Au rythme actuel, préviennent les chercheurs, les opinions des anti-vaccins deviendront dominantes dans dix ans. Pour Sebastian Dieguez, c’est aux indécis qu’il revient d’étouffer ou d’amplifier les sirènes du complotisme. Ce qui n’est rien d’autre qu’un choix pour l’avenir de nos sociétés et la survie des démocraties.

Données recueillies entre février et octobre 2019 : si les anti-vaccination sont numériquement moins nombreux que les pro-vaccination, ils influencent davantage les indécis (source : Nature, 13 mai 2020)

« Par combien d’erreurs, mille fois plus dangereuses que la vérité n’est utile, ne faut-il point passer pour arriver à elle ? Le désavantage est visible ; car le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons ; mais la vérité n’a qu’une manière d’être. Qui est-ce d’ailleurs, qui la cherche bien sincèrement ? Même avec la meilleure volonté, à quelles marques est-on sûr de la reconnaître ? Dans cette foule de sentiments différents, quel sera notre criterium pour en bien juger ? Et ce qui est le plus difficile, si par bonheur nous la trouvons à la fin, qui de nous en saura faire un bon usage ? »

Jean-Jacques Rousseau (Discours sur les sciences et les arts, 2e partie, 1750)

On trouve dans cette citation de Rousseau une version précoce de la loi de Brandolini, ou principe d’asymétrie du bullshit, qui énonce que « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter du baratin est beaucoup plus importante que celle qui a permis de le créer ». En d’autres termes, on a plus vite fait d’énoncer une ineptie que de la corriger, tout simplement parce que les occasions d’avoir tort sont plus nombreuses que celles d’avoir raison, et que la vérité s’obtient par des méthodes autrement plus sophistiquées que celles qui conduisent à l’erreur… Contre la solidité du vrai, le faux se défend donc par son infinie variété et son effusion créatrice, d’autant plus que la vérité se présente assez rarement d’emblée comme telle, et qu’il n’est pas dit que tous la recherchent « sincèrement » ou « avec la meilleure volonté »…

On pourrait philosopher longuement sur ces questions profondes. Malheureusement il y a urgence. L’analyse de millions d’utilisateurs des réseaux sociaux fournit en effet une illustration très concrète de l’adage de Rousseau selon lequel « le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons ; mais la vérité n’a qu’une manière d’être », ce qui grève cette dernière d’un « désavantage » dont on doit impérativement et immédiatement prendre conscience.

Comment savoir si la désinformation gagne (ou perd) du terrain ? Les méthodes traditionnelles des sondages, des entretiens, des observations en situation et des études de laboratoire fournissent souvent de bonnes indications, mais leurs enseignements restent généralement très locaux et sont limités par des biais d’échantillonnage, des réponses partielles à des questions trop spécifiques ou des choix expérimentaux et théoriques trop particuliers. Pour avoir une vision véritablement globale du problème, la science des réseaux combinée à l’analyse du « big data » offre un complément de choix dans l’arsenal scientifique de la lutte contre les « faits alternatifs ».

Une « carte » mondiale des principaux groupes d’influence pro- et anti-vaccins

Une étude récemment publiée dans Nature [1] s’est ainsi intéressée au mouvement anti-vaccins sur Facebook, le réseau social qui compte toujours le plus grand nombre d’utilisateurs au monde. Neil Johnson, du département de physique de l’Université George Washington, à Washington, et ses collègues politologues, biologistes, médecins, analystes et informaticiens, ont l’habitude de gérer et de modéliser d’immenses masses de données capturées en temps réel. Leur approche mêle l’extraction automatisée de millions de comptes, la formalisation mathématique des flux d’information et l’examen « à la main » des types de contenu identifiés. En 2016, le groupe s’était déjà distingué par une analyse serrée des contenus pro-État islamique sur la plateforme russe VKontakte, révélant comment des petits foyers d’activité disparates parviennent à s’agréger et s’auto-organiser, trahissant, malgré diverses techniques de dissimulation, l’imminence de passages à l’acte dans la vie réelle [2].

Utilisant les mêmes techniques, Johnson et ses collaborateurs ont à présent établi une « carte » mondiale des principaux groupes d’influence pro- et anti-vaccins. Une initiative qui tombe à point nommé, puisqu’elle concerne des données récoltées entre février et octobre 2019, c’est-à-dire juste avant la pandémie de Covid-19 qui frappe actuellement la planète. Or, on le sait, la question d’un traitement ou d’un éventuel vaccin permettant de soigner les symptômes et de maîtriser la propagation du coronavirus est devenue une priorité de santé publique. Malheureusement, on sait également combien la vaccination non seulement se heurte à des résistances et des hésitations qui ont de profondes sources historiques [3] et motivations psychologiques [4], mais a également été l’objet d’une intense campagne de désinformation depuis plus d’une dizaine d’années [5]. La question qui se pose est donc : dans l’hypothèse où un vaccin contre le Covid-19 serait découvert, trouverait-il une couverture suffisante, localement et globalement, pour immuniser la population ? En d’autres termes, les gens accepteraient-ils, tout simplement, de se faire vacciner ?

Les résultats de l’étude ont de quoi inquiéter, mais ils sont riches d’enseignement. Les chercheurs ont fait émerger les échanges de liens hypertextes entre les pages Facebook consacrées aux discussions sur la vaccination, près de 1300 en tout pour près de 100 millions d’usagers, par remontée automatisée de mots-clés et hashtags à travers tous les continents et de nombreuses langues. Chaque page est un « nœud » (cluster ou foyer) dont on peut mesurer dynamiquement la force de ses associations avec d’autres nœuds en fonction de l’activité des usagers de part et d’autre (partages, décision de « suivre », likes, commentaires et réponses). Transposées en valeurs géométriques, ces associations permettent ainsi d’établir une cartographie de l’écosystème « vaccination » sur Facebook, chaque nœud étant plus ou moins proches des autres, et s’agrégeant parfois en « super-nœuds ». Il en ressort trois « continents » bien distincts, dont l’examen des contenus montre que le plus grand est celui des anti-vaccins et des « indécis », c’est-à-dire les pages qui ne sont pas spécifiquement consacrées à défendre ou attaquer les vaccins, mais qui sont susceptibles d’en parler de manière périphérique, tantôt positivement, tantôt négativement. Cette masse grouillante est très éloignée, ou même quasiment séparée, des deux autres plus petits « continents », qui ne regroupent que des pages pro-vaccins (comme celle de la Bill & Melinda Gates Foundation) et quelques pages d’indécis. Chose intéressante, en termes de quantité d’usagers, les pro-vaccins et les indécis (respectivement 6,9 millions et 74,1 millions) l’emportent largement sur les anti-vaccins (4,2 millions). Cependant, les anti-vaccins sont ségrégés en un plus grand nombre de nœuds (317 pages) que les pro-vaccins (124 pages, 885 pour les indécis).

Bien que minoritaires, les pages anti-vaccins dominent

Mais c’est là une photographie prise le 15 octobre et fournie à titre d’exemple de travail. En réalité, ces données évoluent et changent constamment. Or la dynamique globale est sans ambiguïté : les pages anti-vaccins, bien que minoritaires en termes d’usagers, occupent confortablement le centre du réseau. Elles dominent largement le lieu où se situe la plus grande partie des discussions et des débats avec des pages indécises ou « modérées », fortement interconnectées entre elles, qu’elles gagnent progressivement à leur cause. Pendant ce temps, les nœuds pro-vaccins restent sagement en périphérie et sont complètement déconnectés du cœur de la bataille. Pire, leur supériorité numérique leur donne faussement l’impression d’être en position dominante…

Les pages anti-vaccination grossissent et s’étendent également à vue d’œil, notamment sous l’impulsion des nœuds d’indécis qui s’engagent activement dans les partages et commentaires de liens souvent très douteux. Ces « indécis » passent ainsi, de fait, dans le camp des anti-vaccins, en autorisant et favorisant la diffusion et l’interaction avec leurs contenus. C’est ici que le complotisme joue un rôle particulièrement intéressant, et souvent mal compris. L’analyse des « nuages sémantiques » extraits de diverses régions de la cartographie globale indique clairement que les territoires pro-vaccins ne parlent essentiellement que de la vaccination, ses bases scientifiques et ses vertus sanitaires. Elles fournissent de l’information fiable et basée sur les preuves, et à peu près rien d’autre. Les nœuds anti-vaccins n’ont eux aucune peine à s’infiltrer dans la masse des indécis où circulent quantité d’informations périphériques à la vaccination, souvent liées à des motifs d’inquiétude très généraux sur la santé, l’enfance, la sécurité ou le rôle des autorités, ainsi que nombre d’opinions, d’hypothèses, de dénonciations, de mises en garde ou de révélations sur des thèmes très divers. Un complotisme « soft » s’y déploie, qui ne fait que partager ou poser certaines « questions », et donne lieu à des échanges soutenus et très engagés. Le mouvement anti-vaccins, qui est dans une certaine mesure une forme de complotisme [6], s’insère pour ainsi dire tout naturellement dans ces flux dynamiques et variés, et y prospère même.

On ne saurait souligner avec trop d’insistance cette observation apparemment intuitive, mais très difficile à confirmer avec d’autres méthodes. Il y a un aspect fondamentalement opportuniste du complotisme, qui lui permet sans heurts d’adjoindre, d’agréger, d’amplifier, de déformer, de fractionner et de s’intégrer à quantité de thèmes de discussion pour faire flèche de tout bois, quand bien même le sujet de départ deviendrait méconnaissable. C’est ainsi qu’on a pu observer ces phénomènes apparemment incongrus où la vaccination et aujourd’hui le thème du Covid-19 se mélangent sur les forums (et les pancartes) aux préoccupations sur la 5G, l’immigration, les chemtrails, des figures publiques comme Bill Gates, le climat, le contrôle mental, les pesticides, et plus généralement le rejet de la science et la promotion des pseudo-sciences [7].

Le « désavantage » dont souffre la vérité, comme disait Rousseau, est ici mis en pleine lumière. Les pages pro-vaccins s’intéressent « sincèrement » à leur sujet, et y mettent clairement la « meilleure volonté ». On pourrait croire qu’il en va de même pour les pages anti-vaccins, souvent très engagées dans leur « cause ». Mais on voit pourtant que cet « intérêt » est finalement très flexible et extensible : le fait même que les pages anti-vaccins sont au cœur du réseau indique déjà que le type de « croyances » qui s’y expriment permet en réalité de ratisser très large, de multiplier les points de contact avec d’autres « croyances » qui portent en apparence sur des thèmes totalement différents, et de s’inscrire dans une plus vaste discussion, bruyante et chaotique, très éloignée en définitive de la science des vaccins [8].

En somme, au-delà de la bataille qui oppose pro- et anti-vaccins, ce que cette étude révèle est le rôle agrégateur, accélérateur et opportuniste du complotisme en tant qu’attitude socio-psychologique. C’est une vision du monde générale dont peuvent profiter des causes spécifiques et locales, en s’agrégeant à des contenus à teneur préoccupante, suspicieuse, anti-« élite » et souvent très personnalisés, créant la possibilité d’innombrables « controverses dont vous êtes le héros ». A cet égard, les chercheurs insistent sur le rôle prépondérant des pages « indécises » qu’on pourrait a priori considérer comme « modérées », surtout qu’elles constituent la très grande majorité du réseau. En réalité, cette « modération » dans les positions par rapport à tel ou tel sujet de controverse est l’instrument même qu’exploitent les positions extrémistes pour se diffuser et s’imposer, profitant de leur diversité et de leur souplesse, ainsi que de l’isolement et du contenu monothématique de la position à laquelle elles s’opposent. Ces pages pro-vaccins, comme on l’a vu, sont en moins grand nombre, bien qu’elles jouissent d’une supériorité numérique en termes de soutiens individuels, et se comportent surtout comme des vitrines de référence sur un thème très précis, et uniquement celui-là, se tenant à l’abri du champ de bataille.

Total Bullshit !, de Sebastian Dieguez (PUF, 2018).

Cette situation n’offre pour l’heure aucun signe de stabilité, elle évolue à un rythme quotidien. Comme il est possible de modéliser mathématiquement cette dynamique évolutive, en tenant compte par exemple du taux d’augmentation des groupes, de la fréquence de leur disparition, de la masse critique à partir de laquelle un contenu devient « viral » et bien d’autres variables, on peut se servir de ces connaissances pour faire des projections. Au rythme actuel, préviennent ainsi les chercheurs, la position anti-vaccin deviendra dominante aux alentours de 2030…

Il est évidemment important de rappeler que ces analyses, bien que quasi-exhaustives, ne concernent que ce qui se passe sur Facebook. D’autre part, il faut toujours garder à l’esprit l’échelle dans laquelle s’inscrivent ces observations, c’est-à-dire celle de la totalité des utilisateurs de Facebook et des autres réseaux sociaux, et de l’invraisemblable quantité d’échanges qui s’y tiennent à tout instant. Aussi impressionnant que soit un phénomène particulier, sans mise en perspective de l’ensemble des réseaux de réseaux, il y a toujours un risque d’alarmisme et de surestimation de ses effets sur « la vie réelle » et la psychologie des individus [9].

Pour autant, une autre étude du même groupe [10], non encore publiée et qui sert de « compagnon » à celle portant sur les vaccins, permet d’élargir la focale en montrant comment la désinformation concernant spécifiquement le Covid-19 vient se greffer sur un plus vaste « réseau de la haine » pré-existant, et déjà étudié par ces mêmes chercheurs [11]. Ce réseau est constitué de nœuds transnationaux et multi-plateformes dont les contenus circulent entre Facebook, Telegram, VKontakte, Snapshat, Instagram, WeChat et Weibo, et concernent principalement des thèmes liés à l’extrême-droite (antisémitisme, racisme, anti-immigration, anti-LGBT, misogynie). Les analyses montraient leur évolution entre 2018 et 2019, révélant comment ces groupes, sitôt dissous, ressuscitaient sur d’autres plateformes, se fractionnaient en sous-groupes mobiles et très actifs, fusionnaient avec d’autres groupes d’influence, et combinaient différents thèmes afin d’attirer plus d’adeptes.

Cette immense infrastructure numérique étant disponible à Neil Johnson et ses collègues, leurs nouvelles analyses ont permis de montrer que la désinformation sur le Covid-19, qui dépasse largement mais inclut la question des vaccins, s’y est tout simplement greffée. On voit à nouveau comment le complotisme permet l’agrégation et la circulation d’informations disparates, et produit ces phénomènes de polarisation politique autour de questions sanitaires qui sont autrement très difficiles à comprendre. De fait, il devient malheureusement nécessaire de rappeler que le coronavirus, les pangolins, les masques, la chloroquine et les respirateurs ne sont ni de droite ni de gauche, et n’ont que faire de la question des droits des homosexuels, des risques des nouvelles technologies, des dangers de la pédophilie, de l’influence des milliardaires philanthropes, de la place des femmes dans la société, du Grand Remplacement ou de la forme de la Terre.

C’est pourtant à un tel bazar de croyances disparates que nous avons à faire avec ce que l’OMS a appelé « infodémie ». Une vision globale et orientée sur l’analyse d’immenses réseaux en offre une vision inédite, mais à un niveau plus local elle peut se voir dans les manifestations improvisées des « anti-confinements », dans l’étrange mouvance dite « QAnon » [12] et dans le récent documentaire « Plandemic » [13]. C’est comme s’il n’y avait pas de « théories du complot » à proprement parler, mais bien une mentalité sous-jacente, le complotisme, qui trouve un nombre infini de terrains d’expression, toujours mouvants, et autorise à voguer d’un sujet à l’autre, quelle que soit la plateforme, indépendamment de tout souci sincère pour ce dont on parle.

Des formes spontanées d’auto-organisation

Comment faire face à une nébuleuse aussi tentaculaire et insaisissable ? Tout d’abord, il est important de préciser qu’il n’y a, dans ces phénomènes, apparemment rien de concerté au niveau global. Johnson et ses collaborateurs précisent bien que la nature des nœuds étudiés laisse assez peu de place à l’action d’intrusions délibérées ou programmées, par exemple sous forme de robots ou d’algorithmes de propagande. Il existe bien entendu, localement, des jeux d’influence et des tentatives d’embrigadements, mais rien qui ressemble aux machinations diaboliques chères aux complotistes, justement. Ce sont plutôt des effets émergents qui donnent lieu à des formes spontanées d’auto-organisation, profitant par pur opportunisme des infrastructures disponibles. Il n’y a a priori pas de « stratégie » d’infiltration des groupes d’indécis sur la vaccination, par exemple, toutes les analyses portent dans ces études de réseau sur des interactions qui semblent de bonne foi et sont souvent contrôlées par des modérateurs très actifs. Il n’y a donc pas de « cerveau » à débusquer et à terrasser pour mettre fin au « système ».

Dans l’étude portant sur les réseaux de la haine [14], les auteurs préconisent, sur la base de modélisations mathématiques, quelques stratégies qui pourraient permettre de réduire la diffusion de contenus illégaux, haineux ou malicieux. Celle qu’ils mettent le plus en avant est contre-intuitive. Ils partent de l’observation que s’attaquer, par exemple par la censure ou l’interdiction, aux groupes les plus grands et les plus influents, s’avère contre-productif. Ces méga-nœuds, sitôt bannis, tendent à se disperser et se réintégrer dans les plus petits groupes survivants, dont on tarde ensuite à retrouver la trace, et qui grossissent d’autant plus rapidement qu’on les croyait inactifs. Pour contrer cette étonnante résilience, il serait plus efficace, s’il faut en venir à des mesures drastiques, de dissoudre les petits groupes périphériques, sur lesquels les influenceurs comptent précisément pour s’étendre et se diversifier.

Une autre approche joue sur le facteur temporel : il s’agit de désactiver aléatoirement et temporairement, à tour de rôle, les personnes affiliées aux réseaux de désinformation, ce qui couperait leur dynamique évolutive et tuerait ainsi leur propagation dans l’œuf. Ces stratégies demandent toutefois une intervention directe et ciblée que seules les plateformes concernées peuvent initier, et peuvent impliquer des atteintes arbitraires à la liberté d’expression.

Likez, partagez, commentez, ralentissez l’expansion du faux !

Deux autres approches proposent donc des interventions « sur le terrain » : il s’agit alors de réduire la cohérence interne du réseau en y introduisant du contenu rationnel et anti-haine, de soulever les contradictions des discussions, de monter les participants les uns contre les autres. Du trolling anti-trolls, en somme, une approche qui a le désavantage d’être coûteuse en temps et en énergie pour ceux qui voudraient s’y adonner. Pour autant, l’effet escompté n’est pas de convaincre qui que ce soit : l’approche purement mathématique montre simplement que ce type d’engagement ralenti l’évolution, et réduit la solidité et la fluidité de ces nœuds. Une des faiblesses des complotistes, apparemment, c’est qu’il est très facile de les occuper un moment avec n’importe quoi, avec pour résultat de faire stagner le réseau global.

Pour ce qui concerne les campagnes anti-vaccin, ou du moins leur influence sur Facebook, l’analyse « cartographique » fournit aussi quelques suggestions. Tout d’abord, il est clair que les groupes pro-vaccins ont un meilleur rôle à jouer que de se satisfaire de leur supériorité numérique et épistémique. Oui, ils ont davantage de soutiens individuels et il se trouve qu’ils ont raison. Mais du haut de leur autorité et de leur sérieux, ils sont réfractaires à l’idée de s’engager dans des débats qui pourraient écorner leur image et leur stature. Une solution semble être de multiplier les petits nœuds pro-vaccins, qui seraient plus divers dans leurs contenus et serviraient de relais vers les indécis, sans toutefois transiger sur la rigueur scientifique et sans trop perdre de vue leur thème principal. Ce n’est pas une mince affaire pour le vrai de s’armer des avantages du faux, et Rousseau y rechignerait certainement, mais c’est sans doute un effort à fournir pour ne pas laisser le terrain trop libre à ses ennemis. Cet effort nous revient à tous : likez, partagez, commentez et suivez les contenus de qualité, faites effraction de temps en temps là où les débats tournent au vinaigre et même où il se dit n’importe quoi. Encore une fois, il ne s’agit pas « d’engager un dialogue », d’« être à l’écoute » ou de « chercher à comprendre », mais simplement de gagner du terrain en ralentissant l’expansion du faux.

Il faut aussi garder à l’esprit que les « cœurs et les esprits » à conquérir – pour reprendre une expression qu’on ne s’attendait pas à lire dans une publication scientifique, mais qui est bel et bien l’argument principal de l’article de Johnson et al. –, ne sont pas ceux des anti-vaccins, mais bien ceux de la masse des « indécis » qui penchent en ce moment en leur faveur. Or ceux-ci sont également des agents autonomes et actifs qui ont leur rôle à jouer, et portent la responsabilité de limiter ou de favoriser certains types de contenus, y compris des idées très néfastes pour la santé et le bien-être de tous. Ils forment la part la plus importante d’un combat où il n’y a pas de « modération » ou d’« indécision » qui tienne : il leur revient d’étouffer ou d’amplifier les sirènes du complotisme, et ce n’est là rien d’autre qu’un choix pour l’avenir de nos sociétés et la survie des démocraties. Espérons qu’ils se souviennent que si la vérité « n’a qu’une manière d’être », c’est néanmoins la meilleure.

Notes :
[1] Johnson N et al. (2020). The online competition between pro- and anti-vaccination viewsNature. Commentaires éditoriaux ici dans Science et là dans Nature.
[2] Johnson N et al. (2016). New online ecology of adversarial aggregates: ISIS and beyond. Science, 352, 1459-1463.
[3] Salvadori F & Vignaud L-H (2019). Antivax : la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours. Paris : Vendémiaire.
[4] Nyhan B. & Reifler J. (2015) Does correcting myths about the flu vaccine work? An experimental evaluation of the effects of corrective information. Vaccine, 33, 459-464; Milton H & Mercier H (2015). Cognitive obstacles to pro-vaccination beliefs. Trends in Cognitive Sciences, 19, 633-636; Yaqub O et al. (2014) Attitudes to vaccination: a critical review. Social Science & Medicine, 112, 1-11.
[5] Oliver J. & Wood T. (2014). Medical conspiracy theories and health behaviors in the United States, JAMA Internal Medicine, 174/5, 817-818; Chatterjee A (Ed.) (2013). Vaccinophobia and Vaccine Controversies of the 21st Century, New York: Springer.
[6] Il est important de distinguer entre l’hésitation vaccinale et le rejet des vaccins : ce sont deux attitudes aux motivations et effets très différents, qui requièrent chacune des stratégies distinctes en termes de communication et d’éducation. Le « mouvement anti-vaccins » est à cet égard très varié, et ne constitue donc pas une « théorie du complot » à proprement parler. Pour autant, la composante complotiste est généralement très présente dans cette forme de rejet de la connaissance et de l’autorité médicale : il s’agit non seulement de remettre en cause le bien-fondé d’une pratique qui a largement fait ses preuves dans l’histoire récente, mais également d’y voir un procédé sournois qui serait tantôt dangereux, tantôt inefficace, et qui ne serait appliqué, au mieux, que dans un but lucratif, ou au pire, dans une volonté de contrôle et d’affaiblissement de la population. A ce titre, « les médecins », « les scientifiques », « les autorités sanitaires », « l’OMS » et bien sûr « l’industrie pharmaceutique » doivent être au courant de la supercherie et font donc naturellement figure de « conspirateurs ». Qu’on y adhère fortement ou moyennement, cette suspicion peut orienter l’attitude envers la vaccination, et au final se refléter dans le taux d’immunisation au niveau populationnel, et même expliquer, en tout cas partiellement, l’émergence de foyers de contamination dans les épidémies récentes de rougeole. L’idée défendue ici n’est pas que le mouvement anti-vaccin se résume au complotisme, mais que le complotisme lui sert de moteur, d’accélérateur et de propagateur.
[7] Nsoesie E & Oladeji O (2020). Identifying patterns to prevent the spread of misinformation during epidemics. The Harvard Kennedy School Misinformation Review, 1 ; Uscinski J et al. (2020). Why do people believe COVID-19 conspiracy theories? The Harvard Kennedy School Misinformation Review, 1.
[8] Le terme « complotisme » est ici utilisé dans un usage technique qui renvoie à une certaine disposition à envisager les faits d’actualité, et la marche du monde en général, sous l’angle d’une machination secrète, délibérée, efficiente et malfaisante qui projette une forte illusion d’inéluctabilité aux faits observés, et qui a finalement peu à voir avec les contenus particuliers de telle ou telle « théorie du complot ». Empiriquement, l’existence du complotisme est principalement inférée de l’observation désormais classique que le degré d’adhésion aux « théorie du complot » est fonction du nombre de « théories du complot » auxquelles on adhère. En d’autres termes, croire à une théorie du complot augmente les chances de croire à une autre théorie du complot, quand bien même elle n’aurait rien à voir avec la première et exigerait un grand degré d’expertise dans un domaine tout à fait différent, et ainsi de suite. Le mécanisme exact de ce processus accumulatif de « théories du complot » disjointes est encore mal connu, mais une possibilité intéressante pourrait être que l’on tend naturellement à croire ce que croient les gens qui croient déjà en partie la même chose que nous. Si nous partageons la croyance A avec quelqu’un, et que cette personne croit aussi B, nous aurons tendance à également accepter B, par simple rapport de confiance, ou de défiance à l’égard de ceux qui rejettent A et tendent aussi à rejeter B. Un tel mécanisme est capable de produire des factions émergentes de groupes de croyances, dont l’origine et la fonction sont davantage sociales qu’épistémiques, permettant surtout de se distinguer des uns et d’afficher sa loyauté à d’autres, comme le démontre une étude récente sur des agents artificiels (O’Connor C & Weatherall J. Endogenous epistemic factionalization, Synthese, à paraître).
[9] Mercier H (2020). Not born yesterday: the science of who we trust and what we believe. Princeton University Press; Cardon D (2019). Pourquoi avons-nous si peur des fake news ? AOC; Benkler Y, Faris R & Roberts H (2018). Network Propaganda: Manipulation, Disinformation, and Radicalization in American Politics. Oxford University Press.
[10] N. Velásquez et al. (2020). Hate multiverse spreads malicious COVID-19 content online beyond individual platform control.
[11] Johnson N et al. (2019). Hidden resilience and adaptive dynamics of the global online hate ecology. Nature, 573, 261-265.
[12] Lafrance A (2020). The prophecies of Q: American conspiracy theories are entering a dangerous new phase. The Atlantic.
[13] Fish G (2020). Debunking “Plandemic”, the coronavirus conspiracy video. RanttMedia.
[14] Johnson N et al. (2019).

Voir aussi :

Vaccins : un Français sur deux pense que certains adjuvants peuvent être « très dangereux »


Article publié le 31 Mai 2020 sur Conspiracywatch.info