Quand cela a-t-il vraiment commencé ?

On pourrait aisément remonter aux lois scélérates de 1893-94 pour trouver l’origine du processus anti-démocratique immuable dans lequel s’est engagé la république française, et notamment dans la manière dont se pense et se construit la protection de l’ordre public par la désignation d’un ennemi intérieur.

Lire « Ennemis d’État. Les lois scélérates, des anarchistes aux terroristes » de Raphaël Kempf.

On pourrait également remonter aux mesures d’exception mises en place dans les colonies françaises (vote de la loi sur l’état d’urgence en avril 1955) au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, aux répressions sanglantes des manifestations du 14 juillet 1953, du 17 octobre 1961 ou du 8 février 1962 liées à la Guerre d’Algérie, mais le contexte particulier de la décolonisation, qui accompagne à l’extérieur du territoire une guerre en bonne et due forme contre d’autres populations que celle de la métropole, ne permet pas de fonder une critique objective du maintien de l’ordre en régime démocratique. Dans ce contexte en effet, l’ennemi intérieur n’est autre que l’étranger colonisé, combattu également à l’extérieur.

Lire notre article : https://desarmons.net/index.php/2019/02/08/de-1945-a-nos-jours-comment-letat-francais-sest-realise-dans-une-violence-sans-limites/

Néanmoins, c’est bien dans les années 1950-60 que se construit la figure de l’ennemi intérieur en France, selon les mêmes processus qu’aux Etats-Unis avec l’émergence de la Guerre Froide et du “maccarthysme” (sentiment anticommuniste entraînant une véritable “chasse aux sorcières” dans les métropoles du “bloc de l’Ouest”). C’est en effet à cette période que l’État français, Gaulliste, commence à s’en prendre à la contestation d’extrême-gauche, visée au même titre que les mouvements anticoloniaux.

Pour assurer sa pérennité en pleine “crise algérienne”, l’État Gaulliste instaure un régime présidentiel le 4 octobre 1958. C’est le premier acte par lequel la démocratie parlementaire révèle ses travers totalitaires. Le président peut désormais affirmer, comme le Roi Soleil avant lui : “l’État, c’est moi”.

La rupture de mai 1968 : quand l’État se reprend en mains contre la “chienlit gauchiste” (années 1970)

Les premières mesures d’après-guerre visant la restriction du droit de manifester, en dehors de l’usage des armes, font suite à la révolte de mai 1968, lorsque l’État français se trouve dépassé, voire menacé par la virulence de ce qu’on appelle alors la “Nouvelle Gauche”. A partir de là, les gaullistes de droite comme de gauche, Mitterand inclus, n’auront de cesse de légiférer frénétiquement pour permettre aux forces de l’ordre de faire ce qu’elle font aujourd’hui, à savoir étouffer totalement et définitivement toute possibilité de contestation radicale.

A peine le mouvement de mai réprimé, Raymond Marcellin met sur pieds les Pelotons de Voltigeurs à Moto dans le but d’aller frapper au cœur de la foule, la doctrine du Maintien de l’Ordre reprenant à son compte l’un des vieux enseignements de la guerre psychologique : il faut terroriser les « terroristes ». On parle alors déjà de « casseurs » pour qualifier les manifestants pratiquant l’action directe contre les symboles du capital et la police, raccourcis efficace pour dépolitiser l’acte de révolte spontanée.

Comment la république s’est muée en dictature

Au lendemain de la révolte, en 1969, une ville factice est créée à Saint Astier au sud-ouest de Périgueux pour permettre d’entraîner les forces de l’ordre à la guérilla urbaine. Depuis sa création, ce « centre d’entraînement » accueille et forme l’intégralité des forces de l’ordre aux tactiques de contrôle des foules.

Dans la décennie suivante sont mises sur pieds toutes les brigades d’intervention (RAID, puis GIGN et BRI) qui, sur le modèle des SWAT américains, vont s’en prendre indistinctement aux militants radicaux, aux indépendantistes, aux preneurs d’otages ou encore aux squatteurs. Ces unités encagoulées (c’est une première) vont nous habituer peu à peu à l’idée qu’il existe une seule et unique menace émanant de « forcenés » de toutes sortes, souvent affublés du quolibet « terroriste » qui ne sera jamais défini en droit, pour que le gouvernement puisse choisir librement de définir et qualifier la menace à la sûreté de l’État. Les cagoules portées par ces brigades spéciales, dont la nature anxiogène n’est pas à démontrer, rappellent elle aussi le leitmotiv sécuritaire « il faut terroriser les terroristes ». …


Article publié le 19 Oct 2019 sur Rebellyon.info