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Comment les théories du complot sapent la démocratie américaine

Pour des millions d’électeurs américains, la production massive d’illusions a plutôt l’aspect d’un réveil massif de la population.

Débat Donald Trump-Joe Biden le 29 septembre 2020 (images C-SPAN2).

Kelly Ferro n’a pas voté en 2016. Aujourd’hui pourtant, cette Américaine du Wisconsin soutient ardemment Donald Trump. « Pourquoi les médias haïssent-ils le Président ? J’ai fouillé sur Internet, dit-elle, j’ai fait des recherches ! ». Et d’enchaîner sur le trafic sexuel d’enfants, « des choses vraiment corrompues, maléfiques et sombres qui sont cachées au public. »

Sans le savoir peut-être, cette jeune mère de famille relaie un lieu commun complotiste popularisé ces dernières années par le mouvement QAnon.

Kelly Ferro est coiffeuse à Kenosha. C’est là que, le 23 août dernier, un jeune Noir de 29 ans, Jacob Blake, s’est fait tirer dessus à sept reprises par un policier blanc, entraînant des émeutes et une fusillade faisant deux morts.

Pour le Time, Charlotte Alter a réalisé au mois de septembre quelque 80 interviews. Celle de Kelly Ferro en fait partie. Deux autres femmes d’Ozaukee (une autre ville du Wisconsin) lui ont calmement appris qu’il existait des tunnels souterrains utilisés par les élites pédosatanistes pour torturer des enfants, les violer et boire leur sang. Une autre femme de Kenosha lui a expliqué que les Démocrates prévoyaient de faire intervenir les troupes de l’ONU avant l’élection présidentielle pour empêcher une victoire de Trump. Un partisan de Biden lui a dit, de son côté, qu’aller voter n’avait pas d’importance car ce sont en réalité « les élites » qui décideront de l’issue de l’élection…

Vaccinés contre la réalité

Il est difficile de comprendre pourquoi les gens croient ce qu’ils croient, poursuit Charlotte Alter. Certains ont manifestement été en contact direct avec les cyberactivistes de QAnon, d’autres ont été convaincus par les assertions contenues dans Plandemic, cette vidéo conspirationniste sur la pandémie de Covid-19 pourtant réfutée en long, en large et en travers. Lorsqu’on leur demande d’où ils tirent leurs informations, presque tous renvoient à Internet. Tous semblent nourrir un même rejet des médias professionnels grand public, une méfiance qui n’a cessé de s’aggraver depuis 2016. « Ils ne disent pas la vérité et, ce qu’on nous dit, ce n’est pas vrai. »

Mais leur incrédulité est tout aussi délétère que leur crédulité. Les faits qui devraient ancrer un sentiment de réalité commune n’ont plus de sens pour eux. Les nouvelles qui pourraient normalement guider leur vote leur restent hermétiques. Ainsi du nombre des victimes de la pandémie, des chômeurs, etc. Que Trump ait traité de « perdants » ou de « nuls » des soldats morts au combat : ses partisans n’y croient pas. Infectés par le complotisme, ils semblent vaccinés contre la réalité.

« Ils ne sont pas sur les mêmes bases épistémologiques, ils ne vivent pas dans le même monde », avertit Whitney Phillips, professeure en Éthique numérique à l’Université de Syracuse (New York). « On ne peut pas avoir une démocratie qui fonctionne correctement si, au bout du compte, les gens vivent dans des systèmes solaires différents. »

Le complotisme n’est pas une idée neuve aux États-Unis. Il y a un demi-siècle, l’historien Richard Hofstadter l’avait qualifié d’« arène pour esprits en colère ». A la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles, les Américains accusaient les francs-maçons de comploter contre l’État. Dans les années 1890, les populistes hurlaient aux « cabales secrètes » qui contrôlaient le prix de l’or ; au XXe siècle, le maccarthysme et la John Birch Society ont alimenté une théorie selon laquelle l’ONU projetait d’instaurer un gouvernement mondial procommuniste. Quant à Trump, il a fait son irruption sur la scène politique en relayant la thèse mensongère et raciste selon laquelle Obama n’était pas né aux États-Unis.

Durant sa campagne électorale de 2016, Trump lançait une théorie du complot par semaine : du prétendu lien entre le père de Ted Cruz et l’assassinat de Kennedy, au prétendu meurtre du juge de la Cour suprême Antonin Scalia. Ses électeurs répétaient que l’État était aux mains des cartels de la drogue, qu’Obama était un musulman né à l’étranger, qu’Hillary Clinton avait fait abattre Vince Foster… Quatre ans de présidence plus tard, la paranoïa ne sévit plus seulement aux marges de la société. Selon le Pew Research Center, près d’un Américain sur quatre pense que la pandémie de Covid-19 a été planifiée intentionnellement. Selon un récent sondage de Civiqs, 23% des électeurs Républicains croient « partiellement vraie » la théorie de QAnon sur une conspiration orchestrée par les élites de l’État profond, et 33% « vraie dans l’ensemble ». Seuls 13% d’entre eux rejettent totalement cette croyance – contre 72% chez les Démocrates.

La montée du complotisme est due à plusieurs facteurs convergents : la montée de la défiance à l’égard des institutions, la mauvaise santé de la presse locale, la montée en puissance de réseaux sociaux qui facilitent la circulation des rumeurs et des fausses informations, un Président totalement cynique et opportuniste. « Notre cerveau aime les choses folles ! » ajoute Nicco Mele, l’ancien directeur du Shorenstein Center de Harvard, un laboratoire de recherche travaillant notamment sur les fake news et la désinformation. C’est ainsi que les algorithmes de Facebook ou de YouTube sont conçus pour confirmer chacun dans ses croyances et le tenir en haleine par une surenchère constante de contenus.

La vie politique en ressort déstabilisée. À droite, les théories du complot rendent les électeurs crédules face à un président vu comme un héros en guerre secrète contre l’État profond, et incrédules face à toutes les révélations faites sur son compte. À gauche, les électeurs pro-Biden perdent confiance dans le processus électoral : si de mystérieuses élites tirent les ficelles, pourquoi prendre la peine d’aller voter ?

Les spécialistes de l’analyse du conspirationnisme et de la désinformation affirment que rien ne changera si Facebook et YouTube ne modifient pas leur modèle économique ou leurs algorithmes qui favorisent les théories du complot. Pour Nicco Mele, « toute cette folie va encore empirer. » Whitney Phillips est également pessimiste : « On est mal barrés. Les mots manquent pour décrire ce scénario cauchemardesque. »

Mais pour des électrices comme Kelly Ferro, la production massive d’illusions a plutôt l’aspect d’un réveil massif de la population. Elle le dit en toute sérénité : Trump « nous ouvre les yeux sur toutes ces choses obscures qui nous étaient cachées. »

Après son yoga matinal, elle passe souvent des heures à regarder des vidéos sur Internet. Elle s’immerge dans un monde qui, selon elle, la rapproche toujours davantage de la vérité : « On peut plus s’arrêter parce que c’est tellement addictif de découvrir dans quel genre de monde on vit. On vit dans une réalité alternative. »

Voir aussi :

La méfiance, grande gagnante de l’audition de Robert Mueller

Petit guide à l’usage des plateformes qui veulent endiguer la théorie du complot sur QAnon

(Merci à P. M. pour sa contribution à ce texte)


Article publié le 02 Oct 2020 sur Conspiracywatch.info
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