FĂ©vrier 10, 2020
Par Lundi matin
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Depuis longtemps il s’arrangeait, sans trop y penser, d’une fatalitĂ©, une loi naturelle oĂč la responsabilitĂ© des individus prĂ©valait. En se rasant, il contemplait son image en songeant : « regardez-moi donc comme moi je me regarde, c’est pas plus compliquĂ© que ça ; un type brillant dotĂ© d’un appĂ©tit joyeux Â», puis il envoyait valser la mousse, viril, exaspĂ©rĂ© par la morositĂ© de ses semblables et de son siĂšcle. Lui n’était que poudre, tonnerre, pur-sang.

Maintenant c’est incontestable : il change son LBD d’épaule. Tant de gens bien informĂ©s lui ont parlĂ© de lui-mĂȘme. Tant de tĂȘtes pleines ont pensĂ©, dĂ©-pensĂ©, repensĂ© ce qu’il pensait : on a beau s’imaginer une surpuissance conceptuelle, malgrĂ© soi on se rencontre parfois dans le blanc des yeux : on est quand mĂȘme moins sĂ»r de son empire moral, on admet qu’existent des vivacitĂ©s parallĂšles, des angles inconnus, des volontĂ©s, des synthĂšses surprenantes, lumineuses. Puis tant de portraits, d’esquisses, de romans, d’essais Ă©clairant ses recoins, modulant son parcours, ses conditions, l’environnement, le charroi historique qui l’a roulĂ© jusqu’ici
.Bien sĂ»r, des tas de salades ont Ă©tĂ© dĂ©bitĂ© Ă  l’avenant, mais il lui fallait bien reconnaĂźtre qu’une vĂ©ritĂ© se dĂ©gageait sur lui, qu’il n’aurait jamais pu entrevoir seul. Il Ă©tait le produit, l’aboutissement de mĂ©canismes qu’il ne contrĂŽlait pas.

Alors un jour Macron se retrouve avec cette certitude d’une vĂ©ritĂ© marxiste : ça crĂšve les yeux (pouf pouf), ça pique (ah ah), on joue d’abord avec, et puis on tremble : on est jouĂ©. Ce fut peut-ĂȘtre au cours d’un de ces bains de foule, lorsqu’une voix maladroite, bizarre dans sa colĂšre, a Ă©clatĂ© contre la carapace de satin rhĂ©torique. En se brisant, la voix n’eut pas le bruit prĂ©vu, le simple Ă©cho d’une dĂ©faite « naturelle Â», le morne Ă©jaculat du sophisme aisĂ© Ă  tourner contre lui-mĂȘme et qui vous rehausse sans effort devant les camĂ©ras. Non : le type avait des yeux fous, semblait perdu dans la demi-conscience typique du populo fĂ©brile face Ă  la MajestĂ©. Il rĂ©pĂ©tait un slogan usĂ© jusqu’à l’os. Pourtant Macron, en triomphant sans pĂ©ril, a malgrĂ© lui perçu l’insidieuse voix marxiste : pas de nature qui explique notre face-Ă -face aujourd’hui, monsieur, un simple rapport de forces. Ce slogan, ce populo hagard : comment on les brise, comment on les presse, comment on les dĂ©robe. Macron s’est dĂ©doublĂ© une milliseconde : il a vu sa propre technique en face : une virtuositĂ© dĂ©pourvue d’ivresse, seulement hĂ©ritĂ©e, et mĂ©canique. Dangereux comme profession, virtuose. Et l’idĂ©e s’est jouĂ© de lui, doucement.

Tout cela n’a rien changĂ© au monde, bien entendu. Sur le fil du rasoir le matin son image restait d’airain. Mais un autre jour, puis cinq, puis cent jours en conversant avec ses chers amis, il a senti contre sa peau d’enfant les mailles du filet. Tous le regardaient comme celui qu’il n’était pas, comme celui qui intercĂ©derait, comme un bouton, une pelle, un outil. Alors il s’est demandĂ© ce qu’il pouvait faire par lui-mĂȘme. Ses amis ne tolĂ©raient aucune marge sĂ©rieuse. Bien sĂ»r il pouvait jouer d’untel pour obtenir telle chose d’un autre, mais ce n’était alors qu’une partie modeste, oĂč toutes les cartes Ă©taient connues, l’enjeu mĂ©diocre. Une gentille tricherie. Il retournait des questions Ă©tranges maintenant, et beaucoup plus sĂ©rieuses, et qu’il aurait voulu adresser Ă  l’un deux hors champ, dans un rĂ©pit, d’homme Ă  homme. Il dut admettre qu’il ne pouvait pas les voir ainsi, ni poser ces questions. Il n’existe pas de hors champ. Il ne pouvait rien dire. Et surtout rien faire. Il Ă©tait PrĂ©sident.
Mais il dispose aujourd’hui de tout le temps pour ramasser ces pierres au hasard des rues : slogans, sophismes, raisonnements, plaintes, plaidoyers. Son puissant cerveau brillant les analyse les trie, les synthĂ©tise sans mĂȘme qu’il le veuille. Pire encore : son puissant cerveau en dĂ©duit des lignes convergentes, des axes, bref : il fait systĂšme de ce qui passe. Or son puissant cerveau a jadis entraperçu, au temps hĂ©roĂŻque des amphithĂ©Ăątres, des conclusions similaires, des thĂ©ories prolifĂ©rantes, sophistiquĂ©es, qui revenaient grosso modo au mĂȘme : toutes les sciences humaines lui tendaient un miroir et dressaient le portrait lamentable de son rĂŽle, son maigre rĂŽle ancillaire. Son cerveau sans le vouloir Ă  saisi ce que, pour simplifier, nous appellerons Marx et Macron est devenu l’homme le plus marxiste de France. Il est Ă  prĂ©sent le mieux placĂ© pour l’ĂȘtre : dominant un vaste paysage oĂč tout se tient, tout s’affronte, tout se maintient dans un Ă©quilibre jamais dĂ©finitif, chacun des mĂ©canismes lui saute aux yeux. Chaque levier dont il a jouĂ©, chaque poste supprimĂ©, chaque budget construit, il devine maintenant son poids exact dans l’ordre actuel. Voir devient douloureux : son propre langage lui inspire de la rĂ©pulsion. Tournures complaisantes, jargons d’école, argumentaires Ă  trous : cela lui est entiĂšrement soustrait, on parle Ă  travers lui. Pour un peu, il relirait Rimbaud, ou Bourdieu. Il a Ă©tĂ© envahi et Marx lui dĂ©signe Ă  chaque seconde l’envahisseur.
Il se sent malin, encore, génialement retors, et ce génie le tartine de honte. Son pas de course, ses costumes serrés, sourires, sa séduction remontent des profondeurs de la glÚbe stratifiée du monde social, pour en circonscrire les possibles, en punir les déviances, en obérer la violence.

AprĂšs quelques verres, certaines nuits il se console en imaginant son populo suivre une pente inverse : s’en aller, tĂȘte basse, sous la loi naturelle. Combien de combats a-t-il perdus depuis trente ans, le type aux yeux fous ? Tant d’humiliations : il devait se vautrer dans la loi naturelle, non ? Sa dignitĂ© devait trouver des raisons antĂ©diluviennes au dĂ©shonneur, et la fatalitĂ© comme un vieux ressort pouvait l’aider Ă  rebondir. Encore une fois 1968, 1995, 2010…moins fort, moins haut, moins loin, avant de se rouiller complĂštement. Le populo abandonne son marxisme et se laisse couler, tandis que lui sombre dans Marx. En se croisant dans ces courbes de l’esprit, Macron adresse Ă  l’autre un salut improbable, que l’autre ne lui rend pas.

Macron est las. Plus que jamais convaincu d’ĂȘtre comme emportĂ© vers le passĂ©, lui et son utopie de l’ancien temps, la belle Ă©poque des technologies, du dĂ©passement dĂ©mocratique, de l’excitation morose Ă  la prospĂ©ritĂ©. Dans l’absolu il s’orienterait vers la RĂ©volution bien sĂ»r. Mais on ne fait plus la RĂ©volution contre soi-mĂȘme : maintenant qu’il est lĂ -haut les dĂ©couvertes arrivent sous forme de gifles. Il fatigue. Il pourrait se calmer, peut-ĂȘtre. Emprunter la social-dĂ©mocratie Ă  la papa, embaucher des hommes courageux et charismatiques : risquer de s’effacer, tenter l’apaisement. Apaiser Donald Trump ? Il n’a plus vraiment beaucoup d’envie. Marxiste, il suivra Donald Trump, ou l’Union EuropĂ©enne, ou n’importe quel lobbyiste sĂ©duisant. Il suivra encore la pente, la vieille pente de son ascendance, de son hĂ©ritage et de la pauvre libertĂ© narcissique oĂč il s’est enclos. Il regarde revenir ses amis vers lui avec horreur. Rien n’est possible, depuis le passĂ© oĂč il Ă©volue. Macron s’efface, se fond dans sa caricature. Alors tout est possible.

Jean-Baptiste Happe (poĂšte)




Source: Lundi.am