Juin 15, 2021
Par Contretemps
203 visites


Lire hors-ligne :

Nous nous sommes entretenus avec Ludovic Hetzel, Ă  l’occasion de la sortie de son ouvrage foisonnant sur Le Capital de Marx, Commenter Le Capital, aux Éditions sociales. Cet ouvrage est un commentaire du livre 1 du Capital, d’une grande ampleur (plus de 1000 pages), Ă  la fois extrĂȘmement prĂ©cis et approfondi dans la mesure oĂč il suit le texte de Marx paragraphe par paragraphe, et d’une grande ambition en ce qu’il discute les diffĂ©rents autres commentaires qui en ont Ă©tĂ© donnĂ©s.

Dans cet entretien, l’auteur revient sur Le Capital et la maniĂšre dont il l’a lu mais aussi sur l’histoire des interprĂ©tations qui en ont Ă©tĂ© donnĂ©es, sur les aspects problĂ©matiques de certaines d’entre elles (celles de Postone ou Althusser par exemple) ou encore sur la conception de la dialectique de Marx et son rapport Ă  Hegel. 

Ludovic Hetzel, Commenter Le Capital, livre 1, Éditions sociales, coll. Les Ă©clairĂ©es, mai 2021, 1232 pages.

Contretemps : Pourquoi lire Le Capital aujourd’hui ? En quoi conserve-t-il une actualitĂ© scientifique ?

L.H : Le Capital est un livre important que l’on peut lire selon plusieurs perspectives. C’est un « classique Â», en tout cas pour les anticapitalistes, d’une part, pour les « philosophes Â», d’autre part (il a mĂȘme Ă©tĂ© mis au programme de l’agrĂ©gation de philosophie en 2015). Mais, plus gĂ©nĂ©ralement, il gagne Ă  ĂȘtre connu car c’est un monument de culture, tant il foisonne de concepts, d’analyses, d’informations diverses, relevant de ce que l’on appelle aujourd’hui « l’interdisciplinaritĂ© Â», du moins en « sciences humaines Â» – Ă©conomie, sociologie, histoire, voire science politique, sans oublier les rĂ©fĂ©rences proprement littĂ©raires constamment entremĂȘlĂ©es au propos, mĂȘme parfois au beau milieu des analyses les plus abstraites. En ce sens, il y en a pour tous les goĂ»ts ! C’est le genre d’ouvrages dont la richesse est telle qu’on ne peut pas se l’approprier par une seule lecture : sinon un livre de chevet, du moins un Ă©cheveau qui requiert la patience de l’étude.

Mais c’est bien sĂ»r comme ouvrage thĂ©orique que Le Capital s’impose avant tout. Tu parles de « science Â» : il ne s’agit Ă©videmment pas de science dans le sens des sciences exactes (c’est lĂ  une dĂ©rive et une erreur de l’ancien « marxisme Â» social-dĂ©mocrate et stalinien) et cette thĂ©orie date d’une Ă©poque oĂč les sciences sociales n’étaient que balbutiantes. On a cependant bien affaire Ă  un discours presque entiĂšrement rationnel qui permet de rendre intelligible la rĂ©alitĂ©, de l’objectiver par la force des concepts, des arguments, des raisonnements et des faits qui les appuient, tout en s’inscrivant dans une pensĂ©e de signification anthropologique et Ă©thico-politique. MĂȘme sans ĂȘtre militant-e-s anticapitalistes, on peut se laisser emporter par la puissance intellectuelle de cette Ă©tude du mode de production capitaliste, par sa logique systĂ©matique rendant compte de la logique matĂ©rielle de l’économie et de la sociĂ©tĂ© dans laquelle nous vivons. D’autant plus que, si le capitalisme a Ă©videmment changĂ©, ses bases, ses structures, sa logique fondamentale restent les mĂȘmes


CT : Tu as fait le choix de proposer un commentaire du livre 1 au plus prĂšs du texte, paragraphe par paragraphe : pourquoi avoir choisi cette forme ?

L.H : Pour deux raisons principales. La premiĂšre, c’est que, parti du projet d’étudier la dialectique dans Le Capital, j’ai considĂ©rĂ© qu’on ne pouvait pas la mettre en Ă©vidence en l’isolant de sa mise en Ɠuvre, au-delĂ  de considĂ©rations gĂ©nĂ©rales auxquelles est consacrĂ© l’essentiel de l’introduction. La mĂ©thode du commentaire suivi permet de montrer par le menu Ă  la fois la façon dont Marx Ă©tudie concrĂštement son objet et la logique rĂ©elle de cet objet lui-mĂȘme, Ă  savoir, dans le livre I, le processus de production capitaliste. C’est d’autant plus important que, dans la mesure mĂȘme oĂč elle est dialectique, l’élaboration de Marx est progressive, la signification des catĂ©gories se rĂ©vĂ©lant pleinement non au moment de leur prĂ©sentation immĂ©diate, mais au fur et Ă  mesure de l’exposĂ© en sa totalitĂ©.

La seconde raison, c’est que Le Capital est un livre Ă  la fois foisonnant, parfois mĂȘme touffu, et souvent difficile : un commentaire suivi m’a semblĂ© permettre de rendre compte le plus prĂ©cisĂ©ment possible de ses concepts, analyses et raisonnements, en les problĂ©matisant au fur et Ă  mesure, en montrant leur signification, leur articulation avec les autres, leur cohĂ©rence globale – et parfois leurs limites. Cela permet d’éviter l’interprĂ©tation sĂ©lective selon des prĂ©occupations extĂ©rieures au livre ou l’hĂ©gĂ©monisation artificielle de certains concepts ou arguments. En effet, beaucoup d’auteur-e-s proposant des explications de Marx accordent Ă  certains points plus (ou moins) d’importance qu’ils n’en ont dans son exposĂ©, voire les prennent comme prĂ©textes ou cautions pour Ă©laborer de nouvelles thĂ©ories – quel que soit par ailleurs l’intĂ©rĂȘt de celles-ci.

Le fait de suivre en revanche pas Ă  pas le dĂ©ploiement dialectique du texte m’a semblĂ© permettre d’éclairer par le menu les questions thĂ©oriques qui s’y posent, les unes souvent Ă©tudiĂ©es, les autres plus rarement. Par exemple, la valeur d’usage et la valeur, le travail concret et le travail abstrait s’articulent par le concept de « force productive du travail Â», mais celui-ci est rendu Ă©quivoque par la question du « travail socialement nĂ©cessaire Â». L’analyse des « formes de la valeur Â» jusqu’à son expression monĂ©taire me semble ĂȘtre d’abord logique, mais n’empĂȘche pas qu’elle ait aussi, selon Marx, une signification historique, quoique pas dans le sens qu’on a pu lui donner jadis. Le concept anthropologique de la « force de travail Â» en gĂ©nĂ©ral persiste quand elle devient salariĂ©e, mais Marx la qualifie de « marchandise Â» alors mĂȘme qu’elle n’est pas produite comme telle, ni mĂȘme rĂ©ellement « vendue Â». La production de la survaleur est conceptualisĂ©e d’une façon de plus en plus complexe quand s’articulent le niveau des capitalistes individuels et celui du systĂšme ou quand est Ă©tudiĂ©e l’exploitation des prolĂ©taires, avec notamment le problĂšme de l’articulation entre la durĂ©e du travail et sa productivitĂ© et surtout celui que pose l’intensification du travail. Mais c’est la lutte des classes qui, au cƓur du Capital, constitue le fil conducteur (et aussi la matiĂšre historique) pour comprendre concrĂštement l’articulation des concepts, Ă  la fois sur le plan thĂ©orique et sur celui des analyses techniques et organisationnelles (donc en un sens dĂ©jĂ  politiques) de la coopĂ©ration, de la manufacture et de la grande industrie. Et c’est aussi au niveau des classes antagoniques que se comprend la logique de la reproduction du systĂšme, l’étude de « l’accumulation du capital Â» faisant apparaĂźtre sous un nouveau jour les catĂ©gories de la production de survaleur, jusqu’à l’énoncĂ© de sa « loi gĂ©nĂ©rale Â». Quant Ă  l’exposĂ© final sur « ce qu’on appelle l’accumulation d’origine Â», il est de portĂ©e historique, mais il permet aussi de mieux comprendre la logique objective du processus de production capitaliste en achevant son analyse par la mise en Ă©vidence d’une genĂšse qui reste constitutive de son identitĂ©, car ses mĂ©canismes opĂšrent de maniĂšre continue, comme on le voit plus encore Ă  l’échelle internationale


Enfin, la mĂ©thode du commentaire permet de s’arrĂȘter, chemin faisant, sur la façon dont Marx se rĂ©fĂšre Ă  des Ă©conomistes, des historiens, des scientifiques, des philosophes, des inspecteurs de fabrique, mais aussi son plaisir de polĂ©miquer, ses indignations contre le cynisme patronal ou l’hypocrisie des puissants, son humour, ses sarcasmes et parfois ses prĂ©jugĂ©s, sans oublier ses clins d’Ɠil littĂ©raires explicites ou implicites (j’ai pu ainsi indiquer en passant quelques rĂ©fĂ©rences qui n’avaient pas Ă©tĂ© signalĂ©es dans les Ă©ditions françaises, mais il y en a sĂ»rement bien d’autres : on n’a toujours pas de vĂ©ritable Ă©dition critique du Capital !).

La forme d’un commentaire suivi prĂ©sente aussi des inconvĂ©nients, mais ils m’ont semblĂ© secondaires. En particulier, la densitĂ© du commentaire et celle du texte commentĂ© ne sont pas toujours Ă©quivalentes, dans la mesure oĂč certains paragraphes de Marx sont d’une clartĂ© telle qu’ils ne demandent pas beaucoup d’explications, alors que d’autres sont si concis ou complexes qu’il faut leur consacrer plusieurs pages. De plus, certaines questions sont traitĂ©es par Marx en plusieurs endroits diffĂ©rents, selon une Ă©laboration progressive (et parfois de façon un peu bancale ou inachevĂ©e), de sorte que le commentaire reste lui aussi partiel ; cependant, des rappels dans le texte et un systĂšme de renvois internes en note m’ont semblĂ© permettre de compenser ce risque de dispersion, qui n’est du reste pas si frĂ©quent.

CT : Le plan de ton commentaire suit celui du Capital, mais tu proposes une division principale en trois moments : est-ce que tu peux expliciter cette tripartition ?

L.H : Marx n’est pas trĂšs fort pour organiser de façon formelle le dĂ©ploiement de son propos : sa façon de penser et donc d’écrire se caractĂ©rise par le foisonnement, et c’est dans un second temps qu’il essaie de mieux organiser son propos par des divisions et subdivisions, qui seront elles-mĂȘmes plus ou moins subverties par la rĂ©Ă©criture suivante (il ne cesse de reprendre ses propres textes, y compris d’une Ă©dition Ă  l’autre pour la minoritĂ© de ceux qui sont publiĂ©s). Engels lui reproche d’ailleurs souvent de n’avoir pas introduit plus de chapitres et sous-chapitres, et Marx en convient alors, mĂȘme si ces efforts d’organisation formelle restent toujours limitĂ©s.

Il en rĂ©sulte que, pour saisir l’organisation rĂ©elle du propos, on ne peut pas toujours s’en tenir aux divisions officielles en sections, chapitres, sous-chapitres, etc. Selon les cas, le commentaire peut donc aussi bien les reprendre Ă  son compte qu’en proposer une organisation logique diffĂ©rente, prĂ©sentĂ©e et justifiĂ©e bien sĂ»r au dĂ©but de chaque section, chapitre ou groupe de chapitres, etc.

Quant aux sections elles-mĂȘmes (les principales divisions Ă  l’intĂ©rieur de chacun des trois livres du Capital), elles peuvent ĂȘtre regroupĂ©es en grands « moments Â». Pour ce qui concerne le livre I (je propose aussi, Ă  la fin de l’introduction, un plan sommaire des livres II et III), on peut distinguer un premier moment consacrĂ© aux « prĂ©suppositions marchandes du processus de production capitaliste Â», regroupant les sections 1 et 2 qui prĂ©sentent des catĂ©gories marchandes plus gĂ©nĂ©rales que celles du capitalisme, mĂȘme si elles ne se rĂ©alisent pleinement que dans et par le capitalisme. Dans le second moment, le plus long et le cƓur du livre I, regroupant les section 3 Ă  6, sont prĂ©sentĂ©es les « dĂ©terminations spĂ©cifiques du processus de production capitaliste Â», c’est-Ă -dire les catĂ©gories rendant compte Ă  la fois de la production et de la valorisation capitalistes, dominĂ©es par la « production de survaleur Â». Enfin, la section 7 constitue le troisiĂšme moment, oĂč est Ă©tudiĂ© le processus d’accumulation du capital, c’est-Ă -dire toujours le processus de production capitaliste, mais dans la perspective de sa continuitĂ© et de sa reproduction, qui est Ă  la fois une logique d’inflation du capital et une logique de reproduction des classes elles-mĂȘmes en leurs rapports de production.

CT : As-tu l’intention de poursuivre ton travail de commentaire sur les livres 2 et 3 ?

L.H : Oui, car Le Capital est bien une totalitĂ© en trois livres, mĂȘme s’il est inachevĂ© (s’y ajoutent les ThĂ©ories sur la survaleur, qui relĂšvent surtout de l’histoire de la thĂ©orie, mais qui contiennent une mine d’élaborations utiles pour comprendre les trois autres livres). Du reste, le commentaire des livres II et III pourra ĂȘtre relativement plus rapide parce qu’ils sont Ă  la fois plus analytiques, avec de longs exposĂ©s dĂ©taillĂ©s souvent assez fluides (quoique parfois aussi difficiles Ă  comprendre), et parce qu’ils sont moins riches sur le plan conceptuel, les principales catĂ©gories ayant Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es dans le livre I, qui est bien sĂ»r la base thĂ©orique de l’ensemble. Les problĂšmes de cohĂ©rence dans l’exposĂ© total, de certains raisonnements et mĂȘme de quelques calculs sont cependant importants et mĂȘme cruciaux du point de vue d’une thĂ©orie de la dynamique globale du capitalisme et notamment de l’idĂ©e selon laquelle la clef est la fameuse « loi de la baisse tendancielle du taux de profit Â»â€Š

Mais il y a d’abord des obstacles compliquĂ©s relevant de l’édition et de la traduction. D’une part, nous connaissons essentiellement la version mise au point par Engels, mais il y a aussi tous les manuscrits du Capital, Ă©crits ou rĂ©Ă©crits par Marx durant une vingtaine d’annĂ©es, et dont la publication intĂ©grale par la MEGA n’est terminĂ©e que depuis 2012[1]. Or l’état des recherches marxiennes fait que, mĂȘme depuis leur Ă©dition, ces manuscrits n’ont pas encore Ă©tĂ© beaucoup Ă©tudiĂ©s, et surtout pas en français puisque, sauf exception, ils ne sont pas traduits.

D’autre part, la derniĂšre traduction complĂšte de la version d’Engels elle-mĂȘme (celle des Éditions sociales) date des annĂ©es 1950, elle contient des erreurs et elle a Ă©tĂ© faite Ă  une Ă©poque oĂč il n’y avait presque pas d’études du Capital en France, moins encore de ces livres II et III (cette traduction a au contraire servi de base aux premiĂšres vĂ©ritables Ă©tudes sur ces livres, qui sont cependant restĂ©es peu nombreuses mĂȘme avant le dĂ©clin gĂ©nĂ©ral des Ă©tudes marxiennes Ă  partir des annĂ©es 1980). Heureusement, l’équipe de la GEME[2] s’est attelĂ©e justement Ă  une nouvelle traduction de la version d’Engels : celle du livre II est annoncĂ©e pour la fin 2022. Cela devrait permettre de relancer les Ă©tudes de son contenu et j’espĂšre bien en profiter aussi.

CT : Dans ton livre, le commentaire est exposĂ© dans le texte principal du livre, tandis que les nombreuses discussions avec d’autres lectures du Capital ont lieu dans les notes de ton commentaire. Est-ce que tu peux revenir sur le choix de cette mĂ©thode d’exposition ?

L.H : J’ai Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  un problĂšme de prĂ©sentation difficile. D’une part, Le Capital est non seulement trĂšs long, de sorte que son commentaire ne peut que l’ĂȘtre Ă©galement, avec parfois des analyses assez dĂ©taillĂ©es. Pourtant, cela ne doit pas empĂȘcher une certaine fluiditĂ© si l’on veut saisir la logique de l’exposĂ©, repĂ©rer la façon dont s’enchaĂźnent les concepts, etc. Le texte de Marx Ă©tant dĂ©jĂ  bien chargĂ© et le commentaire courant toujours le risque d’ĂȘtre lui-mĂȘme trop pesant, il ne m’a pas semblĂ© possible de le grever en plus de discussions avec les autres commentateurs et commentatrices.

Mais, d’autre part, leurs travaux sont nombreux et divers, souvent intĂ©ressants, voire passionnants. Ils/elles m’ont Ă©tĂ© si utiles pour Ă©tudier Le Capital qu’il Ă©tait impossible de les ignorer : c’est non seulement une reconnaissance de dette, mais aussi l’expression d’une opposition de principe Ă  ceux qui, contre la logique mĂȘme de la connaissance (en l’occurrence de la connaissance des textes) prĂ©tendent que personne n’aurait rien compris Ă  Marx avant eux (je suppose que cela peut sans doute s’expliquer souvent par la volontĂ© de marquer leur rupture avec la social-dĂ©mocratie, le stalinisme, le maoĂŻsme, etc., mais ce sont en fait des questions assez diffĂ©rentes).

Sans aller jusqu’à une telle prĂ©somption, beaucoup de commentateurs et commentatrices se sont largement ignorĂ©-e-s ou du moins se sont trop peu discutĂ©-e-s les un-e-s les autres. Il y a lĂ  des raisons diverses, historiques, politiques, idĂ©ologiques, culturelles
 Les grands courants d’études marxiennes, principalement dans les annĂ©es 1960 et 1970, se sont dĂ©ployĂ©s de façon parallĂšle, des althussĂ©riens français aux « marxistes analytiques Â» anglo-saxons en passant par les Allemands hĂ©ritiers de l’École de Francfort, les partisans d’une lecture hĂ©gĂ©lienne de Marx, eux-mĂȘmes d’abord japonais, puis Ă©tats-uniens
 La plupart se mĂ©connaissent, mĂȘme s’il y a, heureusement, toujours eu quelques passeurs et que, surtout, les connaissances internationales mutuelles s’articulent bien davantage depuis les annĂ©es 2000.

Il m’a donc semblĂ© utile que les lecteurs et lectrices ne connaissant pas dĂ©jĂ  les travaux que j’ai choisi de discuter puissent disposer de quelques Ă©lĂ©ments synthĂ©tiques de prĂ©sentation et de critique. C’est Ă©videmment sommaire, mais j’espĂšre que cela donnera envie Ă  certain-e-s d’aller lire les ouvrages en question pour approfondir les dĂ©bats d’interprĂ©tation. Or le fait de mettre ces Ă©lĂ©ments en note permet de toujours les subordonner aux explications du propos de Marx donnĂ©es dans le texte principal ; car il ne s’agit pas de discuter les thĂ©ories des commentateurs et commentatrices pour elles-mĂȘmes, mais uniquement ce qu’ils/elles disent du Capital. La consĂ©quence de ce choix, c’est la grande quantitĂ© des notes. Mais cela permet une lecture Ă  deux niveaux : si l’on n’est pas encore familier du Capital, on peut trĂšs bien ne lire que le commentaire lui-mĂȘme comme un outil pour l’étude, sans s’arrĂȘter aux questions d’interprĂ©tation plus prĂ©cises traitĂ©es en note, quitte Ă  revenir ensuite sur celles-ci pour approfondir.

Au demeurant, j’avoue que la dĂ©cision de mettre ces discussion critiques en note m’a Ă©tĂ© inspirĂ©e par Marx lui-mĂȘme
 En effet, il discute constamment les Ă©conomistes, pour les critiquer ou rendre hommage Ă  leurs apports ; or c’est souvent en note ; cela peut aussi avoir lieu, quand la critique requiert plus de dĂ©veloppements, en fin de sections, de chapitres ou de sous-chapitres, mais c’est au fond la mĂȘme logique d’ Â« annexes Â» au texte principal. Si l’on ajoute les autres notes, contenant des rĂ©fĂ©rences documentaires et des remarques diverses, je fais l’hypothĂšse que le livre I du Capital est probablement le livre qui avait battu le record du nombre de notes de bas de page Ă  son Ă©poque !

CT : Comment te positionnes-tu face à des lectures contemporaines du Capital trÚs diffusées ? On pense notamment aux travaux de M. Heinrich, de D. Harvey, de Postone ou encore, proche de ce dernier, du courant de la critique de la valeur (Kurz, Jappe) ?

L.H : Je ne me positionne pas de façon prĂ©cise sur les derniers auteurs que tu cites car ils sont avant tout des thĂ©oriciens, alors que je ne suis pour ma part qu’un commentateur. J’ai une grande admiration pour les thĂ©oriciens et thĂ©oriciennes, et ceux que tu cites proposent des idĂ©es stimulantes, mais leur discussion n’entrait pas dans le cadre de mon travail, je n’ai pas Ă©laborĂ© Ă  leur sujet et je ne vais donc pas me prononcer maintenant.

Cependant, dans le commentaire, il m’arrive de discuter certaines de leurs idĂ©es parce que, pour appuyer leurs thĂ©ories, ils font souvent des commentaires sur tels ou tels passages du Capital. En ce cas, j’ai pu signaler et parfois discuter leurs interprĂ©tations. Par exemple, Postone propose une vĂ©ritable thĂ©orie du « travail Â» comme invention du capitalisme (pour aller trĂšs vite). C’est trĂšs intĂ©ressant
 mais, sur ce point, je conteste (comme bien d’autres) qu’il soit lĂ©gitime Ă  prĂ©tendre se fonder sur Marx et en particulier sur Le Capital. À vrai dire, je trouve mĂȘme que cela introduit un double problĂšme : d’une part, sa thĂ©orie mĂ©ritait d’ĂȘtre soutenue pour elle-mĂȘme, sans qu’il soit nĂ©cessaire de passer par le dĂ©tour d’une interprĂ©tation de Marx ; d’autre part, celle-ci est biaisĂ©e par l’objectif de la nouvelle thĂ©orie, de sorte qu’on s’éloigne trop des rĂšgles qui devraient Ă  mon avis prĂ©sider Ă  la connaissance des textes.

Par ailleurs, cette thĂšse de Postone s’oppose non seulement au concept anthropologique du « travail humain Â» chez Marx, mais me semble peu cohĂ©rente avec une autre thĂšse, elle-mĂȘme conforme au propos de Marx, selon laquelle les concepts de « richesse Â» et mĂȘme de « valeur d’usage Â» sont quant Ă  eux transhistoriques (vu que, en plus de la terre, c’est bien le travail anthropologique qui est pour Marx la source des richesses). On peut certes critiquer Marx sur ce point comme sur d’autres, mais il ne me semble pas que ce soit une bonne mĂ©thode de lui faire dire autre chose que ce qu’il dit.

En revanche, parmi les auteurs que tu cites, les cas de David Harvey et de Michael Heinrich sont trĂšs diffĂ©rents puisqu’ils ont proposĂ©, outre leurs propres travaux thĂ©oriques, de vĂ©ritables commentaires suivis du Capital. Harvey en a mĂȘme Ă©crit un sur les trois livres[3], qui se prĂ©sente comme un guide pour aider les lecteurs et lectrices Ă  dĂ©couvrir l’ouvrage de Marx et qui s’accompagne d’observations sur l’actualitĂ© de ses analyses, mais aussi d’élĂ©ments de discussion thĂ©oriques : j’en critique quelques-uns. Quant Ă  Heinrich, il propose un commentaire suivi et plus prĂ©cis des chapitres I et II[4] : je discute donc Ă©galement certains points de son interprĂ©tation au fur et Ă  mesure des problĂšmes thĂ©oriques que pose le texte de Marx.

CT : Par ailleurs, tu proposes de trĂšs nombreuses indications sur la traduction des termes allemands, le livre se clĂŽt mĂȘme avec une annexe sur la traduction. Quelles traductions t’a-t-il semblĂ© le plus important de corriger d’un point de vue thĂ©orique ?

L.H : Je ne prĂ©tends ni avoir les compĂ©tences requises pour ĂȘtre traducteur, ni corriger d’un point de vue thĂ©orique la traduction de Jean-Pierre Lefebvre et de son Ă©quipe. Cette traduction, dont la deuxiĂšme version, rĂ©visĂ©e, a Ă©tĂ© publiĂ©e en 2016 par Les Éditions sociales, a de grands mĂ©rites car, contrairement Ă  l’ancienne version Roy, certes revue par Marx, la version Lefebvre correspond aux critĂšres modernes, en suivant le texte au plus prĂšs, en s’efforçant de respecter au mieux la structure des phrases (ce qui est difficile de l’allemand au français) et en mettant en Ă©vidence les « rĂ©seaux sĂ©mantiques Â» entre les mots et donc les concepts importants.

Mais, d’une part, j’ai corrigĂ© dans les notes, au fur et Ă  mesure, plusieurs dizaines de fautes qui se sont glissĂ©es tout au long de l’ouvrage, dont certaines rendent le propos incomprĂ©hensible, y compris parfois dans des passages thĂ©oriquement difficiles. La version 2 en a heureusement corrigĂ© un certain nombre, mais pas toutes, loin de lĂ , et elle en a mĂȘme ajoutĂ© d’autres ! Les lecteurs et lectrices francophones ne disposent donc toujours pas d’une traduction parfaitement fiable.

D’autre part, j’ai discutĂ© et modifiĂ© la traduction d’un certain nombre de termes importants (ou parfois seulement frĂ©quents) : l’Annexe les recense et donne ou rĂ©capitule les justifications. Certaines de ces propositions, souvent faites aussi par d’autres, ont d’ailleurs Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es par la version Lefebvre 2 : c’est le cas pour la traduction de « Arbeiter Â» par « travailleur Â» (plus large et plus exacte qu’« ouvrier Â»), de « Geld Â» par « monnaie Â» (et non plus par « argent Â»), de « Prozeߠ» par « processus Â» (et non par « procĂšs Â», la remarque de Marx lui-mĂȘme sur le caractĂšre « pĂ©dant Â» du premier Ă©tant devenue valable aujourd’hui pour le second !). Mais il y a d’autres mots qui restent traduits de façon Ă  mon avis insatisfaisante, comme « Moment Â» par « facteur Â» (alors que cela gomme l’hĂ©ritage hĂ©gĂ©lien et que ce mot français est dĂ©jĂ  utilisĂ© pour « Faktor Â»), « Potenz Â» par « potentialitĂ© Â» (alors que ce nom et l’adjectif correspondant expriment presque toujours l’idĂ©e de « puissance Â» dans le sens de la force, sans idĂ©e de virtualitĂ©) ou encore Wertform par « forme de la valeur Â» et non par « forme-valeur Â» (mais il y a lĂ  des questions thĂ©oriques qui ne se rĂ©duisent pas Ă  des difficultĂ©s linguistiques).

Enfin, au-delĂ  de la discussion sur la traduction de certains mots, je plaide pour la systĂ©matisation d’une mĂȘme traduction pour la plupart des termes importants ou rĂ©currents. L’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© rĂšgne en effet dans la version Lefebvre et cela s’explique parfois seulement par le fait que diffĂ©rent-e-s traducteurs/traductrices de l’équipe rĂ©unie par Jean-Pierre Lefebvre pour la version 1 parue en 1983 ont fait des choix diffĂ©rents : pour certains mots, il semble que la discussion sur l’homogĂ©nĂ©isation ou non n’ait pas eu lieu, et dans bien des cas cela n’a pas Ă©tĂ© revu dans la version 2 parue en 2016. Surtout, l’argument principal selon lequel la traduction des mots peut varier en tenant compte du contexte est certes vrai en gĂ©nĂ©ral, mais il est justement trop gĂ©nĂ©ral : il ne saurait justifier que l’on traduise le mĂȘme mot allemand de trop nombreuses façons (jusqu’à parfois cinq ou six dans la version Lefebvre !), ni mĂȘme que l’on n’essaie pas de choisir un seul et mĂȘme mot français quand c’est possible. Or mon Annexe essaie de montrer en dĂ©tail que c’est presque toujours possible (il y a bien sĂ»r des exceptions) et que cela permet d’homogĂ©nĂ©iser les concepts exprimĂ©s par ces mots. Le lectorat francophone pourrait ainsi repĂ©rer l’identitĂ© des mots et des rĂ©seaux sĂ©mantiques presque autant que les germanophones : cela ne prĂ©senterait guĂšre d’obstacles idiomatiques Ă  la fluiditĂ© du propos, mais serait un gain pour la comprĂ©hension.

CT : Tu accordes une grande importance au rapport de Marx Ă  Hegel, notamment sur la question de la dialectique. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

L.H : En fait, c’est d’abord Marx qui accorde une grande importance Ă  son rapport Ă  Hegel ! Il se revendique en effet « disciple de ce grand penseur Â». Et c’est surtout de sa dialectique qu’il se rĂ©clame, en dĂ©clarant que Hegel l’a « mystifiĂ©e Â», de sorte qu’il faut la « retourner Â» pour en « dĂ©couvrir le noyau rationnel Â», mais qu’il n’en a pas moins « prĂ©sentĂ© ses formes gĂ©nĂ©rales de mouvement Â». J’ai donc commencĂ© dans l’introduction par tenter d’expliquer, aprĂšs tant d’autres, ce fameux passage de la Postface Ă  la deuxiĂšme Ă©dition. Mais, contrairement Ă  d’autres, j’ai estimĂ© qu’il Ă©tait clair malgrĂ© sa difficile concision et conforme Ă  la mĂ©thode que Marx met concrĂštement en Ɠuvre dans Le Capital.

Je me suis appuyĂ© Ă  la fois sur l’aphorisme fameux de LĂ©nine selon lequel « on ne peut pas comprendre totalement Le Capital de Marx sans avoir beaucoup Ă©tudiĂ© et sans avoir compris toute la Logique de Hegel Â», et sur les travaux de Bernard Bourgeois, grand spĂ©cialiste de Hegel que j’avais choisi pour cette raison comme directeur de thĂšse. Ce double hĂ©ritage m’a semblĂ© permettre de soutenir que, d’une part, le « retournement » marxien de la dialectique hĂ©gĂ©lienne procĂšde d’une conception matĂ©rialiste de la rĂ©alitĂ©, opposĂ©e Ă  celle de Hegel, mais conserve l’idĂ©e d’une dialectique objective qui, comme chez Hegel, inclut celle d’un « moment Â» dominant. Seulement, pour Marx, cette hĂ©gĂ©monie revient Ă  la production (et non plus Ă  l’IdĂ©e), de sorte que les dĂ©terminations et limites de la rĂ©alitĂ© restent sous l’emprise dynamique de cette production (et non plus de la « nĂ©gativitĂ© Â» hĂ©gĂ©lienne). D’autre part, la mĂ©thode de Marx n’est pas l’application formelle de schĂ©mas hĂ©gĂ©liens, car la logique de l’esprit qui Ă©tudie la rĂ©alitĂ© n’est pas identique Ă  celle de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, irrĂ©ductiblement indĂ©pendante de la pensĂ©e. Cependant, pour Ă©tudier de façon adĂ©quate la rĂ©alitĂ©, on ne peut pas se contenter de l’empirisme, mais il faut comprendre l’articulation de l’ensemble des dĂ©terminations sous l’égide du moment dominant, afin de saisir la dialectique objective. Il faut donc que l’esprit s’approprie la rĂ©alitĂ© comme totalitĂ© ou plutĂŽt comme processus de totalisation rĂ©elle de ces dĂ©terminations. La mĂ©thode proprement dite de l’appropriation thĂ©orique est alors la mise en Ɠuvre d’une « dialectique subjective Â» qui constitue une « totalitĂ© de pensĂ©e Â». Elle passe elle-mĂȘme par un moment d’« investigation Â» (partant de l’expĂ©rience et construisant progressivement le « concret de l’esprit Â») – et un moment d’« exposition Â» (qui suppose le rĂ©sultat de cette investigation, de cette « totalitĂ© de pensĂ©e Â» qu’est l’idĂ©e mĂȘme de la rĂ©alitĂ© Ă©tudiĂ©e, saisie comme totalitĂ© de ses dĂ©terminations spĂ©cifiques).

Ainsi compris, le passage de la Postface de 1873 m’a semblĂ© fournir un bon fil conducteur pour me plonger dans la dĂ©marche globale et le contenu prĂ©cis du Capital. C’est en effet en suivant le dĂ©ploiement mĂȘme du texte qu’on peut saisir au mieux sa signification concrĂšte, problĂ©matiser les concepts et les raisonnements au fur et Ă  mesure de leur Ă©mergence et comprendre leur intĂ©gration dans une logique systĂ©matique, qui combine Ă  chaque Ă©tape l’analyse et la synthĂšse.

Je n’ai pas jugĂ©, en revanche, qu’il soit pertinent ou utile de tenter un repĂ©rage de « parallĂšles Â» ou de rapprochements avec le dĂ©ploiement de la Logique hĂ©gĂ©lienne, contrairement Ă  ce qu’ont fait les auteurs des lectures dites « hĂ©gĂ©liennes Â» ou « dialecticiennes Â» de Marx, comme les Japonais disciples de Kozo Uno, Ă  commencer par Thomas T. Sekine, mais aussi des États-Uniens influencĂ©s par ce dernier (Tony Smith, Christopher Arthur et d’autres) ou, dans une autre perspective, le BrĂ©silien Ruy Fausto (qui vivait en France et y est dĂ©cĂ©dĂ© voici juste un an). Certes, cela peut fonctionner, car l’hĂ©ritage hĂ©gĂ©lien de Marx est prĂ©gnant, mais on risque de tomber rapidement dans un certain formalisme peu fructueux, les « analogies Â» ou « ressemblances Â» plus ou moins plausibles ayant de toute façon une signification limitĂ©e sur le plan thĂ©orique, voire menant parfois sur de fausses pistes – comme par exemple cette fameuse comparaison du capital avec l’Esprit hĂ©gĂ©lien, que l’on retrouve aussi chez d’autres commentateurs et commentatrices et dont je soutiens qu’elle conduit Ă  une forme de fĂ©tichisme du capital que Marx critique : on ne doit pas se laisser prendre au pied de la lettre parfois ironique de son propos Ă  ce sujet


CT : À partir de ce rapport Marx/Hegel, tu t’opposes frontalement Ă  la tradition althussĂ©rienne. Est-ce que tu peux revenir sur ce point ?

L.H : Althusser est un grand thĂ©oricien marxiste, qui s’appuie sur Marx pour construire ses positions et, lĂ  encore, je ne discute pas celles-ci pour elles-mĂȘmes. Mais par sa dĂ©marche mĂȘme, qui revendiquait de l’épistĂ©mologie, et par ses remarques sur Le Capital, c’est lui qui a ouvert la voie en France Ă  son Ă©tude enfin systĂ©matique, Ă  vocation « scientifique Â» (du point de vue de la connaissance des textes). Ainsi, dans la lignĂ©e d’Althusser, fĂ»t-ce en confrontation avec lui, ont Ă©tĂ© proposĂ©es de grandes Ă©tudes du Capital, avec notamment les travaux de Balibar, DumĂ©nil, Lipietz, Bidet ou mĂȘme Tran Hai Hac (dont Relire « Le Capital Â» est une Ă©tude systĂ©matique du Capital en ses trois livres, l’un des ouvrages les plus importants). Au-delĂ , l’influence d’Althusser a Ă©tĂ© grande, puisque mĂȘme des « marxistes analytiques Â» comme Gerald Cohen ont reconnu leur dette Ă  son Ă©gard.

Cependant, l’une des principales thĂšses d’Althusser est que l’influence de Hegel sur Marx aurait Ă©tĂ© surestimĂ©e et il soutient que Marx aurait inaugurĂ© une forme de rationalitĂ© sans hĂ©riter quoi que ce soit du maĂźtre berlinois. Pourtant, Marx s’en dĂ©clare bien le « disciple Â» et il serait curieux que sa seule « coquetterie Â» le conduise jusqu’à une revendication aussi forte, qui plus est rĂ©pĂ©tĂ©e. Althusser a eu raison de rejeter la vieille distinction sclĂ©rosĂ©e entre la dialectique et le systĂšme de Hegel, le marxisme traditionnel prĂ©tendant rejeter le second au nom du matĂ©rialisme et garder la premiĂšre comme « mĂ©thode Â» formelle. Mais le fait que la dialectique ne se rĂ©duise pas Ă  un schĂ©ma qu’on aurait Ă  appliquer de l’extĂ©rieur aux rĂ©alitĂ©s Ă©tudiĂ©es ne suffit pas Ă  prouver que Marx n’hĂ©rite en rien de Hegel, car chez Hegel non plus la dialectique ne se rĂ©duit pas Ă  une mĂ©thode abstraite. Et sur le plan thĂ©orique, je crois qu’il n’est ni « gĂ©nĂ©reux Â», ni surtout pertinent de considĂ©rer que les explications fournies par un auteur sur sa propre dĂ©marche relĂšvent nĂ©cessairement d’une simple illusion : il est juste de les commenter de façon critique, mais invraisemblable de considĂ©rer qu’elles n’aient aucune valeur – et en tout cas l’imprĂ©gnation de la façon de penser marxienne par celle de Hegel semble aujourd’hui indĂ©niable Ă  la plupart des spĂ©cialistes.

Cette critique d’Althusser concernant la revendication marxienne de l’hĂ©ritage hĂ©gĂ©lien en implique d’autres plus prĂ©cises, sans pourtant qu’il faille revenir aux dogmes du marxisme social-dĂ©mocrate et stalinien auquel Althusser a voulu s’opposer. Par exemple, il a soutenu la thĂšse d’un primat des « rapports de production Â» sur les « forces productives Â», inversant le schĂ©ma traditionnel. L’idĂ©e selon laquelle Marx soutient la thĂšse d’une hĂ©gĂ©monie dialectique du moment de la production permet Ă  mon avis de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une question de « primat Â» entre des instances ou mĂȘme des structures hĂ©tĂ©rogĂšnes, mais que les rapports de production restent eux-mĂȘmes produits par les forces productives auxquelles ils imposent pourtant leur configuration, la forme de leur dĂ©veloppement et leur limites. De mĂȘme, si les althussĂ©riens ont Ă  juste titre insistĂ© sur la logique de la reproduction du systĂšme, cela n’empĂȘche pas que cette logique elle-mĂȘme soit portĂ©e par l’hĂ©gĂ©monie de la production. On ne peut pas non plus nier que Marx continue Ă  concevoir les ĂȘtres humains comme des « sujets Â», qui sont non seulement « assujettis Â», mais aussi et surtout « porteurs Â» actifs des rapports sociaux qui les dĂ©terminent. Or cette prĂ©gnance du sujet ou de l’activitĂ© exprime une position anthropologique, mais elle a aussi des enjeux politiques majeurs : c’est elle qui assure la possibilitĂ© de rĂ©sister, d’empĂȘcher l’écrasement, de permettre que la sujĂ©tion ne soit forcĂ©ment soumission et, Ă  partir de lĂ , de lutter, de se rĂ©volter, de s’organiser consciemment, d’agir politiquement
 et enfin bien sĂ»r de faire la rĂ©volution !

CT : Tu penses donc que Le Capital conserve une actualitĂ© politique ?

L.H : L’actualitĂ© politique du Capital n’est pas directe dans le sens oĂč ce n’est pas un ouvrage qui prĂ©sente un programme et une stratĂ©gie politiques, mais avant tout un ouvrage thĂ©orique. Cependant, une pensĂ©e Ă©thico-politique s’y dĂ©ploie et mĂȘme le nourrit de part en part. Cette Ă©laboration thĂ©orique procĂšde d’abord, bien sĂ»r, d’un engagement partisan en faveur de la classe ouvriĂšre et de ses combats, et Marx n’hĂ©site pas Ă  soutenir les luttes prolĂ©tariennes qu’il Ă©voque, mĂȘme les plus infimes, et Ă  brocarder la bourgeoisie, ses politiciens, ses idĂ©ologues. Mais il y a aussi une Ă©laboration du concept d’État qui est certes partielle et ne compense donc pas le manque du « livre sur l’État Â» qu’annonçaient les plans initiaux de Marx, mais qui dĂ©passe largement la vision encore simpliste du Manifeste (le « comitĂ© qui gĂšre les affaires communes de la bourgeoisie Â») et problĂ©matise le concept des Luttes de classe en France (l’État comme « dictature de la bourgeoisie Â»). Si l’État reste Ă©videmment dĂ©fini comme celui des classes dominantes, son rĂŽle historique dans la rĂ©gulation et les compromis de la lutte des classes (et des fractions de classe) est Ă©tudiĂ© au cƓur du Capital, notamment pour montrer la genĂšse des premiĂšres lois limitant le temps de travail et dont l’effet est en mĂȘme temps d’accĂ©lĂ©rer l’efficacitĂ© du capitalisme, l’État se rĂ©vĂ©lant alors adjuvant du systĂšme. De mĂȘme, Marx met en Ă©vidence le rĂŽle direct et souvent violent de l’État dans l’accumulation du capital – pour « ce que l’on appelle l’accumulation d’origine Â», bien sĂ»r, mais aussi dans des mĂ©canismes structurels, notamment Ă  l’échelle des rapports de forces internationaux. Plus gĂ©nĂ©ralement, dans la logique de l’État comme dans celle des luttes politiques en gĂ©nĂ©ral (y compris le rĂŽle des organisations), l’action politique est pensĂ©e selon une logique de l’intervention dĂ©cisive, qui hĂ©rite du reste lĂ  encore de la thĂ©orie hĂ©gĂ©lienne du pouvoir princier : si les conditions et donc les possibilitĂ©s objectives de l’action sont dĂ©terminĂ©es, l’acte lui-mĂȘme relĂšve du moment opportun, de la clairvoyance, de la volontĂ©, voire de l’enthousiasme, et entraĂźne bien la dĂ©cision ultime quand il tranche entre ces possibilitĂ©s par des solutions concrĂštes

Propos recueillis par Yohann Douet et Vincent Heimendinger. 

Notes

[1] Marx-Engels-Gesamtausgabe, Dietz Verlag, Berlin, deuxiĂšme du nom, en cours depuis 1975. La sĂ©rie 2, consacrĂ©e au Capital et aux travaux prĂ©paratoires, est la seule qui soit intĂ©gralement publiĂ©e.

[2] Grande Édition Marx Engels, traductions à partir de la MEGA pour Les Éditions sociales.

[3] Companion to Marx’s Capital, Verso, Londres, vol. 1 (2010), vol. 2 (2013) et volume complet, sur les trois livres du Capital (2018) ; le vol. 1 a Ă©tĂ© traduit en français : Pour lire Le Capital, trad. de N. Vieillescazes, Éd. La ville brĂ»le, Paris, 2012.

[4] Comment lire Le Capital de Marx, trad. par L. Roignant, Smolny, Toulouse, 2015.

 

Ă  voir aussi

(Visited 9 times, 9 visits today)
Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu