Octobre 13, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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« L’antisĂ©mitisme fĂ©roce de Martin Luther au XVIe siĂšcle a contribuĂ© Ă  crĂ©er le climat dans lequel les nazis ont tuĂ© 6 millions de Juifs, selon le rĂ©cent livre de RenĂ© SĂŒss intitulĂ© Le Testament thĂ©ologique de Luther (1). La haine de Luther contre les juifs n’était pas une petite erreur, mais plutĂŽt un Ă©lĂ©ment clĂ© de son idĂ©ologie religieuse rĂ©actionnaire. Aujourd’hui, beaucoup de gens le considĂšrent encore comme l’un des plus grands hĂ©ros allemands et chrĂ©tiens de tous les temps.

Luther est devenu cĂ©lĂšbre Ă  cause de sa lutte contre l’Église catholique pendant la RĂ©forme. Il Ă©tait particuliĂšrement scandalisĂ© par le commerce des « indulgences Â», qui permettaient aux riches de se dĂ©barrasser de leurs pĂ©chĂ©s et de s’acheter une place au Ciel. Il dĂ©nonça Ă©galement la cĂ©lĂ©bration des saints, le culte des reliques, le cĂ©libat des prĂȘtres et la hiĂ©rarchie papale. Les principaux livres d’histoire Ă©crits par des chrĂ©tiens le prĂ©sentent encore comme quelqu’un qui a combattu pour l’émancipation et l’autonomie des individus, et contre la corruption de l’Église catholique et son exploitation des pauvres. Puisqu’il a traduit la Bible en allemand et posĂ© les bases du nationalisme allemand, il est encore aujourd’hui louĂ© comme un symbole de l’unitĂ© allemande.

Un homme trùs respectueux de l’ordre

La recherche menĂ©e par RenĂ© SĂŒss et d’autres critiques de Luther montre que cette image positive du rĂ©formateur religieux est tout Ă  fait inexacte. Luther a repris des Ă©lĂ©ments importants de l’idĂ©ologie extrĂȘmement conservatrice de l’Église catholique et les a mĂȘme amplifiĂ©s. Il haĂŻssait violemment ceux qui se trouvaient au bas de l’échelle sociale ou dĂ©viaient des normes dominantes : « Aux paysans, la paille et l’avoine. Ils ne veulent pas cĂ©der : le bĂąton et le fusil, point de misĂ©ricorde. Si on ne fait siffler l’arquebuse, ils seront cent fois plus mĂ©chants Â» (Lettre de Luther Ă  RĂŒhl, 1524). Ses Ă©crits forment une vaste collection de diatribes contre les juifs, les femmes, les non-croyants, les paysans (a) et les handicapĂ©s (b), mais aussi contre tous ceux qui refusaient de plier devant la tyrannie de la noblesse et de la royautĂ©. Les sujets des princes et des rois n’avaient, selon Luther, aucun droit Ă  rĂ©sister Ă  l’autoritĂ© de l’État, parce que ce pouvoir leur avait « Ă©tĂ© donnĂ© par Dieu Â». « Mieux vaut que des tyrans commettent cent injustices contre le peuple, plutĂŽt que le peuple en commette une seule contre eux Â», affirmait Luther. « Aussi mauvaise soit leur administration, Dieu prĂ©fĂ©rera tolĂ©rer son existence, que de permettre Ă  la foule de se rĂ©volter, aussi lĂ©gitimes que soient les motifs de cette rĂ©volte. Un monarque doit rester monarque, mĂȘme s’il s’agit d’un despote. Il sera nĂ©cessaire qu’il dĂ©capite seulement quelques individus, car ses sujets sont lĂ  pour lui permettre de rĂ©gner (2). Â» Luther a ainsi troquĂ© une doctrine religieuse autoritaire, le catholicisme romain, contre une autre : le luthĂ©ranisme. En raison de ses idĂ©es autoritaires, sa version du protestantisme est devenue populaire chez les bourgeois et les fonctionnaires, particuliĂšrement en Allemagne. Les NĂ©erlandais, eux, prĂ©fĂ©rĂšrent adopter les doctrines d’un autre rĂ©formateur protestant : Jean Calvin.

DirigĂ©s par le thĂ©ologien Thomas MĂŒnzer, un collĂšgue de Luther, les pauvres et les paysans paupĂ©risĂ©s se soulevĂšrent en 1524 contre un gouvernement qui les exploitait sans pitiĂ©. Luther se rangea alors sans rĂ©serve du cĂŽtĂ© des gouvernants. Il invita les seigneurs Ă  frapper durement les rebelles (c). « Celui qui en a l’occasion peut Ă©gorger, exterminer, soit publiquement, soit en secret, le rebelle qu’il rencontre, et bien se persuader que rien n’est plus pernicieux, plus diabolique qu’une rĂ©volte. Il en est de lui comme d’un chien enragĂ© ; si tu ne l’abats pas, il te tuera et tous ceux de ton pays avec toi. (…) C’est pourquoi, chers seigneurs, dĂ©chaĂźnez-nous, sauvez-nous, aidez-nous, exterminez, Ă©gorgez, et que celui qui en a le pouvoir agisse. Â» (Manifeste de Luther, 1524) (3). « Luther voulait aussi que l’on persĂ©cute et tue les « sorciĂšres Â» et les handicapĂ©s car, selon lui, ces gens-lĂ  Ă©taient « possĂ©dĂ©s par le diable Â». Quant aux femmes, Ă  ses yeux, elles n’étaient que des machines Ă  procrĂ©er et mettre bas, dont la seule fonction Ă©tait de produire des enfants au nom de Dieu et de mourir en donnant naissance Ă  leur bĂ©bĂ©, si nĂ©cessaire.

Un pamphlétaire antijuif

Les tirades les plus folles de Luther sont, cependant, rĂ©servĂ©es aux juifs. MĂȘme Ă  l’époque, alors que l’antisĂ©mitisme religieux Ă©tait considĂ©rĂ© comme « normal Â» et que l’on traitait les juifs comme des sous-hommes, de nombreuses personnes remarquĂšrent sa haine complĂštement dĂ©lirante contre les juifs. Luther « est un maĂźtre dans l’art de la dĂ©formation, de la calomnie, de la diffamation et de l’exagĂ©ration Â», Ă©crivit Érasme ; un philosophe contemporain de Luther qui Ă©tait Ă©galement antisĂ©mite (1). Dans Les juifs et leurs mensonges, un des pamphlets antisĂ©mites les plus rĂ©pugnants de toute l’histoire de l’humanitĂ©, Luther ne fait qu’insulter les juifs : « assassins de prophĂštes Â», « diables incarnĂ©s Â», « sĂ©ducteurs du peuple Â», « nid de vipĂšres Â», « usuriers Â», « Ă©trangleurs Â», « ventres mous Â», « racaille puante Â» et « levain moisi Â». « Que quiconque qui entend un juif prononcer le nom de Dieu, qu’il le dĂ©nonce aux magistrats, ou qu’il lui lance des boulettes d’excrĂ©ments de porc et le chasse comme un chien Â» (in Les juifs et leurs mensonges). Dans le mĂȘme texte, il Ă©crit que les Juifs sont « un peuple malveillant, tĂȘtu (…). Ce sont des vaniteux et des bouffons prĂ©tentieux. (…) Ils se louent eux-mĂȘmes, mĂ©prisant et maudissant tout le monde dans leurs synagogues, leurs priĂšres et leurs enseignements (…). Ce sont de vrais menteurs et des chiens assoiffĂ©s de sang qui ont foulĂ© et falsifiĂ© sans cesse toute la Sainte Écriture avec leurs gloses inventĂ©es. Â».

Selon Luther, les juifs sont « aveugles Â», « maudits Â», « vindicatifs Â», « avides Â», « blasphĂ©mateurs Â», « jaloux Â», « possĂ©dĂ©s Â» et « incorrigibles Â». Leur synagogues sont des « nids d’esprits immondes Â». Ils « nous Â» dominent «  Â», empoisonnent « nos Â» puits, « enlĂšvent Â» nos enfants, les saignent pour rĂ©cupĂ©rer leur sang et fabriquer du pain azyme (matza). Ils sont le « malheur Â» de « notre Â» terre (4). Luther a recours Ă  tous les mythes et stĂ©rĂ©otypes antisĂ©mites imaginables, exceptĂ© naturellement l’antisĂ©mitisme racial, qui fut dĂ©veloppĂ© seulement au XIXe siĂšcle.

Luther fut l’un des premiers Ă  dĂ©clarer qu’il fallait se dĂ©barrasser des juifs en les tuant tous. Avec lui naĂźt l’idĂ©ologie de la « solution finale Â» de la « question juive Â», l’objectif ignoble d’un monde sans juifs. Pendant des siĂšcles, les dirigeants et les idĂ©ologues chrĂ©tiens avaient affirmĂ© que la religion juive Ă©tait devenue superflue et devait donc disparaĂźtre. En effet, avec la naissance du Christ, censĂ© ĂȘtre le Fils de Dieu, la promesse de la venue du Messie s’était, selon les chrĂ©tiens, accomplie. Et puisque les juifs n’avaient pas acceptĂ© le Messie et qu’ils Ă©taient mĂȘme censĂ©s l’avoir crucifiĂ©, ils Ă©taient rejetĂ©s et condamnĂ©s par Dieu. Celui-ci avait puni les juifs en les exilant pour toujours. Il ne considĂ©rerait plus les juifs comme son peuple Ă©lu, et les avait remplacĂ©s par les chrĂ©tiens.

« Par consĂ©quent, dans tous les cas, dĂ©barrassons-nous-en !! Â», telle Ă©tait l’essence des propositions de Luther aux autoritĂ©s de son Ă©poque. En effet, selon lui, « nous commettons une faute en ne les tuant pas Â». Luther incita les gouvernants Ă  commencer Ă  persĂ©cuter sĂ©rieusement les juifs. « Pendant ce temps, nos princes et nos dirigeants sont assis lĂ  et ronflent la bouche ouverte ; ils permettent aux juifs de prendre, voler, et puiser dans leurs sacs d’argent et leurs trĂ©sors tout ce qu’ils veulent. C’est-Ă -dire qu’ils laissent les juifs, au travers de l’usure, les dĂ©pecer et les tondre, eux et leurs sujets et les incitent Ă  mendier l’argent qu’ils possĂšdent pourtant eux-mĂȘmes. Les juifs, qui sont des exilĂ©s, devraient ne rien possĂ©der ; tout ce qu’ils possĂšdent devrait ĂȘtre notre propriĂ©tĂ©. Ils ne travaillent pas et ne gagnent rien pour nous, nous ne leur donnons ni ne leur offrons rien, et pourtant ils se sont appropriĂ© notre argent et nos marchandises et ils sont nos maĂźtres dans notre propre pays et dans leur exil. Lorsqu’un voleur dĂ©robe dix florins, il est condamnĂ© Ă  la pendaison ; s’il dĂ©trousse quelqu’un sur une route, il doit renoncer Ă  sa tĂȘte. Mais quand un juif vole et dĂ©robe dix tonnes d’or par le biais de son usure, il bĂ©nĂ©ficie de plus d’estime que Dieu lui-mĂȘme Â», se plaint Luther. Parfois ses diatribes antisĂ©mites sur les questions Ă©conomiques et sociales semblent mĂȘme dĂ©passer son antisĂ©mitisme religieux traditionnel. « Ils nous laissent travailler Ă  la sueur de notre front pour gagner de l’argent et acquĂ©rir des biens tout en se reposant Ă  cĂŽtĂ© de leur poĂȘle, en fainĂ©antant, et en rĂŽtissant des poires. Ils se gavent, se baffrent, et vivent dans le luxe et la facilitĂ© grĂące aux marchandises que nous avons durement gagnĂ©es. GrĂące Ă  leur maudite usure, ils nous tiennent prisonniers, nous et nos biens. De plus, ils nous raillent et se moquent de nous parce que nous travaillons et que nous les laissons jouer le rĂŽle de chĂątelains paresseux Ă  nos frais et dans notre propre pays. Â» (in Les juifs et leurs mensonges)

Le fait de dĂ©crire les gouvernants comme des opprimĂ©s permit Ă  Luther de les accuser de se laisser dominer par les juifs. En rĂ©alitĂ©, Ă  l’époque, les juifs Ă©taient rĂ©primĂ©s, bannis et chassĂ©s de beaucoup de pays.

Le « deuxiĂšme personnage le plus important de l’histoire nationale Â» – selon la tĂ©lĂ©vision allemande

« MĂȘme si Luther n’est pas coupable des crimes nazis, il n’est pas pour autant innocent de sa coresponsabilitĂ© dans l’essor et l’histoire criminelle de cette forme d’antisĂ©mitisme. On doit au moins indiquer que Luther a grandement contribuĂ© Ă  ce que l’on passe de l’expulsion Ă  la liquidation des juifs Â», Ă©crit RenĂ© SĂŒss. Ce que Hitler a fait, Luther l’avait conseillĂ©, exceptĂ© les chambres Ă  gaz. Luther est un pionnier de la Shoah. C’est la conclusion inĂ©vitable qu’il faut tirer des Ă©crits de Luther. Dans Les juifs et leurs mensonges Luther dĂ©veloppe le plan d’un pogrom en sept points (d) qui furent strictement suivis par les nazis, Ă  partir de la Nuit de cristal, le 9 novembre, 1938 : « mettre le feu Ă  leurs synagogues et leurs Ă©coles. Ce qui ne veut pas brĂ»ler doit ĂȘtre recouvert et enfoui, de maniĂšre Ă  ce que personne ne puisse plus en voir une pierre et une ruine Â». Il faut aussi « dĂ©truire et raser leurs maisons (…), arracher tous leurs livres de priĂšre et tous les textes talmudiques, dans lesquels sont enseignĂ©s des idolĂątries, des mensonges, des malĂ©dictions et des blasphĂšmes, leur retirer tout sauf-conduit pour se promener dans les rues, les contraindre Ă  des travaux humiliants, enfin les expulser du pays, une fois que l’on s’est assurĂ© qu’ils ne peuvent pas ĂȘtre utiles au gouvernement avec leur argent Â». Il faut Ă©galement tuer les rabbins qui continueront Ă  enseigner leur religion, interdire l’ « usure Â» aux juifs, leur prendre leur argent et leurs bijoux, et imposer le travail obligatoire aux juifs jeunes et costauds. Et si les gouvernants ne veulent pas prendre toutes ces mesures, ils doivent au moins expulser les juifs vers JĂ©rusalem. Il est donc clair que Luther a incitĂ© les dirigeants de son Ă©poque Ă  persĂ©cuter davantage les juifs.

Les nazis n’eurent pas besoin d’amplifier la dĂ©monisation des juifs, il leur a suffi de reprendre avec reconnaissance les arguments du rĂ©formateur protestant. En 1923, Hitler fit l’éloge de Luther, et l’appela le plus grand gĂ©nie allemand, car il « a vu le Juif comme nous, aujourd’hui, nous commençons Ă  le voir (1) Â» (e). Quelques jours aprĂšs la Nuit de Cristal, l’évĂȘque de ThĂŒringen Ă©crivit que Luther, qui Ă©tait nĂ© le 10 novembre 1483, n’aurait pu souhaiter un plus beau cadeau d’anniversaire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux chefs religieux se rĂ©fĂ©rĂšrent Ă  Luther pour justifier la politique d’extermination des Juifs. Et durant les procĂšs de Nuremberg aprĂšs la guerre, Jules Streicher, rĂ©dacteur en chef du magazine antisĂ©mite Der StĂŒrmer, se dĂ©fendit en dĂ©clarant que mĂȘme un « gĂ©nie Â» comme Luther dĂ©testait les juifs, et que tout le monde apprĂ©ciait Luther, ses amis comme ses ennemis. « Il serait aujourd’hui dans le box des accusĂ©s Ă  ma place, si les procureurs ici prĂ©sents l’avaient poursuivi pour avoir Ă©crit Les juifs et leurs mensonges Â», affirma Streicher.

Luther est encore populaire de nos jours. En 2003, le rĂ©formateur protestant obtint la seconde place lors d’une Ă©mission sur les personnages les plus importants de l’histoire de l’Allemagne. Et le film Luther le prĂ©sente comme un « hĂ©ros allemand qui a mis fin au Moyen-Age Â». MĂȘme le SPD (parti social-dĂ©mocrate) et les Verts font l’éloge de Luther comme un libĂ©rateur et un symbole de l’État-nation allemand (5). La FĂ©dĂ©ration luthĂ©rienne mondiale (f) a pris ses distances avec l’anti-sĂ©mitisme de Luther depuis les annĂ©es 80, mais elle refuse de reconnaĂźtre la coresponsabilitĂ© de Luther dans la persĂ©cution des juifs par les nazis. « Luther n’a pas voulu une Nuit de Cristal Â», a dĂ©clarĂ© en substance le professeur luthĂ©rien nĂ©erlandais Boendermaker en rĂ©action Ă  l’étude de RenĂ© SĂŒss. Mais c’est pourtant un pogrom contre les juifs que proposait le rĂ©formateur protestant. La PKN, une Église protestante rĂ©cemment crĂ©Ă©e aux Pays-Bas, regroupe 2,3 millions de membres, parmi lesquels les luthĂ©riens. Elle devra discuter de l’antisĂ©mitisme luthĂ©rien de façon dĂ©taillĂ©e. Puisqu’elle appartient Ă  la FĂ©dĂ©ration luthĂ©rienne mondiale, la PKN veut aussi soutenir « la tradition luthĂ©rienne Â» au sein du protestantisme nĂ©erlandais. La question est de savoir si cette nouvelle Église prendra ses distances avec la « tradition luthĂ©rienne Â» antisĂ©mite. Â»

Harry Westerink




Source: Demainlegrandsoir.org