Mai 31, 2021
Par Lundi matin
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« Bien sûr, il ne s’agit ni d’amalgamer Ivan Segré à un gouvernement israélien qu’il critique, ni de chercher à jouer les garde-frontières, mais de s’interroger sur la manière dont ce qui pourrait apparaître comme une exigence d’égalité aboutit ici in fine à une rupture d’égalité, et au rejet des discours s’opposant à une politique discriminatoire. »

Vivian Petit, « La double exceptionnalité d’Israël »

Au regard de la situation qui prévaut aujourd’hui en Israël/Palestine, le pessimisme semble de rigueur. Il n’empêche, je reste convaincu que l’avenir israélo-palestinien, à plus ou moins long terme, c’est une construction égalitaire du Jourdain à la mer. Mais qu’est-ce que pourrait bien être une construction égalitaire israélo-palestinienne ?

I

Dans un article paru dans LM, intitulé « La double exceptionnalité d’Israël », Vivian Petit me reproche d’être pour le moins ambigu à ce sujet. Il en veut notamment pour preuve un article écrit en 2016 (également paru dans LM) : « Israël : l’impossible boycott ». Dans ce texte, je prends position contre le BDS et conséquemment contre le livre d’Eyal Sivan qui, lui, en fait la promotion : Un boycott légitime (La Fabrique, 2016). Or, à suivre Petit, « Les revendications exprimées dans l’appel fondateur de la campagne BDS sont les suivantes : la fin de l’occupation, l’application du droit au retour des réfugiés, l’égalité entre Israéliens et Palestiniens ». Est-ce à dire, donc, que j’ai pris position, de facto, contre « la fin de l’occupation, l’application du droit au retour des réfugiés, l’égalité entre Israéliens et Palestiniens » ?

Dans le corps de son article, Petit ne dit mot de ma position sur ces trois points, il se concentre sur un seul versant de mon argumentation contre le BDS : « Face à cette campagne, l’argument d’Ivan Segré est le suivant : puisque les personnes relayant ces appels en France ne boycottent pas tous les États criminels existant, [etc.] ». Je conseille au lecteur de se reporter à mon article plutôt qu’à ce qu’en dit Petit. Mais pour aller droit au but, disons que j’y reproche à Sivan de conclure un livre laborieux par l’affirmation selon laquelle l’Etat d’Israël est un Etat « hors-la-loi », d’où ce qu’il appelle « un boycott légitime ».

Dans une même veine, bien des écrits pro-palestiniens, ou plus exactement anti-israéliens, s’évertuent à dresser la liste des méfaits commis par l’Etat d’Israël. Et il s’en dégage une conception de la « loi » ou de la « légalité » qui est souvent instructive. Pour exemple, dans un article récemment paru dans LM, signé Ghassan Salhab et intitulé « L’occupant et l’occupé », je lis :

« Aussi prétendument compliquée que soit la nature du conflit palestino-israélien, et plus généralement israélo-arabe, il nous faut aujourd’hui de toute urgence soulever encore et encore les mêmes fondamentales, élémentaires, questions. Les territoires de Cisjordanie, dont Jérusalem-Est fait partie, du plateau du Golan, des Fermes de Chabaa, sont-ils oui ou non occupés ? Les colonies et autres implantations en Cisjordanie et au Golan, sont-elles oui ou non illégales ? Les annexions de Jérusalem-Est et du Golan sont-elles oui ou non illégales ? La décision de proclamer Jérusalem comme capitale d’Israël, est-elle oui ou non illégale ? Le détournement des eaux, le rationnement quotidien, le bouclage à tout bout de champ des territoires, les punitions collectives, l’incessante expropriation de terres palestiniennes, de leurs maisons, pour la fameuse raison de sécurité ou au nom de supposés textes anciens, sont-ils oui ou non totalement illégaux ? Les ‘‘assassinats ciblés’’, l’emprisonnement de milliers de palestiniens, les rapts de plusieurs de leurs dirigeants sont-ils oui non totalement illégaux ? Sans parler de l’interminable et impitoyable blocus de la bande de Gaza. Le nombre des résolutions de l’Organisation des Nations Unies que les différents gouvernements israéliens ont ignorés est pour le moins impressionnant, véritable record dans l’histoire de cet organisme. » 

L’argument de l’auteur, c’est donc l’illégalité de l’occupation israélienne et des exactions qu’elle engendre. Et à le suivre, si « le nombre de résolutions » de l’ONU condamnant la politique israélienne constitue un « véritable record dans l’histoire de cet organisme », c’est donc que l’Etat d’Israël est le pire des Etats. Et en effet, c’est de deux choses l’une : ou bien il est le pire des Etats, ou bien le « record » en question signale autre chose.

Or, ce qu’un œil un tant soit peu exercé repère immédiatement dans ce flot d’exactions, c’est l’occurrence, insistante, du nom « Golan », dont les hauteurs sont « occupées » par l’Etat juif, la raison étant que c’est une position militairement stratégique, puisque ce plateau surplombe la Galilée au nord d’Israël. Ce n’en est pas moins une occupation « illégale ». L’auteur y revient à trois reprises. Et ce qu’il sous-entend, de toute évidence, c’est que le plateau du Golan, à s’en tenir à la « loi », c’est-à-dire à la légalité internationale, devrait être sous la souveraineté de l’Etat syrien. Sachant la manière dont l’Etat syrien, sous la férule d’une maison Assad père et fils, exerce sa souveraineté, nous pouvons nous faire une idée de la « légalité » en cause. Je reviens maintenant aux écrits de Vivian Petit.

Ayant évoqué, dans le corps de son article, des raisons strictement formelles à mon opposition au BDS, Petit doit expliquer quelque part à son lecteur en quoi mes positions sur « la fin de l’occupation », « le droit au retour des réfugiés » ou « l’égalité entre Israéliens et Palestiniens », positions dûment clarifiées dans différents textes (dont certains parus dans LM), sont biaisées, sophistiques, aboutissant, in fine, à ce qu’il appellera donc « une rupture d’égalité ». Car, de fait, il ne s’est pas soustrait à ses obligations et sa démonstration se veut probante. Après avoir expliqué que ma prise de position contre le BDS et, partant, contre le livre de Sivan (lequel constitue manifestement sa source d’inspiration privilégiée), est vaine et sans issue, il aborde le vif du sujet dans une note de bas de page :

« Un autre exemple de raisonnement en apparence logique mais qui se révèle aporétique est la mise en équivalence par Segré du ‘‘droit au retour’’ des Juifs en Israël et de celui des Palestiniens expulsés de leurs villes et de leurs villages d’origine, qu’il présente comme la cause de son désaccord et de sa rupture avec les mouvements de soutien à la Palestine. Malgré un axiome en apparence égalitaire (la reconnaissance équivalente de deux « droits au retour »), la perspective défendue par Ivan Segré, un Etat commun ouvert à tous les Juifs et tous les Palestiniens, est fondamentalement inégalitaire. En proposant que d’une part n’importe quelle personne de confession juive, qu’elle soit née à Paris, Alger, New-York ou Vladivostok (sur un simple critère confessionnel et extraterritorial), puisse s’installer en Israël/Palestine, et que de l’autre, seuls les réfugiés palestiniens (en fonction d’un critère géographique ou national strict) puissent retourner en Israël/Palestine, il entérine lui-même l’inégalité qu’il croit dénoncer ».

En règle générale, mes adversaires idéologiques recourent à deux procédés : ou bien ils passent sous silence mes écrits, ou bien ils les falsifient. A l’inverse, Petit choisit de rapporter honnêtement, dans sa note de bas de page, ma position sur la question israélo-palestinienne et les raisons de ma rupture avec Sivan et d’autres. Il explique donc que mon « raisonnement », en attribuant, dans l’hypothèse d’un Etat commun, un égal « droit au retour » aux Juifs et aux Palestiniens, est « en apparence logique » et « en apparence égalitaire », mais qu’au fond, à y bien regarder, il est illogique et « inégalitaire ».

Instruit des fondamentaux du BDS (notamment théorisés par Omar Barghouti), Petit m’oppose en effet un raisonnement qui est tout le contraire, à savoir un raisonnement en apparence illogique et inégalitaire, mais au fond, à y bien regarder, logique et égalitaire. Et son raisonnement est donc le suivant : « En proposant que d’une part n’importe quelle personne de confession juive […] puisse s’installer en Israël/Palestine, et que de l’autre, seuls les réfugiés palestiniens […] puissent retourner en Israël/Palestine, [Segré] entérine lui-même l’inégalité qu’il croit dénoncer ».

Que le raisonnement de Petit soit en apparence illogique, cela saute aux yeux, car à qui d’autres qu’aux « seuls réfugiés palestiniens » voudrait-il que mon raisonnement accorde le « droit au retour » ? Aux Suisses ? Aux Inuits ? Aux lecteurs de LM ? D’autant qu’à rigoureusement parler mon raisonnement ne l’accorde pas aux « seuls réfugiés palestiniens » mais, aussi bien, à leurs descendants, nés au Liban, en Syrie, en Suède, etc., puisque c’est d’eux qu’il est principalement question aujourd’hui, le titre de « réfugiés », du fait d’un dispositif juridique exceptionnel, étant transmis, pour ce qui est des Palestiniens, de génération en génération.

Et que son raisonnement soit en outre d’apparence inégalitaire, de même, un enfant de sept ans le verrait aussitôt, puisque « l’égalité entre Israéliens et Palestiniens », selon lui, cela consiste donc à accorder un « droit au retour » aux Palestiniens, mais pas aux Juifs.

Petit, dont les séjours à Gaza semblent indiquer qu’il maîtrise son sujet, ne s’en tient pas aux apparences, il va au fond des choses et c’est pourquoi sa note de bas de page mérite toute notre attention. Cela dit, il n’est pas nécessaire de se creuser la tête bien longtemps pour comprendre la logique de son raisonnement : les descendants des Palestiniens expulsés, qu’ils soient de la seconde, de la troisième, de la quatrième, de la dixième ou de la millième génération, sont légitimes en Palestine, tandis que les Juifs, fondamentalement, n’ont rien à y faire. Accorder un égal « droit au retour » aux uns et aux autres, c’est donc, précisément, illégitime.

La « loi » qui gouverne le raisonnement de Petit est ainsi, bien qu’implicitement, clairement et distinctement formulée : il ne peut y avoir « égalité entre Israéliens et Palestiniens » qu’à la condition que cette égalité soit légitime, c’est-à-dire fondée sur le principe selon lequel les Palestiniens sont chez eux en Palestine, pas les Juifs.

Certes, à suivre Petit, il ne s’agit pas de rejeter les Juifs à la mer. Mais il s’agit de faire respecter la « loi » en Palestine. Et la « loi », c’est que les Juifs n’y ont pas été, n’y sont pas et n’y seront jamais « légitimes » au sens où les Palestiniens le sont. Il s’agira donc de les tolérer, à condition, toutefois, qu’ils se comportent convenablement (ce dont Napoléon, par exemple, avait souhaité s’assurer après un déplacement en Alsace, où il avait été instruit des troubles causés par les Juifs, et s’il en était si bien assuré que c’est l’exemple napoléonien que l’actuel ministre de l’Intérieur, dans un récent opuscule, se propose d’appliquer aujourd’hui aux Français musulmans).

Petit, s’efforçant d’aller au fond des choses, a donc finalement touché dans le mille, c’est-à-dire dans le cœur du sionisme, dans le repli intime de sa vision de l’histoire, qui est la suivante : durant de nombreux siècles, en terre chrétienne comme en terre musulmane, les Juifs n’ont jamais été légitimes, mais tolérés, à condition qu’ils se comportent convenablement. Car où qu’ils aient vécu, de Kiev à Bagdad en passant par Strasbourg ou Grenade, ils n’avaient pas la même légitimité que les « autochtones », lesquels n’étaient pas ainsi perçus du fait de leur ancrage plus ou moins ancestral sur une terre, mais relativement aux « Juifs ». De la sorte, les Juifs, avec bien entendu leurs histoires particulières, habitaient toujours une terre d’accueil plus ou moins transitoire, au gré des vicissitudes d’une époque, de ses lumières, mais aussi de ses ombres : dépossessions, persécutions, expulsions, pogroms, etc. Ceci jusqu’au jour où des hommes et des femmes juifs ont décidé qu’il y aurait un bout de terre où les Juifs seraient légitimes. C’était, il y a plus d’un siècle, la naissance du sionisme, lequel s’est aussitôt divisé en deux pôles : le premier, inspiré notamment par Martin Buber, envisageait une coexistence égalitaire entre Juifs et Palestiniens dans un Etat commun fondé sur l’égale légitimité des uns et des autres ; le second, inspiré notamment par Zeev Jabotinsky, considérait qu’une telle vision était utopique et donc vouée à l’échec, car jamais les Arabes, non plus que les Nations, n’accorderaient aux Juifs la même légitimité qu’aux autochtones, pas plus en Palestine qu’en Ouganda ou en Bavière.

Suivant cette seconde orientation, il fallait donc ou bien renoncer au sionisme, ou bien décréter, par la force des armes, que sur un bout de terre la « loi » serait la suivante : les Juifs y sont légitimes, les goyim pareillement, mais c’est aux Juifs qu’il reviendra de faire appliquer l’égalité des droits.

Jabotinsky était sincèrement désolé pour les Palestiniens. De leur point de vue, le choix des Juifs de s’installer en Palestine relevait d’un mythe parfaitement désuet et donc d’une revendication arbitraire. Et Jabotinsky n’était pas loin de le leur accorder. Car à ses yeux, et à l’inverse de ce que pensait Spinoza, la question n’était pas de savoir si une église ou une mosquée avait été bâtie à l’emplacement de l’antique temple des Juifs, elle était qu’il y ait un bout de terre où les Juifs soient irréversiblement légitimes, et que cela supposait un Etat où ce sont les Juifs qui font régner la loi.

L’axiome fondateur du sionisme, partagé par l’une et l’autre orientation, celle de Buber comme celle de Jabotinsky, c’est donc qu’il y ait un bout de terre, si possible précisément la terre d’Israël, et incluant sa ville la plus chérie, Jérusalem, qui soit par principe ouvert à l’immigration des Juifs, d’où qu’ils viennent. Et l’antagonisme entre ces deux orientations, dès l’origine, survient donc avec la question de savoir s’il est judicieux d’affirmer, sur la totalité de la Palestine mandataire, une égale légitimité des Juifs et des autochtones dans le cadre d’un Etat commun, ou si c’est voué à l’échec, l’alternative étant en ce cas la suivante : ou bien ce sont les Juifs qui font régner l’égalité (dans le cadre d’un Etat juif), ou bien ce sont les autochtones qui le font (dans le cadre d’un Etat arabe). Toute l’histoire du sionisme des origines à nos jours oscille entre ces deux pôles : Buber et Jabotinsky. Comme on sait, Ben Gourion, de manière contrainte ou délibérée, se rallia de fait à l’option de Jabotinsky : une égale légitimité des Juifs et des Arabes, mais dans un Etat qui, via l’expulsion de centaines de milliers d’autochtones, a été fondé sur une majorité juive, laquelle sera donc chargée, dorénavant, d’y faire régner l’égalité entre Juifs et Arabes.

Petit a ainsi remarquablement mis en lumière non seulement la logique de Jabotinsky mais, à le suivre, sa consistance, puisque Petit lui-même ne dit pas autre chose : « Un autre exemple de raisonnement en apparence logique mais qui se révèle aporétique est la mise en équivalence par Segré du ‘‘droit au retour’’ des Juifs en Israël et de celui des Palestiniens expulsés de leurs villes et de leurs villages d’origine ». C’est en effet l’objection de Jabotinsky à Buber : militer pour un Etat commun fondé sur l’égale légitimité des Juifs et des autochtones (ce qui exigerait aujourd’hui un égal « droit au retour » des Juifs et des Palestiniens) repose sur un « raisonnement en apparence logique mais qui se révèle aporétique ».

II

Afin de sortir d’un interminable antagonisme entre deux nationalismes, l’un juif, l’autre palestinien, l’option consensuelle, ou communément privilégiée, est un partage du pays entre deux Etats aux frontières clairement définies et internationalement reconnues.

Cependant une frange conséquente des disciples de Jabotinsky, on le sait bien, ne veut pas entendre parler d’un Etat palestinien à l’ouest du Jourdain, pour la simple raison qu’à ses yeux, il est clair qu’un tel Etat ne reconnaîtra pas la légitimité de l’Etat d’Israël, quelle qu’en soit la superficie, mais fourbira ses armes. Or, un Etat israélien viable suppose un minimum de profondeur stratégique, donc la maîtrise territoriale de la Ci-Jordanie et du Golan, où il n’est pas question de laisser les Arabes organiser la reconquête de la Palestine.

Par ailleurs, les partisans israéliens du partage de la Palestine en deux Etats ne se sont toujours pas relevés de l’échec des négociations de Camp David. Il conviendrait donc, pour relancer cette alternative, d’élucider les raisons de cet échec : est-ce parce que l’Etat palestinien envisagé par les Israéliens manquait de continuité territoriale ? Est-ce parce que les Israéliens refusaient de reconnaître un « droit au retour » des Palestiniens dans les frontières de l’Etat d’Israël ? Est-ce parce que les Palestiniens refusaient le partage de la souveraineté sur l’emplacement nommé « mont du temple » pour les uns, « mosquée » pour les autres ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas ici le sujet, puisqu’il se trouve que sur ce second versant de la question israélo-palestinienne, celui du partage de la Palestine en deux Etats, l’un juif, l’autre arabe, la logique de Petit épouse de nouveau celle des disciples de Jabotinsky, plus exactement de sa frange aujourd’hui la plus radicale. En effet, au sujet de la solution à deux Etats, Petit s’est voulu définitif dans une série d’articles parus sur le site Solitude intangible, où nous avons déjà eu l’occasion d’échanger nos vues. Dans « Contre le sionisme », notamment, il écrit noir sur blanc que peu importent les frontières : sur tout ou partie de la Palestine, « défendre le maintien d’Israël comme État juif implique la domination sur les non-juifs que sont les Palestiniens, et la négation de leurs droits ». Même son de cloche chez l’éditeur d’Eyal Sivan, Eric Hazan, qui en réponse à mon article sur le BDS l’expliqua ici-même : quiconque soutient la solution à deux Etats n’est pas le bienvenu aux éditions La Fabrique (voir son article intitulé « Sur un virage »).

Quant à la manière dont règnent la liberté, l’égalité et la fraternité dans les Etats arabo-musulmans, la question n’a pas à être posée. En effet, il ne s’agit pas, selon Petit, de mener une analyse comparative du droit des minorités et des majorités en Israël et ailleurs, il s’agit de prononcer l’illégitimité constitutive de l’Etat d’Israël, quelle qu’en soit la superficie, le paradoxe étant que l’avènement de cet Etat, en termes de légalité internationale, est la conséquence d’un vote à l’ONU, ce que Petit apparemment n’ignore pas. Comparée à la Turquie du survolté Erdogan, par exemple, la légalité sioniste n’a donc pas à rougir. Mais il est vrai que quiconque s’est penché un peu sérieusement sur la question sait pertinemment que dans la rhétorique antisioniste, que ce soit celle de De Villepin, d’Erdogan ou des internationalistes du BDS, la circulation des mots « loi », « légitimité », « légalité », « égalité », ne relève pas de la pensée, moins encore de la compassion, mais d’une jouissance morbide.

III

Me critiquant avec méthode, Petit voit donc juste dans le reproche qu’il m’adresse ultimement, je le lui concède bien volontiers : contraint de choisir entre une Palestine arabe dictant sa loi aux Juifs et un grand Israël dictant la sienne aux Arabes (palestiniens), je prendrais, sans la moindre hésitation, le parti du nationalisme juif ; non parce que je suis juif, et israélien, mais, tout simplement, pour changer un peu. Car des Etats issus de nationalismes arabes, il y en a déjà un certain nombre dans la région. Alors je préfère, quitte à vivre « hors-la-loi », satisfaire ma curiosité et découvrir ce que produit le nationalisme juif plutôt qu’être reconduit, sur ce petit bout de terre, à une variante palestinienne du nationalisme arabe. Cela ne contribuera pas moins à enrichir le patrimoine culturel de l’humanité. Un lointain passé pourrait du reste en témoigner… Pour autant, rassurez-vous, je ne suis pas prêt de me soumettre à la logique de Vivian Petit, même s’il faut bien reconnaître qu’elle semble, aujourd’hui plus que jamais, décidément imparable.

*

Pour conclure ces réflexions, disons que Vivian Petit a une certaine vision de l’histoire israélo-palestinienne, j’en ai une autre. De même, il a une certaine vision de l’histoire franco-israélienne. Dans son article sur « La double exceptionnalité d’Israël », il revient notamment sur les dessous du vote de la France lors de la création de l’Etat juif à l’ONU :

« Alors que la France s’était abstenue à l’Assemblée des Nations unies lors du premier vote à ce sujet, Vincent Auriol, à ce moment président de la République, raconte dans son journal avoir reçu une visite nocturne de Léon Blum pour le convaincre de faire évoluer sa position. Vincent Auriol insiste sur le fait que l’argument qui aurait emporté sa conviction est qu’une victoire des Palestiniens risquait de renforcer les luttes anticoloniales en Afrique du Nord, et notamment en Algérie. »

Dans le cadre de la démonstration de Petit, c’est une preuve du fait que l’Etat d’Israël, dès avant sa naissance, est solidaire des Etats coloniaux, à commencer par l’Etat colonial français.

Dans le cadre de ma démonstration, le sens de l’histoire est un peu différent : c’est une preuve du fait que le Président de la République Française, en 1947, était méthodiquement sourd à l’argument de la toute récente persécution des Juifs d’Europe, et que Léon Blum, pour faire avancer sa cause, n’eut d’autre choix que de parler le langage de son interlocuteur.

Il n’en demeure pas moins que le sionisme, en effet, n’est pas la cause de tout le monde. Et c’est bien normal. Ce qui est beaucoup plus singulier, dans cette histoire, c’est l’universalité apparente de la cause dite « palestinienne » : est-ce parce que les Palestiniens sont intrinsèquement porteurs d’un projet universel ? Ou est-ce parce que les Juifs sont les ennemis de toujours d’une universalité humaine ramenée au degré zéro de la morale : le consensus autochtone ?




Source: Lundi.am