂ©montre que la propagande et l’Ă©laboration de rĂ©flexions politiques constituait l’une des principales prĂ©occupations du MIL, plus mĂŞme que la lutte armĂ©e.

Les Groupes Autonomes qui ont opĂ©rĂ© principalement Ă  Barcelone, Valence et Madrid, pallèlement et postĂ©rieurement au MIL au cours de la transition dĂ©mocratique dans le royaume d’Espagne ont suivi un chemin similaire. Au moment de prendre la dĂ©cision de former un de ces groupes, les individus devaient dĂ©jĂ  compter sur des ames, un contact avec une planque et des faux papiers pour ainsi passer Ă  l’action. Selon diffĂ©rents rĂ©cits, cette situation de clandestinitĂ© a fini par transformer leur pratique politique, la rĂ©duisant basiquement Ă  des expropriations de banques pour financer la clandestinitĂ©, ce qui empĂŞcha, entre autres aspects, d’Ă©largir les rĂ©seaux de soutien. Il faut en outre signaler que les appareils rĂ©pressifs de l’État Espagnol -La Brigade Politico-Sociale- sont restĂ©s en place lors de la transition dĂ©mocratique, ce qui peut avoir influĂ© sur le fait que les Groupes Autonomes de la fin des annĂ©es 70 et du dĂ©but des annĂ©es 80 aient poursuivi la mĂŞme dynamique que les groupes agissant sous la dictature.

L’expĂ©rience de la Conspiration des Cellules du Feu (CCF) en Grèce est aussi nĂ©cessaire Ă  tenir en compte dans la mesure oĂą il s’agit d’un groupe anarchiste informel d’action des dernières annĂ©es qui a fait le choix de la clandestinitĂ©. Je ne suis pas sĂ»r que cette dĂ©cision ait Ă©tĂ© dĂ©terminĂ©e par l’identification prĂ©alable de ses membres, ou de certains d’entre eux, par les appareils rĂ©pressifs. Mais c’est un fait que leurs attaques ont Ă©tĂ© constantes, s’Ă©levant Ă  plusieurs dizaines en une annĂ©e, ce qui reflète peut-ĂŞtre un avantage de la clandestinitĂ©.

Un autre groupe anarchiste qui a menĂ© la lutte armĂ©e sur le mĂŞme territoire a Ă©tĂ© «Lutte RĂ©volutionnaire», qui, poussĂ©e par les poursuites de la police, est entrĂ©e en clandestinitĂ© et dans cette situation a portĂ© des coups forts et contondants au pouvoir. Le cas de «Lutte RĂ©volutionnaire» est un exemple clair de clandestinitĂ© en guerre, oĂą leurs actions d’envergure ont mis en Ă©chec le système dans son ensemble, selon l’une des dĂ©cisions de justice Ă  leur encontre. Tous les groupes mentionnĂ©s ont eu la particularitĂ© de ne pas s’ĂŞtre constituĂ©s comme des structures rigides avec une division marquĂ©e des rĂ´les, telle que la prĂ©sentent les organisations politico-militaires de gauche. Leur choix de la lutte clandestine a Ă©tĂ© une dĂ©cision librement assumĂ©e prenant en compte les coĂ»ts qu’elle impliquait. Leur pratique politique a Ă©tĂ© dĂ©diĂ©e Ă  la lutte armĂ©e; certain-e-s rĂ©alisant des actions sporadiques d’envergure et d’autres des attaques incessantes qui ne laissaient pas de trève au pouvoir. Cependant, ni la rĂ©flexion ni la diffusion de celle-ci n’ont Ă©tĂ© dĂ©laissĂ©es, contribuant au dĂ©veloppement qualitatif des luttes anarchistes et dĂ©montrant dans les faits une cohĂ©rence entre ce qui est posĂ© et ce qui est mis en pratique.

Sur la nécessité de frapper durement

L’attaque contre l’ensemble de l’ordre Ă©tabli est pleinement justifiĂ©e dès lors qu’existent l’État et le capitalisme, et cela est Ă  mon avis partagĂ© au sein de la tendance informelle anarchiste. Toutefois, la nĂ©cessitĂ© que ces actions prennent plus d’envergure est quelque chose qui a Ă©tĂ© affirmĂ© en diverses occasions, mais qui n’a connu que peu de matĂ©rialisation. Des attaques qui fassent trembler les puissants, qui fassent savoir Ă  l’entrepreneur qui assèche une rivière pour irriguer sa plantation d’avocats que son acte aura des consĂ©quences, sont indispensables dans une perspective anarchiste de combat.

Des actions qui dĂ©notent force et dĂ©termination et puissent ĂŞtre reproductibles par n’importe quel individu ayant la libertĂ© comme horizon. Que ce soit pour accompagner, Ă©tendre et approfondir un contexte de rĂ©volte, pour tenter de crĂ©er des brèches et des fissures dans ce qu’on nous impose en situation de «normalité», ou bien comme un acte de vengeance, il devient nĂ©cessaire de faire un saut qualitatif dans le combat anarchiste informel qui permette d’ouvrir des possibilitĂ©s que nous ne connaissons pas encore. De plus, si nous voulons que nos actions aient plus d’impact, elles doivent ĂŞtre relativement frĂ©quentes, parce que la mĂ©moire devient toujours plus fragile et Ă  court terme, donc si nos coups sont trop sporadiques, ils courent le risque de se transformer en «faits isolĂ©s» ou testimoniaux. Comme l’a dit quelqu’un; «Lorsque les coups forts se rĂ©pètent encore et encore, la poĂ©sie commence».

Alors, est-il possible de rĂ©aliser des attaques complexes et d’envergure Ă  une frĂ©quence considĂ©rable en vivant dans une situation de lĂ©galitĂ© oĂą l’ennemi suit tes pas et sait oĂą te trouver? La clandestinitĂ© faciliterait-elle le fait d’entreprendre de telles actions?

Derniers mots

«Une action contre le pouvoir se produit et met d’une certaine manière la normalitĂ© en alerte, la police commence immĂ©diatement Ă  travailler et parvient Ă  obtenir des indices ou une forte prĂ©somption de qui seraient le, la ou les responsables, en revanche elle ne sait ni oĂą se trouvent ces personnes, ni les lieux qu’elles frĂ©quentent, ni avec qui elles sont en relation»

Cet exemple reprĂ©sente l’un des avantages qu’impliquerait le choix de la clandestinitĂ©. Compliquer le travail de la police en ce qui concerne la chasse et la capture. Ă€ ce point, il est nĂ©cessaire de revenir sur le sujet des avancĂ©es technologiques dans le contrĂ´le et la surveillance; la quasi totalitĂ© de la ville Ă©tant quadrillĂ©e par ces technologies et ce traçage se perfectionnant tous les jours, n’importe quelle erreur dans la rĂ©alisation de l’action se paie au prix fort et si les auteurs sont connu-e-s de la police, leur capture devient imminente. C’est par exemple ce qui s’est passĂ© pour les compagnons Alfredo Cospito et Nicola Gai lorsqu’ils ont tirĂ© sur l’entrepreneur nuclĂ©aire Adinolfi. La clandestinitĂ© ferait en sorte, d’une certaine manière, que la technologie pour la surveillance perde en partie de son efficacitĂ© puisqu’au moment de trouver les responsables, celleux-ci seraient dĂ©jĂ  dans l’obscuritĂ©, en train de conspirer pour la prochaine attaque. La surveillance policière permanente qui s’exerce sur les ennemi-e-s connu-e-s du pouvoir cesserait d’ĂŞtre effective, ce qui constitue sans doute un autre avantage de la clandestinitĂ© permettant une bien meilleure mobilitĂ©. Le fait que de nombreux yeux nous surveillent, restreint Ă©normĂ©ment la capacitĂ© d’action, dĂ©jĂ  pour des coups sporadiques, et plus encore s’ils deviennent rĂ©currents. La clandestinitĂ© offrirait donc plus de facilitĂ© pour mener Ă  bien une pratique d’attaque systĂ©matique, ainsi que la crĂ©ation de complicitĂ©s, dans la mesure oĂą les activitĂ©s politiques seraient presque totalement dĂ©diĂ©es Ă  la conspiration et Ă  l’action.

Mais ce genre de vie, est-ce vraiment ce que nous cherchons et ce que nous voulons? Pourrions-nous mener cette dynamique sans tomber dans des comportements militaristes et d’appareil? Sans doute, de nombreux aspects indispensables de la pratique anarchiste seraient mis de cĂ´tĂ© Ă  l’heure d’opter pour la clandestinitĂ©. Le questionnement permanent, au niveau individuel et collectif, pour nous dĂ©faire de comportements autoritaires et/ou citoyens se verrait entravĂ© si l’on prend en compte la dynamique de la clandestinitĂ© qui, comme mentionnĂ© auparavant, exige d’adopter des conduites que nous ne partageons souvent pas dans le but de passer inaperçu-e-s. La discussion et le dĂ©bat ample et frutueux avec des compagnon-ne-s qui nous aident tant dans notre dĂ©veloppement individuel seraient aussi compromis, puisque les contacts publics seraient rĂ©duits ou pratiquement inexistants.

En lien avec cela, la clandestinitĂ© fait aussi courir le risque d’Ă©tablir des hiĂ©rarchies et des relations verticales, nous transformant en ce que nous critiquons et attaquons et gĂ©nĂ©rant une distance abismale entre les moyens et les fins. Dès lors que cela se produit, nous sommes perdu-e-s, nous avons commencĂ© Ă  utiliser des mĂ©thodes Ă©loignĂ©es et contraires Ă  ce que nous affirmons, et dans ce cas il serait opportun de rejeter l’option de la clandestinitĂ©.

Par consĂ©quent, comment conjuguer une pratique d’attaque systĂ©matique et d’envergure avec le nĂ©cessaire dĂ©veloppement individuel dans les domaines les plus divers?

Seul l’avancĂ©e qualitative dans le combat anarchiste informel et les chemins qu’elle pourra ouvrir nous donnerons des rĂ©ponses.

Francisco Solar
Section de Sécurité Maximale.
Prison de Haute Sécurité
Septembre 2020.

https://es-contrainfo.espiv.net/2020/09/29/prisiones-chilenas-comunicado-del-companero-anarquista-francisco-solar-en-de-fr/


Article publié le 02 Oct 2020 sur Nantes.indymedia.org