Juin 3, 2019
Par Collectif Emma Goldman
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L’emprise exercĂ©e par les multinationales canadiennes sur les ressources miniĂšres et pĂ©troliĂšres en Afrique demeure une thĂ©matique peu connue. Alain Deneault, directeur de programme au CollĂšge international de philosophie de Paris, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet : Noir Canada, Paradis sous terre, De quoi Total est-il la somme ? et Le totalitarisme pervers. Entretien rĂ©alisĂ© par SĂ©bastien Polveche.

Texte paru sur le site web Le vent se lĂšve. Lien vers l’original, ici.
Le Vent Se LĂšve – Dans votre livre Noir Canada, publiĂ© en 2008, vous faites le constat que le Canada constitue un « havre lĂ©gislatif et rĂ©glementaire » pour les industries miniĂšres mondiales, si bien que 75 % des sociĂ©tĂ©s miniĂšres mondiales sont canadiennes. Quels sont les leviers juridiques, fiscaux ou financiers qui expliquent une telle situation ?
Alain Deneault – Le Canada a une longue tradition coloniale. CrĂ©Ă© en 1867 dans sa forme encore en vigueur aujourd’hui, le Canada est nĂ© dans l’esprit des projets coloniaux europĂ©ens. Il fut un Congo du Nord qui, comme bien des colonies, est devenu avec le temps, une lĂ©gislation de complaisance Ă  la maniĂšre des paradis fiscaux. Avec William Sacher, je me suis attelĂ© dans Paradis sous terre, aprĂšs Noir Canada, Ă  rappeler que le Canada, Ă  la faveur de la mondialisation au tournant des XXe et XXIe siĂšcles, s’est imposĂ© comme un pays des plus permissifs dans ce secteur particulier qu’est celui des mines. Traditionnellement, on peut aisĂ©ment mettre en valeur un site minier aux fins de transactions spĂ©culatives Ă  la Bourse de Toronto : le Canada soutient cette activitĂ© spĂ©culative en bourse par des programmes fiscaux d’envergure. Il investit lui-mĂȘme massivement des fonds publics dans ce secteur, sa diplomatie se transforme en un vĂ©ritable lobby minier dans tous les pays oĂč se trouvent actives les sociĂ©tĂ©s canadiennes, et son rĂ©gime de droit couvre de fait les sociĂ©tĂ©s miniĂšres lorsqu’elles commettent des crimes ou sont responsables d’abus Ă  l’étranger. C’est la raison pour laquelle des investisseurs miniers vont choisir de crĂ©er au Canada leur entreprise quand viendra le temps d’exploiter un gisement en AmĂ©rique du Sud, en Afrique, en Asie ou dans l’Est de l’Europe.
LVSL – Dans Noir Canada, vous mettez en cause les pratiques douteuses de certaines miniùres canadiennes en Afrique. Que pouvez-vous dire de ces pratiques ?
AD – L’industrie miniĂšre se caractĂ©rise historiquement par sa violence. Lorsqu’on fait le tour des critiques qui sont portĂ©es Ă  l’endroit des sociĂ©tĂ©s miniĂšres canadiennes Ă  l’échelle mondiale, on a l’embarras du choix : corruption, atteinte Ă  la santĂ© publique, pollution massive, financement de dictatures et participation Ă  des conflits armĂ©s. L’information est abondante : des chercheurs, des journalistes ou des documentaristes de moult pays ont fouillĂ© de nombreux cas que j’ai repris dans le cadre de rapports indĂ©pendants, dĂ©positions faites Ă  des parlements, articles de presse, livres ou documentaires. Mon travail a Ă©tĂ© de rassembler tous ces cas : transaction entre Barrick Gold et Joseph Mobutu autour d’une gigantesque concession miniĂšre, mobilisation de mercenaires par Heritage Oil en Sierra Leone, atteinte Ă  la capacitĂ© des femmes d’enfanter au Mali en lien avec AngloGold et IamGold etc.
LVSL – Dans Noir Canada, vous pointez Ă©galement l’implication de la diplomatie canadienne, en tant que relais des miniĂšres canadiennes en Afrique. De quelle maniĂšre la diplomatie canadienne agit-elle pour dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts des miniĂšres ? Cette situation a-t-elle Ă©voluĂ© depuis l’arrivĂ©e au pouvoir de Justin Trudeau ?
AD – La seule chose qui a Ă©voluĂ© depuis l’arrivĂ©e de l’actuel Premier ministre est la taille des sourires. Le Canada se donne officiellement le mandat de soutenir l’industrie miniĂšre dans les pays du Sud, notamment en favorisant le dĂ©veloppement de codes miniers identiques Ă  ceux qu’on a dans les diffĂ©rentes rĂ©gions du Canada. Soit des politiques miniĂšres coloniales visant Ă  favoriser l’exploitation indĂ©pendamment du bien commun. Il couvre aussi l’industrie essentiellement en lien avec sa capacitĂ© Ă  engranger des capitaux en bourse. Une diplomate citĂ©e dans Paradis sous terre a mĂȘme le culot d’expliquer que la diplomatie canadienne ne soutient pas l’industrie miniĂšre parce qu’elle est de mĂšche avec elle, mais parce que les Canadiens ont tellement investi leur Ă©pargne (fonds de retraite, sociĂ©tĂ©s d’assurance, fonds publics etc.) dans le secteur minier – Ă  leur insu – que les autoritĂ©s politiques canadiennes sont amenĂ©es Ă  dĂ©fendre le bien public canadien en soutenant l’industrie violente et impĂ©rialiste qui Ă©talonne ces investissements.
LVSL – Plus rĂ©cemment, vous avez consacrĂ© un livre Ă  la plus grande entreprise de France, Total : De quoi Total est-elle la somme  ? Multinationales et perversion du droit. Les titres des diffĂ©rents chapitres sont Ă©loquents : ConquĂ©rir, Coloniser, Corrompre, Collaborer. Pouvez-vous nous donner quelques exemples emblĂ©matiques de l’action de Total en Afrique et ailleurs dans le monde  ?
AD – Je me suis intĂ©ressĂ©, quant Ă  ces verbes, au fait qu’ils renvoient Ă  des actions et dĂ©cisions qui relĂšvent, aux dires des dirigeants ou reprĂ©sentants de Total, et au vu de l’état du droit lui-mĂȘme, d’actes lĂ©gaux. Dans De quoi Total est-elle la somme ?, je me suis demandĂ© comment, diantre ; des actions aussi choquantes et contraires Ă  la morale Ă©lĂ©mentaire pouvaient passer dans nos rĂ©gimes de loi pour lĂ©gales. Force serait de croire que la corruption d’agents Ă©trangers, l’évasion fiscale, le travail forcĂ©, l’endettement odieux, le financement de factions armĂ©es, le soutien de dictatures se veulent permis par la loi. Il en ressort l’idĂ©e que les multinationales sont moins des entreprises que des pouvoirs autonomes, capables de se jouer de la loi : l’écrire, la contourner, profiter de ses Ă©quivoques et de ses manquements, la neutraliser par des mesures dilatoires, ne pas s’en soucier
 selon les cas.
LVSL – Comment qualifieriez-vous les relations entre Total et le gouvernement français ?
AD – Incestueuses. L’actuelle Total est le fruit d’une fusion entre trois entitĂ©s. Outre la belge PetroFina qui lui a apportĂ© tout un rĂ©seau d’investisseurs Ă©trangers – les Desmarais du Canada et les FrĂšre de Belgique, la multinationale est aussi l’amalgame de deux groupes français, la Compagnie française des pĂ©troles (CFP), premiĂšre dĂ©tentrice de la marque Total, et Elf, qui eurent, respectivement Ă  titre minoritaire et majoritaire, l’État comme actionnaire. L’État a donc longtemps considĂ©rĂ© la CFP et Elf comme des joyaux publics français qu’il fallait dĂ©fendre et promouvoir Ă  l’étranger. Entre 1986 et 1998 toutefois, l’État a vendu pratiquement toutes ses parts, de sorte que ces structures, fusionnĂ©es en 2000 sous la forme de l’actuelle Total, rĂ©pondent dĂ©sormais d’un actionnariat privĂ© et largement mondialisĂ©. Une minoritĂ© de titres seulement appartiennent actuellement Ă  des français. Pourtant, l’État fait encore comme s’il lui revenait de dĂ©fendre partout dans le monde une firme dont les actionnaires sont pourtant principalement Ă©tats-uniens, canadiens, belges, qataris, chinois
 C’est Ă  croire que les logiques de rĂ©trocommissions et de financement de carriĂšres Ă  l’ancienne ont perdurĂ©, mĂȘme sur un mode privatisĂ©, de sorte que les Ă©lus se prĂ©cipitent pour soutenir la firme
 C’est une hypothĂšse.
LVSL – Depuis plusieurs annĂ©es, on voit Ă©merger en Afrique un nouvel acteur : la Chine. La Chine multiplie les aides et prĂȘts publics en faveur de projets d’infrastructures, qui sont ensuite confiĂ©s Ă  des multinationales chinoises du BTP. Quel regard jetez-vous sur l’irruption de ce nouvel acteur en Afrique ?
AD – Pour employer une image tristement cĂ©lĂšbre de LĂ©opold II, on a simplement partagĂ© avec un larron de plus le gĂąteau africain.
LVSL – S’agissant des multinationales, vous parlez de totalitarisme pervers. Qu’entendez-vous par totalitarisme pervers ?
AD – C’est un concept qui ne se laisse pas dĂ©finir en peu de mots, mais qui, dans Le Totalitarisme pervers, renvoie Ă  un univers dans lequel les puissants – c’est-Ă -dire les titulaires de parts au sein des multinationales dans le domaine de la haute finance et de la grande industrie – n’assument pas la part de pouvoir qui leur revient. Ils diffusent plutĂŽt l’exercice du pouvoir Ă  travers l’action de ceux qu’ils subordonnent. Rendre les employĂ©s actionnaires de Total est une des formes du totalitarisme pervers, tout comme le fait de se substituer Ă  l’État, autant dans la restauration d’une piĂšce au Louvre, que dans son activitĂ© diplomatique au Kremlin. On ne sait plus tout Ă  fait oĂč s’exerce le pouvoir, du moment qu’on comprend que les États n’en ont absolument plus le monopole.



Source: Ucl-saguenay.blogspot.com