Janvier 18, 2022
Par Contretemps
161 visites
Lire hors-ligne :

Extrait de : David Muhlmann, Capitalisme et colonisation mentale, Paris, Puf, 2021. 

Un nouveau circuit pulsionnel

Le capitalisme avancĂ© est un phĂ©nomĂšne dual, une rĂ©alitĂ© Ă  la fois tangible et subjective. Il est constituĂ©, d’une part, par les mutations du travail, l’extension de la sphĂšre de la consommation et des technologies connectĂ©es, qui colonisent l’espace de la vie quotidienne. D’autre part, cette dynamique objective se caractĂ©rise par un nouveau moment de mobilisation mentale dans le secteur de la production et l’intensification de l’impĂ©ratif de consommation, qui constituent le cƓur de la performance de son nouveau mode de fonctionnement.

Freud avançait le concept de rĂ©alitĂ© psychique pour pointer le caractĂšre rĂ©el (non illusoire) des phĂ©nomĂšnes subjectifs, en homologie avec la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle[1]. Cette indissociabilitĂ© est devenue la nĂŽtre, ce qui donne une pertinence particuliĂšre au concept d’économie subjective dotĂ© de cette signification double : Ă  la fois l’apprĂ©hension de l’extension du paradigme Ă©conomique et de sa logique jusque dans la subjectivitĂ©, et la rĂ©fĂ©rence psychanalytique au champ de l’énergie pulsionnelle mobilisĂ©e.

En principe, l’adhĂ©sion de sujets aux principes de l’ordre social peut s’envisager en dehors de toute considĂ©ration psychologique. La peur du chĂŽmage, du dĂ©classement, le besoin de gagner sa vie, sont des vĂ©ritĂ©s fondamentales pour tout un chacun, qui obligent de fait et constituent des forces opĂ©rantes sans qu’il ne soit besoin de faire rĂ©fĂ©rence Ă  une quelconque violence symbolique aliĂ©nante qui pĂšserait sur les sujets. Ces derniers ont de bonnes raisons d’agir et de se conformer[2], d’autant qu’il n’existe plus de perspective d’organisation Ă©conomique et sociale alternative crĂ©dible aprĂšs la banqueroute de l’expĂ©rience du « socialisme rĂ©el Â» au xxe siĂšcle, si bien que les valeurs du capitalisme et de son mode de vie sont reconnues comme universelles et s’imposent telle une Ă©vidence : l’individu, sa libertĂ©, le bien-ĂȘtre matĂ©riel, le goĂ»t pour les loisirs, l’innovation technologique sont des valeurs devenues incontestables au regard de l’austĂ©ritĂ© socialiste et bureaucratique qui a prĂ©valu aux marges de nos sociĂ©tĂ©s occidentales.

Les explications par le besoin matĂ©riel et l’adhĂ©sion idĂ©ologique sont cependant insuffisantes Ă  l’heure oĂč les modes de fonctionnement de la vie Ă©conomique et sociale relĂšvent moins d’une logique d’adhĂ©sion que d’une interpellation, c’est-Ă -dire d’un travail de mobilisation et d’engagement subjectifs qui doit ĂȘtre menĂ© par les sujets eux-mĂȘmes, nous obligeant Ă  envisager les forces profondes qui gouvernent le rapport du sujet Ă  la sociĂ©tĂ© et la maniĂšre dont les processus sociaux s’entrelacent avec les Ă©motions et le dĂ©sir.

La mutation la plus fondamentale, corrĂ©lative du dĂ©veloppement de la sociĂ©tĂ© de consommation Ă  la fin des annĂ©es 1960, est l’émergence d’un nouveau modĂšle productif, qui transite d’un mode de commandement autoritaire, patriarcal et vertical, Ă  un capitalisme de sĂ©duction. Dans le premier cas, les affects primaires activĂ©s sont essentiellement la peur et l’obĂ©issance au pouvoir (contrĂŽle hiĂ©rarchique) et Ă  la norme, tandis que le second s’adresse au dĂ©sir, au plaisir et Ă  la reconnaissance. Dans le champ de la production, l’injonction managĂ©riale est dĂ©sormais celle de l’autonomie et de la responsabilitĂ©, au service du bien-ĂȘtre et de la rĂ©alisation de soi, dans la perspective d’une gratification subjective. Dans le champ de la consommation, nous sommes bercĂ©s par le flux toujours renouvelĂ© d’objets Ă  conquĂ©rir, vecteurs d’une promesse de satisfaction narcissique et diffĂ©renciante, en compensation de l’effort et du labeur.

Cette dynamique nouvelle ne signifie pas la migration de l’archĂ©type paternel vers celui du maternage. Le travail reste le lieu de l’effort, d’une tension permanente pour gagner la reconnaissance de l’organisation ; le management par objectifs et plus largement les mĂ©canismes d’endogĂ©nĂ©isation subjective des contraintes de performance de l’organisation (par les biais des key performance indicators individuels) nourrissent la psychopathologie du travail, le stress et les burn-out. Quant Ă  la consommation, elle est l’objet et le support d’une course concurrentielle, au sein de laquelle il faut toujours supplanter l’Autre, avoir plus, mieux et du nouveau[3].

Le concept de « surmoi maternel Â» introduit par Melanie Klein[4] est sans doute le mieux appropriĂ© pour dĂ©peindre ce monde oĂč la jouissance est un impĂ©ratif, oĂč l’on cherche tantĂŽt Ă  combler les attentes insatiables de l’organisation, tantĂŽt celle d’un dĂ©sir sans fond de consommation. Le style de commandement dans l’entreprise, et les modes de gouvernance en gĂ©nĂ©ral affichent davantage de bienveillance, de neutralitĂ© douce et de bonne volontĂ© gestionnaire, mais le capitalisme conserve le trait inhĂ©rent Ă  l’individualisme concurrentiel, et qui s’exacerbe : la lutte hobbesienne de tous contre tous.

Ce qui change Ă  travers la sociĂ©tĂ© du capitalisme avancĂ© est la maniĂšre de configurer les Ă©quilibres internes Ă  la subjectivitĂ©. L’ancien modĂšle calquĂ© sur le modĂšle paternel (auquel Freud, Ă  la diffĂ©rence de Melanie Klein, rĂ©servait la fonction de surmoi), Ă©tait monolithique, systĂ©matique, constitutif d’une homogĂ©nĂ©itĂ© entre le niveau social et le niveau subjectif : verticalitĂ© du commandement, autoritĂ© du patron sur l’outil de production, lĂ©gitimitĂ© de l’ordre. Le nouveau modĂšle est plus composite, moins cohĂ©rent Ă  la fois sur le plan de l’organisation sociale et sur celui de la subjectivitĂ© : multiplication et internationalisation des champs sociaux, concurrence tous azimuts, contradiction logĂ©e au cƓur d’une subjectivitĂ© sommĂ©e d’ĂȘtre Ă  la fois disruptive et subordonnĂ©e.

Cette complexification ne signifie pas que le nouveau modĂšle soit moins intĂ©grateur, mais au contraire que plusieurs registres de la subjectivitĂ© sont mobilisĂ©s, de maniĂšre plus extensive et totale, et que le sujet est saisi par un jeu permanent de structuration et de dĂ©structuration, fabricant ainsi son quotidien[5].

L’entreprise est le lieu d’un champ de tension qui « prend la tĂȘte Â», c’est-Ă -dire dont le sujet peut difficilement se dĂ©gager. La proactivitĂ©, l’entrepreneurship, l’empowerment et le buzz d’initiatives qui foisonnent de toutes parts se heurtent au fait que les grandes dĂ©cisions stratĂ©giques et d’organisation Ă©chappent au contrĂŽle des sujets investis Ă  fond dans « leur Â» travail. L’enrichissement des tĂąches et l’intellectualisation des mĂ©tiers vont de pair avec une ultra-spĂ©cialisation fonctionnelle dans la division du travail, faisant apparaĂźtre l’entreprise telle une vaste machinerie anonyme, oĂč l’on ne sait plus qui gouverne. Quant Ă  la concurrence grandissante entre collĂšgues, elle est censĂ©e s’accorder avec le fonctionnement d’équipe et la logique par projets d’une transversalitĂ© valorisĂ©e.

En dehors de leur travail, la majoritĂ© des consommateurs disposent d’un niveau de pouvoir d’achat qui comble les besoins de base, mais elle est poussĂ©e en avant par un manque organisĂ© qui s’adresse au dĂ©sir. L’acquisition procure temporairement une supplĂ©ance subjective, une stabilisation qui capitonne le manque-Ă -ĂȘtre, le vide et l’absence de sens, mais l’acte d’achat est sans cesse relancĂ©, et finalement l’objet nous Ă©chappe toujours. Le flux de consommation rassure, dĂ©leste l’angoisse, mais il tend aussi car le dĂ©sir n’a pas de fin : il faut continuellement se rĂ©engager, se battre pour acquĂ©rir du nouveau. La consommation est un style de vie qui fait tomber la frontiĂšre que Freud avait Ă©rigĂ©e entre le narcissisme du moi et le narcissisme d’objet[6]  ; je me reconnais de maniĂšre spĂ©culaire dans la marchandise que je consomme (a fortiori lorsqu’elle est une technologie mallĂ©able, une app customisable Ă  mon image), donc j’existe dans un Empire du rien, qui n’a pas d’autre stabilitĂ© ni consistance que son renouvellement constant.

Le capitalisme se branche sur les mĂ©canismes inconscients selon une double modalitĂ©. L’organisation du travail polarise le dĂ©sir d’appartenance et de reconnaissance au groupe et Ă  l’institution ; l’entreprise est inclusive, un lieu oĂč chacun doit pouvoir rĂ©aliser ses potentialitĂ©s Ă  condition de jouer le jeu d’équipe. En dehors de l’organisation rĂšgne la concurrence acharnĂ©e de la guerre Ă©conomique, qui nĂ©cessite en interne la puissance d’un chef charismatique, stratĂšge et visionnaire, pour guider les hommes face Ă  l’adversitĂ©. D’un cĂŽtĂ©, la promesse de fusion dans le groupe, de l’autre, l’organisation de la horde face Ă  l’étranger.

Nous retrouvons ici l’axe vertical et l’axe horizontal de Freud dans sa psychologie des foules[7], mais sous les habits neufs du management moderne. L’importance du chef (axe vertical) reste fonctionnelle pour les sujets, mais celui-ci prend une apparence plus humaine que jadis, moins un gĂ©nĂ©ral qu’un capitaine de bateau qui sait donner le cap. C’est l’axe horizontal qui prĂ©domine dĂ©sormais, celui de l’équipe sportive ou « tribu Â» mobilisĂ©e contre les adversaires. Le sentiment primaire auquel il est fait appel transparaĂźt moins comme celui de la castration, au sens de la dialectique entre l’obĂ©issance et la sanction, que le fantasme de rĂ©gression subjective dans une totalitĂ© organique. La logique prĂ©valente dans les organisations avancĂ©es fonctionne ainsi sur le versant maternel plus que paternel, qui s’étaye sur le dĂ©sir primordial de rĂ©gression intra-utĂ©rine[8].

La frustration est une catĂ©gorie essentielle de l’action ; cette rĂ©alitĂ© pulsionnelle, mĂ©prisĂ©e par la psychanalyse classique au profit de la castration symbolique[9], prend toute son importance dans le capitalisme avancĂ©. La rĂ©gression subjective, au sens d’une visĂ©e d’indissociabilitĂ© entre soi et l’organisation, est un fantasme irrĂ©alisable, et qui entre en contradiction avec l’injonction Ă  la diffĂ©renciation individuelle, la proactivitĂ©, le fait de devoir apporter une valeur ajoutĂ©e au collectif. Le dĂ©sir frustrĂ© fonctionne comme un moteur, qui relance sans fin le cycle d’affects et d’émotions constituant notre quotidien : attente d’une reconnaissance au travail, frustration, recherche de gratification (rĂ©tribution), consommation, satisfaction momentanĂ©e.

On distingue mieux le « destin Â» de la pulsion d’agression, pour parler comme Freud[10], par la maniĂšre donc celle-ci se loge au cƓur de la logique du dĂ©sir. Dans la dynamique sociale actuelle, en comparaison du temps de Freud, le masochisme par retournement de l’agressivitĂ© sur soi est sans doute moins prĂ©gnant, car une certaine dose de dĂ©contraction est permise au travail, en contrepoint de la maĂźtrise professionnelle. L’agressivitĂ© orientĂ©e vers les autres et autorisĂ©e par l’individualisme concurrentiel, se nourrit de la frustration d’une quĂȘte impossible de satisfaction, tant dans le travail que dans la consommation.

Cette rĂ©alitĂ© interroge la division mĂ©tapsychologique de la psychanalyse classique entre Éros et Thanatos[11], et permet de circonscrire le circuit pulsionnel du capitalisme avancĂ©.

Il nous faut d’abord faire le dĂ©tour technique du questionnement des notions de pulsion de vie et de pulsion de mort et d’agression, et de leur signification dans le corpus psychanalytique. La pulsion de vie s’entend au sens d’une poussĂ©e sexuelle dont le terme « sexuel Â» est Ă©largi, qui ne se rĂ©duit pas Ă  la seule gĂ©nitalitĂ© mais constitue une Ă©nergie (libido) Ă  la frontiĂšre du psychique et du somatique[12]. Quant Ă  la pulsion de mort et d’agression, elle fut avancĂ©e de maniĂšre tardive par Freud[13], Ă  la suite d’une conjoncture historique et personnelle qui a conduit ses plus proches collaborateurs Ă  la dĂ©noncer comme une hypothĂšse hasardeuse reflĂ©tant la situation momentanĂ©e de son inventeur[14]. Elle dĂ©signe, dans la mĂ©tapsychologie freudienne, une tendance fondamentale du vivant Ă  retourner Ă  un Ă©tat inorganique.

Sur l’articulation entre Éros et Thanatos en psychanalyse, trois positions thĂ©oriques et cliniques peuvent ĂȘtre diffĂ©renciĂ©es[15].

La premiĂšre est celle que Freud a lui-mĂȘme prĂ©sentĂ©e dans son dernier ouvrage, AbrĂ©gĂ© de psychanalyse[16], oĂč il dĂ©fend l’idĂ©e du dualisme pulsionnel tout en prĂ©cisant leur intrication : l’agression et la mort relĂšvent d’une pulsion autonome, mais qui s’étaye sur la libido, comme nous l’observons par exemple chez l’adulte dans la logique de l’orgasme (d’abord tension vers la jouissance, puis dĂ©tumescence autrement appelĂ©e « petite mort Â») et plus gĂ©nĂ©ralement dans le dĂ©veloppement de l’enfant (emprise agressive sur le monde Ă  mesure de la maturation). La deuxiĂšme position, symĂ©trique Ă  celle de Freud, est celle du psychanalyste Wilhelm Reich qui, au tournant des annĂ©es 1920, nie en bloc l’idĂ©e de pulsion de mort et d’agression, dans laquelle il cerne un tournant pessimiste et conservateur de Freud, justifiant la rĂ©pression sexuelle dans la civilisation patriarcale et capitaliste[17]. La troisiĂšme position a Ă©tĂ© inaugurĂ©e par Otto Rank et SĂĄndor Ferenczi, et poursuivie par l’école hongroise de psychanalyse[18]. Elle reconnaĂźt le phĂ©nomĂšne pointĂ© par Freud, mais le conçoit comme enchĂąssĂ© Ă  l’intĂ©rieur de la pulsion de vie, sous l’angle d’un monisme pulsionnel[19].

Nos prĂ©cĂ©dentes recherches ont soulignĂ© la pertinence de cette derniĂšre approche, que nous avons par ailleurs prolongĂ©e sur le plan clinique et thĂ©orique[20]. Des cas de patients font apparaĂźtre la vĂ©racitĂ© de cette thĂšse d’une prĂ©dominance de la problĂ©matique maternelle, c’est-Ă -dire du dĂ©sir subjectif inconscient de rĂ©-immersion et d’auto-nĂ©antisation dans la cavitĂ© maternelle, afin d’en finir avec la sĂ©paration individuĂ©e. Cette analyse permet d’expliquer un certain nombre de fantasmes et de pathologies, ce qui par ailleurs oblige Ă  revisiter la tradition psychanalytique dont une bonne part mĂ©sestime l’importance de la mĂšre au profit d’une polarisation sur le pĂšre supposĂ© instance et dĂ©positaire exclusif de la loi Ɠdipienne. Au niveau thĂ©orique et conceptuel, il s’agit de rĂ©habiliter l’importance ontogĂ©nĂ©tique de l’expĂ©rience archaĂŻque du nouveau-nĂ©, en particulier la sĂ©paration d’avec la mĂšre et la frustration consĂ©cutive, aux dĂ©pens du phĂ©nomĂšne sans doute secondaire qu’est la castration symbolique.

Dans l’économie subjective constituĂ©e par l’entre-deux des processus psychiques inconscients et la rĂ©alitĂ© socioĂ©conomique capitaliste, cela signifie qu’un circuit pulsionnel unique intĂšgre l’agression, qui n’est pas un bouclage autonome d’énergie mais l’élĂ©ment continu d’un flux gĂ©nĂ©ral d’excitation et de dĂ©pense de la libido, circulant dans le champ social. Pris dans une demande d’amour déçue dans la rĂ©alitĂ©, car ratĂ©e du point de vue de l’attente rĂ©gressive inconsciente impossible, le sujet frustrĂ© nourrit une agressivitĂ© qu’il investit d’un cĂŽtĂ© dans la compĂ©tition interne, de l’autre dans la lutte pour la consommation.

Le schĂ©ma suivant Ă©tablit la reprĂ©sentation synthĂ©tique de la dynamique pulsionnelle du capitalisme avancĂ©. Le sujet, investi dans une quĂȘte de reconnaissance managĂ©riale dans le champ du travail, fait dĂ©river une part de sa frustration par l’acquisition dans le champ de la consommation ; la satisfaction obtenue n’est que temporaire, ce qui relance sans fin le cycle de la production et de la consommation.

Le sujet du capitalisme avancĂ© est un ĂȘtre en tension, ballotĂ© de façon systĂ©mique entre ses attentes profondes et la rĂ©alitĂ© sociale, partagĂ© entre des moments de tension et de stress intense, et la dĂ©compensation dĂ©pressive, une « fatigue d’ĂȘtre soi[21] Â». La sollicitation croissante et continue de l’individu par un travail engageant, l’hĂ©donisme dominant et plus gĂ©nĂ©ralement le pousse-Ă -jouir de la consommation ont sans doute enclenchĂ© une mutation anthropologique au sens d’un relĂąchement des contraintes collectives, tel qu’avait su dĂ©jĂ  en son temps le dĂ©celer Émile Durkheim Ă  travers son concept d’anomie, qui dĂ©signe la diminution des moyens traditionnels de contrĂŽle social avec pour consĂ©quence le dĂ©rĂšglement subjectif[22]. On peut regretter l’émergence de cet « homme sans gravitĂ© Â», et vouloir rĂ©injecter de la « fonction symbolique Â» dans le champ social et subjectif, mais cette nostalgie est stĂ©rile Ă  l’ñge de la dĂ©faite des grands rĂ©cits collectifs[23].

Le travail civilisationnel de sublimation, qui selon Freud permet la transformation fructueuse des forces pulsionnelles en Ă©laborations culturelles, s’abaisse. La paresse culturelle s’installe. Nos Ă©lites Ă©conomiques et politiques n’ont jamais Ă©tĂ© aussi peu cultivĂ©es, comparativement Ă  l’époque de la bourgeoisie Ă©mergente, dĂ©jĂ  parce qu’elles ne disposent plus de temps pour exercer une curiositĂ©. Il y a toujours un call Ă  prendre, un second meeting qui suit le premier, un taxi Ă  attraper pour se rendre Ă  l’aĂ©roport. Il y a quelques dizaines d’annĂ©es encore, comme l’avait pointĂ© Pierre Bourdieu, un manque de culture gĂ©nĂ©rale aurait entraĂźnĂ© des effets de honte et de dissimulation, voire une dĂ©lĂ©gitimation de la position dominante[24] ; ce n’est plus le cas Ă  l’heure de la « relaxitude Â» gĂ©nĂ©ralisĂ©e, lorsque la dĂ©contraction affichĂ©e fait partie des attributs et des obligations de la fonction dominante.

Il serait cependant erronĂ© de conclure Ă  une dĂ©sublimation massive, au sens d’un renouveau du dĂ©chaĂźnement pulsionnel[25]. Le circuit pulsionnel du capitalisme avancĂ© est un champ de forces dont certains Ă©lĂ©ments, l’attente d’amour déçue et la quĂȘte consĂ©cutive de reconnaissance sociale, rĂ©clament une fonction d’ordre. Le rapport Ă  l’autoritĂ© et le type d’autoritĂ© lĂ©gitime ont changĂ©, non son principe. La statue du Commandeur, qui comme chez Mozart dans la scĂšne finale de Don Giovanni incarne l’archĂ©type implacable du surmoi paternel, n’est plus Ă  la mode ; elle est mĂȘme objet de risĂ©e de par sa raideur, et les sujets rechignent Ă  obĂ©ir aveuglement Ă  l’autoritĂ© lĂ©gale, du fait d’un rapport distanciĂ© Ă  la Loi. Et pourtant, l’excitation pulsionnelle ainsi que les besoins Ă©motionnels profonds appellent des formes de soutien, l’accalmie, un tampon. Le malaise dans la civilisation[26] persiste mais il a Ă©voluĂ©. L’archĂ©type nouveau qui est sollicitĂ©, celui du manager, rĂ©pond Ă  la quĂȘte sans cesse renouvelĂ©e d’un soulagement.

Le manager du capitalisme avancĂ© n’est plus le petit chef hiĂ©rarchique qui passait son temps Ă  contrĂŽler l’exĂ©cution des tĂąches et la bonne tenue du rĂŽle. DĂ©sormais, l’essentiel se joue dans le travail de motivation et d’émulation des individus et des Ă©quipes. L’affaissement de la logique du « command and control Â» dans les secteurs les plus avancĂ©s de l’économie (high tech, consulting, start-ups
), qui accompagne l’aplatissement de la ligne hiĂ©rarchique au profit de modes de fonctionnement plus souples et agiles, en mode projets et transverses, vise Ă  ce que chacun donne le meilleur de lui-mĂȘme. Certes, le manager reste surplombant, mais il gĂšre des ressources humaines plus qu’il ne dirige du personnel : ce qui l’intĂ©resse est moins le travailleur que le sujet au travail, ses ressorts profonds, son ambition et ses envies. Des techniques et dispositifs sont mis en place comme le team building, le coaching, l’expression libre de la parole en entreprise et le « lĂącher-prise Â», en complĂ©ment de la posture managĂ©riale de bienveillance au service du bien-ĂȘtre, afin de gagner en efficacitĂ©.

C’est au moment oĂč la hiĂ©rarchie formelle est en passe d’ĂȘtre dĂ©passĂ©e au nom d’un humanisme orientĂ© par le dĂ©veloppement personnel, que le sujet se trouve en dĂ©finitive interpellĂ© plus en profondeur par le travail du management. Il y trouve une rĂ©ponse, certes prĂ©caire, Ă  ses angoisses, Ă  sa peur et au besoin de reconnaissance. Le manager n’est vraiment efficace que lorsqu’il est apprĂ©hendĂ© par le sujet au travail comme un « objet bon[27] Â», Ă  l’écoute des problĂšmes, dispensateur de rĂ©assurance, de gratification, voire de rĂ©paration narcissique. Il n’offre pas seulement des conseils professionnels, mais une vision sur l’épanouissement au travail, la gestion de soi et des autres, qui font l’essentiel des Ă©valuations sur les compĂ©tences comportementales. Mais la demande d’amour n’est jamais comblĂ©e et le sujet s’en va reproduire sa quĂȘte Ă  l’intĂ©rieur du circuit pulsionnel Ă©largi, rejouant le jeu du travail aliĂ©nĂ©, Ă©rigeant le manager tel un « surmoi maternel Â» (comme nous l’avons qualifiĂ© en Ă©tayage de la clinique psychanalytique) dans son ambiguĂŻtĂ© : une figure d’autoritĂ© nĂ©cessaire. La servitude volontaire[28] a de beaux jours devant elle.

*

Illustration : Natalia Goncharova, ПрачĐșĐž (Blanchisseuses), 1911, MusĂ©e Russe (Saint-PĂ©tersbourg). 

Notes

[1] LAPLANCHE (Jean), PONTALIS (Jean-Bertrand), Vocabulaire de la psychanalyse (1967), voir « RĂ©alitĂ© psychique Â», Paris, Puf, 1981, p. 391-392 ; ROUDINESCO (Élisabeth), PLON (Michel), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, voir « RĂ©alitĂ© psychique Â», 1997, p. 880.

[2] BOUDON (Raymond), La Logique du social, Paris, Hachette, 1979.

[3] Jacques Lacan parlait Ă  ce propos du « plus-de-jouir Â», comme pendant subjectif du « pousse Ă  la consommation Â» capitaliste. LACAN (Jacques), D’un autre Ă  l’Autre (1968-1969), SĂ©minaire XVI, Paris, Éditions du Seuil, 2006.

[4] Pour Melanie Klein, le concept de surmoi dĂ©signe une instance d’autoritĂ© que le sujet intĂ©riorise Ă  travers des normes sociales, morales et culturelles contraignantes. Pour une analyse de la fonction de surmoi opĂ©rĂ©e par la mĂšre en rapport avec le nourrisson, voir KLEIN (Melanie), Envie et gratitude et autres essais (1957), Paris, Gallimard, 1968 ; LAPLANCHE (Jean), PONTALIS (Jean-Bertrand), Vocabulaire de la psychanalyse(1967), « Surmoi Â», op. cit., p. 471-474.

[5] La psychanalyste Nathalie Zaltman Ă©voque une « pulsion anarchiste Â» afin de localiser cette dimension dĂ©structurante, mais sans l’articuler avec l’évolution sociale contemporaine. ZALTMAN (Nathalie) et al., PsychĂ© anarchiste. DĂ©battre avec Nathalie Zaltman, Paris, Puf, 2011.

[6] FREUD (Sigmund), Pour introduire le narcissisme (1914), Paris, Payot, 2012. Selon Freud, l’énergie psychique s’investit, soit vers le monde extĂ©rieur, soit se retourne sur le sujet lui-mĂȘme. Plus l’une absorbe, plus l’autre s’appauvrit. LAPLANCHE (Jean), PONTALIS (Jean-Bertrand), Vocabulaire de la psychanalyse (1967), « Narcissisme Â», op. cit., p. 261-263 ; MUHLMANN (David), Les Étapes de la pensĂ©e psychanalytique, Paris, DesclĂ©e de Brouwer, 2007.

[7] FREUD (Sigmund), « Psychologie des foules et analyse du moi Â» (1921), in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 117-217, op. cit., p. 25.

[8] MUHLMANN (David), Retour Ă  l’origine. Le dĂ©sir de rĂ©gression intra-utĂ©rine, Paris, DesclĂ©e de Brouwer, 2017, op. cit., p. 15.

[9] LACAN (Jacques), La Relation d’objet (1956-1957), SĂ©minaire IV, Paris, Éditions du Seuil, 1994.

[10] FREUD (Sigmund), Pulsions et destins des pulsions (1915), Paris, Payot, 2018.

[11] Dans la mythologie grecque, Éros est le dieu primordial de l’Amour et de la puissance crĂ©atrice, Thanatos la personnification de la Mort. À la diffĂ©rence du mot « Ă‰ros Â», Freud n’utilise pas celui de « Thanatos Â», mais Ă©voque une pulsion de mort et d’agression.

[12] LAPLANCHE (Jean), Sexual. La sexualité élargie au sens freudien, Paris, Puf, 2007.

[13] FREUD (Sigmund), « Le Moi et le Ça Â» (1923), in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 219-275.

[14] SCHUR (Max), La Mort dans la vie de Freud (1972), Paris, Gallimard, coll. Â« Tel Â», 1982. Freud fut fortement marquĂ© par la PremiĂšre Guerre mondiale, en particulier par la perte de son ami et mĂ©cĂšne Anton von Freund, et sa fille prĂ©fĂ©rĂ©e Sophie, emportĂ©e par la grippe espagnole en 1920 alors qu’elle Ă©tait enceinte de son troisiĂšme enfant. En 1919, Freud, grand fumeur, dĂ©couvre son cancer de la mĂąchoire, dont il mourra en 1939 aprĂšs environ 25 opĂ©rations chirurgicales. MUHLMANN (David), Les Étapes de la pensĂ©e psychanalytique, Paris, DesclĂ©e de Brouwer, 2007, op. cit., p. 68.

[15] Id.

[16] L’AbrĂ©gĂ© de psychanalyse est un ouvrage posthume et inachevĂ© de Sigmund Freud, rĂ©digĂ© en 1938 et publiĂ© en allemand en 1940 et en anglais la mĂȘme annĂ©e. Freud en commença la rĂ©daction Ă  Vienne avant son exil Ă  Londres et fut interrompu dans sa rĂ©daction par son dĂ©cĂšs en 1939. Il prĂ©sente une synthĂšse, destinĂ©e au grand public, des axes de sa pensĂ©e : l’appareil psychique, la thĂ©orie des pulsions, la sexualitĂ©, l’inconscient, l’interprĂ©tation des rĂȘves, la technique psychanalytique. FREUD (Sigmund), AbrĂ©gĂ© de psychanalyse (1940), Paris, Puf, 1949.

[17] REICH (Wilhelm), L’Analyse caractĂ©rielle (1933), Paris, Payot, 2006 ; Reich parle de Freud (1967), Paris, Payot, 1998.

[18] RANK (Otto), Le Traumatisme de la naissance. Influence de la vie prĂ©natale sur l’évolution de la vie psychique individuelle et collective (1924), Paris, Payot, 2002 ; FERENCZI (SĂĄndor), Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle (1924), Paris, Payot, 2018 ; BALINT (Michael), Le DĂ©faut fondamental. Aspects thĂ©rapeutiques de la rĂ©gression (1968), Paris, Payot, 2006.

[19] MUHLMANN (David), « Le Naturel freudien Â», in Cahiers d’études lĂ©vinassiennes, n° 12, « La Nature Â», Paris, 2013, p. 108-121.

[20] MUHLMANN (David), Retour Ă  l’origine. Le dĂ©sir de rĂ©gression intra-utĂ©rine, Paris, DesclĂ©e de Brouwer, 2017op. cit., p. 15.

[21] EHRENBERG (Alain), La Fatigue d’ĂȘtre soi, op. cit., p. 14.

[22] DURKHEIM (Émile), De la division du travail social (1893), Paris, Puf, 2013 ; Le Suicide (1897), Paris, Puf, 2013.

[23] MELMAN (Charles), L’Homme sans gravitĂ©. Jouir Ă  tout prix. Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, Paris, DenoĂ«l, 2002, op. cit., p. 36 ; SCIARA (Louis), Banlieues, pointe avancĂ©e de la clinique contemporaine, ÉrĂšs, 2011.

[24] BOURDIEU (Pierre), La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, op. cit., p. 13. Pierre Bourdieu avait jugĂ© pertinent de distinguer le capital Ă©conomique et le capital culturel, assignant mĂȘme au second une fonction dĂ©cisive de lĂ©gitimation de la classe dirigeante. Il prĂ©tendait par-lĂ  dĂ©passer le marxisme, rĂ©duit Ă  une thĂ©orie valorisant l’importance du seul capital Ă©conomique et de l’argent.

[25] MARCUSE (Herbert), Éros et Civilisation. Contribution à Freud (1955), Paris, Les Éditions de Minuit, 1963.

[26] FREUD (Sigmund), Malaise dans la civilisation (1930), Paris, Puf, 1989.

[27] KLEIN (Melanie), RIVIERE (Joan), L’Amour et la Haine. Le besoin de rĂ©paration (1937), Paris, Payot, 2001, p. 66.

[28] LA BOÉTIE (Étienne DE), Discours de la servitude volontaire, op. cit., p. 20.

Ă  voir aussi

Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu