Dans l’Éducation nationale, la « continuité pédagogique » a été payée au prix fort par les élèves.

Absence d’anticipation de la fermeture des établissements

« Continuité pédagogique », puis « Vacances apprenantes », enfin « Nation apprenante ». Tels furent les trois mots d’ordre qui ont été posés en principe au sein de l’Éducation Nationale à partir du 14 mars 2020, c’est-à-dire après l’annonce, par le Premier Ministre, de la fermeture de tous les établissements scolaires. Le 12 mars, Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Éducation Nationale affirmait : « Nous n’avons jamais envisagé la fermeture totale des écoles ». Actons le fait que rien n’avait été préparé, aucune anticipation n’avait donc été élaborée. L’idée de « continuité pédagogique » a donc été mise en place après la fermeture des établissements scolaires. C’est là le premier coup porté à l’ « égalité des chances ».

La fracture numérique et la mise en place tardive d’outils opérants

À partir du 18 mars, les contacts par le biais des boites mails académiques sont relancés activement : il faut engager la « continuité pédagogique ». Le 23 mars les corps d’Inspection s’adressent au enseignants pour mettre en place un suivi des jeunes collègues et des problèmes que les enseignants pourraient rencontrer avec leurs classes. Des « groupes de veille » sont constitués. Ils rassemblent des professeurs expérimentés. Le Centre National d’Études à Distance (CNED) met à disposition ses moyens, ressources pédagogiques et outils techniques pour construire des « classes à distance » ou « classes virtuelles ». À partir de ce moment-là, les enseignants entrent dans de nouvelles pratiques et se familiarisent (ou non) avec ces outils. Messenger, Discord et Zoom prennent le relais d’outils institutionnels très vite saturés et inopérants. D’une seule voix, les instances mettent en garde contre les big data : le contenu de vos échanges avec les élèves n’est pas sécurisé. Pendant ces quinze premiers jours, des élèves vont petit à petit disparaître de toute communication. Avec la mise en place d’outils institutionnels efficaces, le constat est fait : il y a des élèves décrocheurs. Alors ces élèves deviennent l’objectif principal de toute les communautés éducatives. Ils représentent 5 à 8% des élèves. C’est une moyenne. Dans certains établissement, le décrochage est de 80% alors que dans beaucoup d’autres, il n’y en a pas. On redécouvre donc la « fracture numérique », dans l’urgence, et il faut réagir. C’est le deuxième coup porté à l’ « égalité des chances ».

Des solutions non adaptées

Pour répondre à cette fracture et sauver ce qui reste de l’ « égalité des chances », les établissements réquisitionnent des ordinateurs portables pour les distribuer aux parents qui le demandent. D’où viennent ces appareils ? Pour les lycéens, ce sont ceux des étudiants du Supérieur, particulièrement les élèves de BTS. Très peu seront empruntés. Et pour les parents ou élèves qui n’ont pas de bonne connexion internet, il restent les envois postaux. Or ce n’est pas si simple. Les établissements scolaires possèdent souvent une boite aux lettres. Mais subissant de plein fouet les contaminations et les arrêts maladie, La Poste n’effectue plus ses tournées dans les établissements. En raison du confinement, les personnels d’astreinte ne se déplaceront pas jusqu’aux bureaux de Poste. Les élèves victimes de la « fracture numérique » ne seront pas récupérés. On préférera donc parler d’élèves qui « ne sont pas assidus », c’est le contingent des élèves « absentéistes » habituel. Troisième coup porté. En fallait-il davantage ? Oui. Un quatrième, puis un cinquième, puis un sixième et enfin un septième coup seront portés tour à tour entre avril et mai.

Ordre, contre-ordre, désordre

À partir du 30 mars, une réaction d’humanité s’impose : les parents sont enlisés dans les devoirs scolaires avec leurs enfants depuis quelques semaines. Les fédérations de parents montent au créneau et révèlent l’impensable : enseigner, accompagner des enfants dans leurs apprentissages, c’est un métier. Au même moment, des élèves actifs jusqu’alors coupent subitement les liens avec les enseignants ; ils sont épuisés… Le message qu’il faut faire passer est alors celui de la « bienveillance ». La « Nation apprenante » commence à tomber de sa chaise. Les enseignants ne le perçoivent pas tous. La « continuité » s’impose avec son rythme martial. Les instances des Rectorats s’inquiètent. Il faut lever le pied. Mais le mal est fait. Sans préparation, sans anticipation, sans consigne claire, les enseignants ont respecté les mots d’ordre. Mais il faut ralentir le rythme. La décision tombe : les évaluations, les notes pendant le confinement, ne pourront pas être comptabilisées dans les bulletins du troisième trimestre.

L’annulation des examens annoncée tardivement

Le quatrième coup porté sera l’annulation des épreuves d’examen. Le Brevet National des Collèges dans un premier temps ; les Baccalauréats ensuite. Enfin les épreuves de Français des classes de Premières. Séisme dans l’éducation nationale. Les élèves sont abasourdis. Seuls les résultats des deux premiers trimestres serviront à l’évaluation des examens. Les élèves qui comptaient sur une progression de leurs résultats en seront pour leurs frais. Mais du même coup, la « continuité pédagogique » perd son sens. Les élèves, motivés pour travailler, s’essoufflent. Les élèves des classes à examens perdent confiance. « Nous sommes la génération d’un bac pourri qui n’aura aucune valeur ». Réaction surprenante des instances : « Dans le fond, tout ceci ressemble à mai 68, rien de grave… j’ai connu un haut fonctionnaire / un chef d’entreprise diplômés en 68… ». L’alibi en béton. Quoiqu’il en soit, il faut continuer l’enseignement ; il n’y a pas d’alternative. A quoi bon répondent les élèves… On attend les avis de passage dans les classes supérieures pour les uns ; on attend les résultats de Parcoursup disent les élèves de Terminales. « C’est notre dernière chance » : l’algorithme Parcoursup.

Une orientation à base d’algorithme

Le cinquième coup vient de l’orientation dans les études supérieures pour les élèves de classes Terminales. Qui va pouvoir accéder à ses vœux ? Le mystère Parcoursup n’est pas complètement nouveau. Il a déjà deux ans. Cependant, en mai 2020, il devient encore plus épais. Comment accède-t-on à des informations en pleine fracture numérique ? Les enseignants sont sollicités. Ils tentent d’apporter des réponses. Ce n’est pas facile. Les réunions en visioconférences s’additionnent et des enseignants ont de plus en plus de mal à se connecter. « XX s’est déconnecté de la session » ; « XX s’est reconnecté à la session ». Messages de plus en plus fréquents… Les informations circulent donc très mal.

Retour dans les établissements : qui accueillir ?

Le temps du retour en classe est arrivé. Sixième coup : qui sera invité au banquet du savoir ? Les enfants de personnels prioritaires, et puis les élèves identifiés en difficultés. Les familles sont contactées. Un sondage est réalisé, des planning constitués. S’il y a des élèves volontaires, ils ne seront pas prioritaires. S’ils ne vont pas bien chez eux, s’ils ont des inquiétudes sur leurs orientations, des troubles psychologiques, un réel besoin de renouer avec leurs enseignants et avec leurs camarades… ils ne seront pas prioritaires. Les protocoles sanitaires arrivent. Les Commissions Hygiène et Sécurité se réunissent. Marcher en rang à un mètre les uns des autres, tous dans le même sens, tous avec des masques que l’on doit se procurer soi-même, l’infirmerie n’a pas de test, les parents doivent prendre la température de leurs enfants le matin… Effet dissuasif garanti. La « continuité pédagogique » par la classe virtuelle va se poursuivre pour ceux qui ne reviendront pas.

Une école défigurée

Dernier coup en date : il n’y aura pas de suivi psychologique des élèves. Sur le site du CROUS, un questionnaire est à leur disposition pour s’auto-évaluer en temps de détresse : « Comment estimez-vous la qualité de votre quarantaine ? » ; « Evaluez votre sentiment d’intégration dans la société » ; « Combien de cigarettes […] verres d’alcool ? » ; « Avez-vous un sentiment d’échec ? » ; « Vous sentez-vous incompétent ? Pas à la hauteur » ; « Votre appétit est-il toujours bon »… Près de soixante questions. Et puis rien. Pas de retour. On pourrait envisager quelques questions : « Avez-vous besoin de retrouver l’école ? » ; « Avez-vous le sentiment que retrouver l’école vous aiderait ? »… Elles n’y sont pas. Pour les quelques élèves qui pourront venir, ce sont les enseignants qui feront les psy de service. Pour eux, au moins, les rectorats ont mis en place des cellules d’écoute. Les élèves n’y ont pas droit.

La séquence n’est pas encore terminée. Mais aujourd’hui, il n’est pas difficile d’anticiper… Ce sera l’« improvisation continue ». Et de fait, grâce à l’improvisation, des messages sont passés dans les esprits. Il aura fallu la convocation des Commissions Hygiène et Sécurité destinées à établir les protocoles sanitaires de rentrée pour constater les dégâts : la « distanciation sociale » est entrée dans les établissements par la grande porte. Sept occurrences à remplacer dans le document de travail : si on écrivait « distanciation physique » tout simplement ? Acquiescement général. Tout le monde avait oublié que la vocation de l’école est la mixité sociale et la proximité sociale.

Espérons qu’à la rentrée, des « leçons » du confinement auront été tirées, et apprises.

J.D.


Article publié le 03 Juin 2020 sur Larotative.info