C’est
un peu comme dans un rêve. Peut-être un mauvais rêve. Vivre dans
une commune, où chaque soir à 19 heures, dans tous les recoins, on
entend la même chanson. Du genre : Existe,
prouve que tu résistes

(France Gall), I
will survive

(Gloria Gaynor). Bien sûr The
show must go on

(The Queen). Des trucs dans ce genre. Cette commune existe quelque
part dans l’Hexagone ; même si je ne sais plus son nom.

J’entendais parler d’elle l’autre matin à la radio. Dans cette commune, la mairie fait savoir, chaque jour, ce que sera la chanson du soir à 19 heures. À l’heure dite, fenêtres ouvertes, tous les habitants qui le veulent appuient sur la touche de leur MP3, radiocassette, lecteur de CD… Et vas-y : Résiste, prouve que tu existes… Bon, c’est l’idée qu’a eu le maire de cette commune, pour, explique-t-il, encourager un état d’esprit collectif face à l’épidémie de Covid-19.

Mouais, je ne suis pas sûr d’avoir follement envie d’écouter
tous les soirs, obligé, les rengaines mainstream des hymnes à la
vie. Bon, c’est une idée. Au moins une idée. En tout cas une
info, ce matin-là à la radio. Une autre suivait : plusieurs maires
de l’Hexagone venaient d’instaurer un couvre-feu dans leur ville.
La liste était donnée, de quelques exemples : Béziers, Nice,
Beaucaire, Perpignan et… Montpellier. Ma ville ! Par décision de
son maire : Philippe Saurel.

Dans le poste, le journaliste ne manquait pas de remarquer que toutes ces villes sont du Midi. Juste. C’est tout un style. Avant même que le FN y prospère, c’est une culture semi-mafieuse, très Côte d’Azur, teintée de vieilles rancœurs pieds-noirs, engluée dans la socialité de la débrouille et de l’embrouille, vouée à l’immobilier véreux, la discothèque douteuse. C’est le Midi que démange l’idée de garder un colt dans sa boîte à gants. Un Midi très couvre-feu, précédant, fébrile, les attentes d’un Castaner…

Montpellier, ma ville, la Montpellier de Philippe Saurel, figure dans
cette liste ; aux côtés du Béziers de Robert Ménard, ou du
Perpignan, dont le maire crépusculaire s’apprête à abandonner sa
ville en liquidation au FN. Ce matin-là, dans le contexte de
l’épidémie de Covid-19, c’est à ce tableau de banalité
déprimante que Montpellier, ma ville, la Montpellier de Philippe
Saurel, doit d’être citée dans l’actualité.

En comparaison de quoi, soudain – c’est trop bête ! – je finis par trouver bien sympa la commune de l’Hexagone, dont j’ai oublié le nom, où les habitants font gaffe d’être là à 19h, pour que tout le monde entende I will survive. Sympa, quoi – j’ai pas dit « géniale », non plus. Sympa, qu’on y ait une idée, un truc pour se donner la pêche, se relier un peu ; en tout cas autre chose qu’un couvre-feu. C’est le truc qui fout la honte d’être montpelliérain, d’avoir pour maire Philippe Saurel. Nul. Sans idée.

Parlons du lourd. Pas que de chansonnettes. Saurel, nul pour affronter la misère de sa ville, laisser la situation des plus démunis friser la tragédie en contexte de Covid-19. Saurel, incapable de soulever un esprit de ville, goût positif d’appartenance collective, esquisser un cap, même de ceux qu’il faudrait contester pied à pied. Le mental partagé de cette Montpellier traîne quelque part entre Rémi Gaillard et Un si pâle soleil.

Le pire : Philippe Saurel me réduit à la nostalgie du fieffé Georges Frêche. Et là, grave ! Combien n’a-t-il pas fallu combattre, en son temps, ce conducator populiste, quotidiennement menteur et démagogue, autoritaire, voir raciste plus souvent qu’à son tour, développant un modèle de cité à maints égards contestable. Mais cette Montpellier avait un cap, on s’y sentait partie prenante d’une aventure porteuse, fût-ce au prix de la critiquer sans fléchir. Une Montpellier avec des idées, fussent-elles en nombre détestables.

La Montpellier de Saurel est sans esprit, sans tenue et sans fibre. Ma colère franche a commencé de monter voici deux ans. Une chute de neige s’était abattue, suffisante pour ankyloser le fonctionnement de la ville pendant soixante-douze heures. Essentiellement, cela bloquait la circulation. Les gens restaient dans la poisse de rentrer à pied dans la neige, jusque dans des communes de la périphérie assez éloignées. Certes, ça n’arrivait qu’aux chevilles des conséquences de l’épidémie de Covid-19.

Mais le ton était donné. Comme tant d’autres, je m’escrimais à
poursuivre mes activités. Habitant en plein centre, à mi-chemin de
la gare et de la Comédie, j’observai, trois longs jours durant, le
spectacle de l’espace public et de ses usagers, résidents,
totalement laissés à l’abandon. Jamais je n’y aperçus le signe
d’un service municipal, d’un agent, un quelconque responsable,
quand toute l’année il faut supporter la police de Saurel, occupée
par grappes fiévreuses à verbaliser le stationnement, traquer les
SDF hébétés, harceler les militants pro-palestiniens. Là, rien
qui fît signe qu’on appartînt à une cité en partage, une
population à animer, relier, considérer.

D’une certaine façon, ça ressemblait déjà à du couvre-feu.
C’en était révoltant. On en parla beaucoup, partout. Le message
municipal était clair : « Dé-mer-dez-vous tous seuls ! »
Désertion. Renoncement. Abandon du sens minimal d’une
responsabilité de collectivité. Déroute du politique. Dans ces
circonstances, qui n’avaient rien encore de vraiment dramatique,
c’était faire signe avant-coureur. Deux ans plus tard, je n’ai,
hélas, tant hélas, aucune surprise à constater que la seule idée
par laquelle Montpellier fasse parler d’elle, soit l’instauration
d’un couvre-feu. Montpellier. Ma ville. Montpellier ravalée au
rang des cités véreuses, quand elles ne sont FN, quelconques sur
l’arc méridional.


Article publié le 26 Mar 2020 sur Lepoing.net