Avant la vue, il y a le bruit : toutes les 30 secondes, un bref craquement jaillit de la mêlée compacte de cette forêt de feuillus aux essences multiples. Instinctivement, ce son court et sec évoque l’action d’un pied ou d’un genou qui brise en deux une simple planchette. Mais ce matin, ce bruit lancinant et obsédant ne renvoie pas à celui familier de branches mortes qui cassent avec un son clair et distinct : dans ce craquement, on entend le déchirement des fibres encore tendres et vertes du bois.

Au-devant, une imposante chenille mécanique qui ne se nourrit ni de fleurs ni de feuilles comme ses congénères biologiques, mais uniquement de végétaux à sa taille, des arbres de plusieurs dizaines de mètres de haut. Face au monstre mécanique de près de dix mètres de long, le spectacle macabre percute immédiatement le corps et l’imaginaire. Par un jeu d’association, la mémoire offre à la conscience affolée un port d’attache : on a déjà croisé ce type d’engin sur des photos de mines d’extraction à ciel ouvert. Le secours des souvenirs tombe à pic car la méthode d’abattage et la brutalité de l’opération renvoie effectivement à l’extractivisme, exploitation industrielle d’une nature qui n’est plus seulement objet mais pur agrégat de matières qu’on peut désintégrer et avaler, comme une portion de monde qu’on réduit à néant en quelques heures.


Comment ne pas voir dans l’extractivisme la rencontre monstrueuse entre l’imaginaire des jeux d’enfants et l’infrastructure globale de la société industrielle, insatiable d’espaces, de matières et d’énergies ? Que sont donc ces machines sinon des jouets d’enfants qui auraient mal tourné pour devenir les engins totems indispensables au sous-bassement matériel de notre civilisation ? Jadis, ce camion qui perforait les dunes de sable carburait à la rêverie, et la superpuissance qu’il conférait restait fictive. L’extractivisme correspond à la transposition du monde rocambolesque des enfants dans celui des adultes : la mise à l’échelle d’un univers enfantin dans les dimensions du monde le transforme un lieu plein de furie et de psychoses. Qu’est-ce donc que la société industrielle et son cœur battant extractiviste ? Quelques rêves d’enfants devenus fous, conduits par des adultes blasés emplis d’états d’âmes.

L’élément essentiel de la machine est son athlétique bras articulé. Semblable à une immense pogne de titan, le bras saisit l’arbre, le découpe dans l’instant et couche le tronc comme une brindille. Les arbres de taille moyenne sont décapités à mi-hauteur jusqu’à leur cime, puis coupés à leur base. Les plus imposants sont laissés au soin de bûcherons polonais arrivés en même temps que les machines ; leurs tronçonneuses abattent sans peine des chênes centenaires. Les troncs, rangés comme dans une boîte d’allumettes, sont évacués par camion le jour même ; à en croire l’activité des entreprises actives sur le terrain, l’essentiel du bois finira brûlé dans des poêles à granulés. Voilà l’ancienne et épaisse forêt, que l’on pénétrait avec des fougères jusqu’au bassin et des ronces dans les genoux, désormais ordonnée par un esprit géométrique. Adieu branches, feuilles et oxygène qui occupaient ces mètres cubes indomptés, que rien ne dépasse au-delà de 30 cm du sol, place à la linéarité des cadavres ligneux du bois marchandise !


Dans cette forêt centenaire réduite à un jeu de mikado, des fragments de lecture de l’Almanach d’un comté des sables (splendide livre d’Aldo Léopold publié en 1949) remontent à la surface. Dans un des passages mémorables de ce chef-d’œuvre, le forestier et écologiste américain décrit une coupe à la scie d’un chêne centenaire. A chaque va-et-vient de l’outil dans le dur du bois, il prend le temps d’associer un anneau de croissance de l’arbre avec l’histoire écologique du lieu, tissant ainsi la vie du végétal avec une mémoire humaine. A chaque décennie traversée par la scie et réduite en copeaux de bois, Léopold ponctue son récit : « « Repos » crie le scieur en chef ; nous nous arrêtâmes pour reprendre haleine. » Pour nous, il n’y aura ni repos, ni reprise de souffle. Dans cette guerre éclair contre le temps et l’espace, aucun souvenir commun n’aura le temps de surgir. Chaque tronc se changera immédiatement en souche muette et chaque craquement annoncera le suivant dans une cadence algorithmique.

Quel secours apporter à une forêt qu’on massacre à la vitesse des bielles et des chaînes ? Quelques longues pointes et vis plantées dans la base du tronc ont bloqué la chaîne des tronçonneuses et retardé de quelques dizaines de minutes le travail des bûcherons. Peut-être faut-il voir ce geste d’incrustation de grosses aiguilles au cœur du bois comme une acupuncture de catastrophe, une thérapeutique du désastre prévenant la forêt de sa mort prochaine ? A côté, des blocages non-violents de petits groupes, ou des surgissements de binômes munis d’arm-locks [2] ne mettront guère en déroute les pelotons de gendarmes, dont certains appartiennent à la brigade anti-terroriste « PSIG Sabre ». Dans les arbres, trois équipes fièrement juchées sur des plate-formes deviennent vite des spectatrices impuissantes de la destruction de l’intégralité des arbres qui entourent leur radeau végétal ; elles seront expulsées dès le 2e jour, contraintes par la menace d’une amende de 15.000 euros pour opposition à l’exécution de travaux publics.


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En trois jours, un petit groupe d’hommes déterminés avec 3 conducteurs d’engins, 3 bûcherons à la main et 50 gendarmes peuvent décimer 5 hectares d’une forêt centenaire abritant plus de 130 espèces d’oiseaux. Nul besoin de franchir l’Atlantique jusqu’à l’Amazonie meurtrie pour se figurer ce qu’est une coupe rase et la création d’une avenue haussmannienne au cœur d’une forêt dense. Là-bas, le feu est le préalable à la mise en culture des terres par l’agro-industrie ; ici, c’est l’alliance d’un petit groupe d’écologues, de géomètres, d’urbanistes et de gendarmes qui rendent possible l’utopie de quelques aménageurs-bétonneurs. Sous toutes les latitudes, le problème central reste celui du feu, celui qui brûle dans nos foyers et moteurs et qui métamorphose tout au dehors : paysages, habitats, infrastructures, air. Ce spectacle foudroyant des machines et de leur efficacité macabre signe le triomphe de la combustion thermique sur tous les continents. Que peut la patiente sève qui nourrit le végétal en eau et minéraux face à cette cocaïne industrielle qu’est le pétrole ?

En trois jours, outre la disparition d’innombrables habitants de la forêt, c’est essentiellement le son et la lumière qui ont été anéantis. Rare sont les lieux comme la forêt où les yeux peuvent vraiment rencontrer la lumière. L’essentiel de sa course n’est pas entre le soleil et la haute atmosphère terrestre mais plutôt le trajet qu’elle accomplie de la canopée jusqu’aux feuilles les plus basses : pendant ces quelques dizaines de mètres, sa vitesse est amortie, déviée, travestie, jamais vraiment stoppée sauf dans les déserts d’épicéas qui transforment nombre de forêts contemporaines en mausolées lugubres. Dégradés pastels, mosaïques intraduisibles, variations de motifs, arabesques mobiles : chaque forêt de feuillus porte en elle son Lascaux et chacun.e devrait pouvoir arpenter en voisin.e ces trésors visuels, olfactifs et sonores. C’est de la cime des arbres que le chant de la forêt est le plus saisissant : parce que là-haut il subsiste toujours un souffle, on y entend chaque jour de l’année cet air chaloupé si caractéristique du frôlement passager des dizaines de milliers de feuilles.


En trois jours, nous assistons à la destruction d’une canopée qui balançait jusqu’alors sa sève et son saoul à 30 mètres de haut pour laisser place à ce sol désolé désormais destiné à boire toute la gamme des inventions de la pétrochimie. Pour une semelle d’asphalte de 8 cm, voilà la forêt violemment amputée de ses cordes vocales et végétales.

Ce bois balafré sur 70 mètres de large et près d’1 kilomètres de long apparaît comme l’allégorie du devenir-carcasse de la nature en ce siècle. Des restes de restes, des fragments de vivants souffrants logés dans les intervalles d’un damier mondial de béton et de goudron ; des écosystèmes démembrés dont on calcule la valeur précise en « services rendus » pour oublier leur état déplorable ; alors que la mesure continue et obsessionnelle de leur capacité à absorber notre carbone excédentaire trahit le fait que tout ce qui est non-humain continue à être traité en domestique. De ce grand corps à la renverse, au pouls carbonique désormais élevé au prestige de la cotation continue, il ne reste bientôt plus que des indicateurs annonçant impeccablement la mort à chaque biopsie. Montagnes dépecées pour aspirer les terres rares, fleuves contaminés par les jus de nos distillations industrielles, collines arasées en vue d’accélérer les flux, bois fauchés par la tempête usinière : on rabote, on grignote, on menotte. Adieu la rugosité et le divers du monde, place à l’enchevêtrement ininterrompu des constructions et des infrastructures de la grande banlieue planétaire !

L’actuelle catastrophe écologique devrait requérir une politesse du désespoir minimale : moratoire sur l’ensemble des projets d’urbanisme qui conduisent à artificialiser de nouveaux sols, démembrement des grandes cultures céréalières pour mener un reboisement partiel permettant aux paysan.ne.s polyvalent.es de façonner des territoires vivants, réduction de l’usage des machines, ré-ensauvagement des déserts de biodiversité et de vie, interdiction des coupes rases en forêt et sabotage continu des dynamiques de métropolisation. Ce n’est même pas le début d’un plan, mais celui d’une respiration.


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Après un feu ou une coupe violente, le corps mutilé de la nature distille en souterrain ses sucs et ses secrets. Ce ciel renversé plein de terre et de vers, ce tissu de fibres vascularisées abrite et réchauffe des graines en dormance, des racines qui veinent la croûte terrestre avec l’endurance du végétal et des millions de créatures encore inconnues qui régénèrent la forêt. L’élan vital n’est pas seulement un concept couché dans un volume de bibliothèque, mais un principe de ramifications qui emporte tout avec lui, y compris un misérable roitelet de conseil départemental. Souches qui bourgeonnent, plaies pansées par le soleil et la sève, jeunes pousses qui se dressent à la conquête du ciel et mûres qui courent à l’horizontal. A nous de continuer à nouer cette amitié forestière pour composer les almanachs du proche et du lointain.

Pour s’informer sur la suite de la lutte : https://levillagedelaloire.frama.site/

contact : [email protected]


Article publié le 23 Sep 2019 sur Lundi.am