Le 20 janvier  2019, la Grèce a été marqué par de violents incidents qui ont éclaté au cours d’un rassemblement sur la place Syntagma. Entre 60 000 à 100 000 manifestants nationalistes se sont réunis pour protester contre l’accord sur le nouveau nom de la Macédoine [1]. Les mobilisations contre l’accord se sont soldées par une tentative de pénétrer dans le Parlement pour y faire avorter le vote. Le gouvernement Tsípras (Syriza) a tôt fait de désigner comme responsable le parti néonazi Aube dorée.
Dimitris Psarras, journaliste et auteur du livre Aube dorée Le livre noir du parti nazi grec, mentionne que c’est lors des premiers rassemblements contre l’adoption par un pays issu de l’ex-Yougoslavie du nom de Macédoine (1992) qu’Aube dorée a développé son activité publique. 
1992 est marqué en Grèce par une fièvre nationaliste et xénophobe grandement alimentée par les médias.  En plus de la question de la Macédoine, une vague migratoire aux frontières au nord du pays est provoquée après l’effondrement du régime albanais, ce qui entraîne un sentiment de peur et d’insécurité. Lors d’un important rassemblement de « jeunes combattants pour la Macédoine grecque », une centaine de manifestants membres d’Aube dorée décide de s’en prendre à « l’ennemi intérieur » en agressant des étudiants et des manifestants antifascistes. Après ce premier exploit, revendiqué par communiqué, Aube dorée décide d’officialiser son existence comme parti politique. (p.51)

La violence de rue

Les activités de l’organisation tournent autour de deux objectifs, soit l’élaboration théorique et la propagande nationale-socialiste avec la revue Chryssi Avgi (Aube Dorée) et la concrétisation du combat quotidien dans la rue avec la Ligue populaire (p.45). Dans une entrevue à la BBC, un dirigeant d’Aube dorée explique que le but de l’organisation est de provoquer « une guerre civile de type nouveau » en opposant « les nationalistes et tous ceux qui aspirent à la Grèce d’antan, aux immigrés clandestins, anarchistes et autres gauchistes qui détruisent le pays. » (p.15) Si le dirigeant parle d’un conflit de type nouveau, les méthodes d’attaque sont tant qu’à elles loin de réinventer le genre. Les sections d’assaut d’Aubes dorée se contentent de suivre à la lettre l’exemple des chemises noires créés par Mussolini : « opérations éclairs, attaques au couteau, à la matraque et à la barre de fer, passage à tabac particulièrement violent... » (p.61)
L’auteur souligne que dans le contexte de la crise économique de 2008 et des mesures d’austérité imposées par la « troïka » [2] : « cette pratique montre aux Grecs en voie de situation de paupérisation accélérée qu’il y a une situation sociale inférieure et pire que la leur et construit une fausse identité « nationale » susceptible […] de soutenir la nation, c’est à dire l’état et en définitive, les classes dominantes. » (p.214)

Les urnes ou « Aube dorée en tant qu’expression d’un désespoir profond » (p.192)
Aube dorée a louvoyé pendant plusieurs décennies entre deux attitudes, soit l’hésitation à participer aux élections et la conviction que la rue était plus importante que les urnes. (p.183)
En 1993, l’organisation néonazie utilise lors de l’élection législative le slogan « Pas une voix aux politiciens ». À l’élection européenne de 1994, le parti décide de changer sa stratégie et de participer aux élections avec le slogan : « Ça suffit avec les mensonges : Aube dorée maintenant ! » (p.169). Les scores électoraux sont très faibles avec 7 242 voix (0.11%) et aux législatives de 1996, 5 487 voix (0,07%). À la fin des années 1990, la formation néonazie se tourne vers des alliances électorales, mais les résultats s’avèrent guère mieux. En additionnant les résultats des trois listes d’extrême-droite qui participent aux élections européennes de 1999, le nombre de voix dépasse à peine un point de pourcentage et totalise 72 833 voix. 
Il faut attendre les élections municipales de 2010 pour que l’organisation néonazie connaisse son premier succès électoral. Le chef Nikólaos G. Michaloliákos [3] est élu conseiller municipal de la ville d’Athènes. Loin d’avoir entraîné l’organisation à se modérer, cette première élection a renforcé les actions nocturnes. « Une fois notre conseiller municipal élu, le pogrom [4] suivra » (p.208) avait déclaré Ilias Panagiotaros, celui qui sera élu député de la deuxième circonscription d’Athènes en 2012.
Aux élections législatives de mai 2012, la Ligue populaire-Aube dorée effectue une importante percée en totalisant 441 018 voix (6.97 %) et obtenant 21 sièges (sur un total de 300). Ce succès électoral est attribuable à l’approfondissement de la crise politique et au net recul du LAOS (lien), un parti d’extrême-droite concurrent qui a été discrédité après sa participation à un gouvernement de coalition pro-mémorandum (stricte application de mesures d’austérité). Une nouvelle élection est déclenchée en juin 2012, le parti conserve ses appuis et fait élire 18 députés. 
 « Le vote en faveur d’Aube dorée indique une tolérance et une légitimation de la violence qu’elle exerce » (p.181). Cette violence est d’ailleurs en nette augmentation. Entre 1992 et 1997, plus de 50 agressions ont été signalées (page 60). L’Union des travailleurs immigrés a recensé pour les mois de janvier à août 2012 plus de 500 agressions contre des immigréEs.
Pour Dimitris Psarras (l’auteur du livre), le pire des scénarios n’est pas la substitution des forces de l’ordre par l’organisation néonazie, mais la substitution des activités nazies par les autorités comme l’opération anti-immigration Xenios Dias (rafle massive et musclée contre les sans-papiers et les immigréEs) deux mois après les élections.
« L’action sociale » du nazisme 
Aube dorée met en scène la distribution des vivres et les banques de sang « uniquement pour les Grecs » afin d’attirer sur elle les projecteurs des médias et pour se forger une image d’organisation caritative. En procédant à des contrôles d’identité et à l’éviction des personnes « de couleur » en pleine place Syntagma, l’organisation souhaite transformer les mots d’ordre racistes comme « étrangers dehors » et « les Grecs avant tout » en acte. 
Certains de ces slogans et de ces actions ne sont pas sans nous rappeler ceux d’organisations néofascistes (Atalante), fascisantes et xénophobes (La Meute, Storm Alliance ou les soldats d’Odin) bien de « chez nous ». Comme quoi il n’y a rien de mieux qu’un fasciste pour ressembler à un autre fasciste.
Le premier mort « Grec »
Depuis des décennies, l’organisation néonazie a tué et blessé de nombreux immigrants avec une quasi-impunité. Il faudra attendre l’assassinat du rappeur antifasciste Pávlos Fýssas par un membre d’Aube dorée et la pression des manifestations antifascistes de masse pour que le gouvernement mettre fin à une politique de tolérance à l’égard de l’organisation néonazie (p.14). Le 28 septembre 2013, de lourdes charges criminelles (violences physiques, meurtres, chantage et blanchissement d’argent) sont déposées contre le noyau dirigeant d’Aube dorée. De son côté, le Parlement décide de suspendre le financement public de la Ligue populaire-Aube dorée. 
Pour terminer, l’exemple d’Aube dorée nous enseigne l’importance de lutter contre ce qui peut nous apparaître aujourd’hui comme marginal, voire même insignifiant, afin qu’il ne devienne jamais quelque chose de significatif.
[1] Pour les nationalistes grecs, le terme « Macédoine » appartient à leur patrimoine historique et à la province éponyme du nord de leur pays, terre natale d’Alexandre le Grand.
[2] La Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international.
[3] À 16 ans, il rejoint le parti du 4-Août. À la fin des années 1970, il est inculpé pour agression contre des journalistes à l’occasion des funérailles d’un ancien policier et tortionnaire du régime des colonels. Cette situation n’a pas empêché l’armée de le nommer sous-lieutenant de réserve à Mytilène. Il a également été impliqué dans une enquête de vol de matériel militaire. Il est condamné à un an d’emprisonnement en janvier 1979. À sa libération, il fonde L’Aube dorée (Chryssi Avgi) Magazine. (p.31)
[4] Le mot pogrom, d’origine russe, signifie détruire, piller.
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