Des émeutes sans précédent ont actuellement lieu aux Etats-Unis après le meurtre de George Floyd par l’officier Derek Chauvin. Des actions contre les violences policières se sont propagées dans une centaine de villes américaines et, quelques jours plus tard, dans une dizaine de villes françaises. Si la situation entre ces pays est différente, les cas de violences policières sont traités essentiellement de la même manière : criminalisation des victimes et impunité pour les flics. Ainsi, depuis le début du confinement, la police française a provoqué la mort de douze personnes. Ces faits viennent s’ajouter à la liste des meurtres et des violences policières qui ont endeuillé les familles d’Adama, d’Angelo, de Malik, de Rémy, de Steve, de Zineb et de trop d’autres. Dans tous ces cas, le rôle de la police est nié et la justice n’est jamais faite.

Les violences policières ne s’arrêteront pas d’elles-mêmes et il faut donc réfléchir à comment empêcher les flics de tuer. Nous proposons d’étudier quelques pistes puis de suggérer quelques objectifs à long terme.

Porter plainte contre les flics

Il est logique que les manifestants et les familles endeuillées réclament que des poursuites pénales soient lancées contre les flics meurtriers. De plus, le système actuel n’offre aucun autre modèle de « justice » que la plainte pénale. En même temps, la possibilité que des flics ou des services de police subissent des conséquences réelles est quasiment nulle. [1] En fait, le nombre de non-lieux lors de ces procédures montre plutôt que le gouvernement se moque de la vie des victimes de violences policières. Et, considérant les mesures exceptionnelles mises en place par les gouvernements pour protéger la police de la « justice », les plaintes pénales ne semblent pas être des moyens efficaces.

Filmer la police et demander l’utilisation de caméras corporelles

Certaines personnes suggèrent l’utilisation de caméras portées par les flics pour empêcher les violences policières. Mais comme le montre l’exemple étasunien, où un tel dispositif est déjà en place, les caméras corporelles servent surtout à fournir aux procureurs plus de matériel à utiliser contre les victimes lors d’enquêtes. Filmer la police n’est pas suffisant non-plus, comme le démontre tristement le meurtre de Cédric Chouviat. Malheureusement, une surveillance accrue ne nous rendra pas plus sûrs tant que les flics pourront agir en toute impunité.

Faire pression sur les élus et voter

Peut-être devrions-nous diriger notre rage sur les politiciens plutôt que sur la police ? Bien sûr, les politiciens sont complices par leur soutien lâche à la police, mais ce ne sont pas eux qui nous harcèlent et nous intimident chaque jour, qui envahissent notre vie privée et nous espionnent, qui nous battent, nous tirent dessus et nous abattent. En fait, contrairement à la police avec ses fusils, ses gaz lacrymogènes et ses chars, le pouvoir des politiciens est une illusion ; il n’existe que par la façon dont nous leur cédons notre pouvoir de décision. Sans la police qui les protège et applique ses ordres, les politiciens n’auraient aucun pouvoir.

Dans une époque où les tensions sociales sont croissantes, le gouvernement repose de plus en plus sur la force brute plutôt que sur le consentement pour assoir son pouvoir. Par conséquent, les politiciens de toutes tendances craignent de perdre la loyauté de la branche armée de l’État. S’ils ne garantissent pas l’impunité des policiers, ils risquent de saper leur propre pouvoir. C’est ce fait qui explique, en partie, pourquoi des politiciens même à gauche se montrent trop prudents lors de dénonciations de violences policières.

Bien sûr, ces mêmes critiques sont à formuler sur la stratégie du vote. Les élus ne vont pas se mettre la police et une partie de l’électorat à dos. Par ailleurs, la question des violences policières n’est quasiment jamais abordée dans les programmes et si les politiciens sont forcés à en parler c’est uniquement à cause de l’action courageuse de certains individus et de la pression populaire.

Manifester pacifiquement

Si c’est l’action directe qui est nécessaire la question se pose alors sur la forme que cette action doit prendre. Les actions non-violentes sont-elles nécessaires, comme le suggère Bernice King, la petite fille de Martin Luther King ?

Outre la question de la définition de la violence (qui est généralement fixée par l’État) [2], il faut rappeler que les mouvements décrits comme non-violents ont pu, dans de nombreux cas, s’imposer car ils offraient une alternative viable à l’action émeutière. [3]

Foutre le zbeul

Si les actions non-violentes ne peuvent pas empêcher la police de tuer, les émeutes le peuvent-elles ? Les émeutes ont quelques effets que les autres formes d’actions ne peuvent pas créer. Elles augmentent le coût économique et politique de la violence policière pour les gouvernements qui la commettent. Elles peuvent permettre aux personnes marginalisées de répondre directement et collectivement à l’injustice. Elles dissipent le mythe selon lequel la police est invulnérable et brisent l’illusion d’un consensus politique. Elles élargissent les horizons de notre imagination collective sur ce que nous pouvons faire ensemble et sur la façon dont le monde pourrait être différent. [4] Plus important, c’est suite à des émeutes que des condamnations sont parfois obtenues, comme dans le cas de Moushin Sehhouli et Laramy Samoura tués en 2017 à Villiers-le-Bel. [5]

Mais les émeutes ne suffisent pas non plus. Selon les chiffres publiés par Bastamag, le nombre de personnes tuées par la police par année a une tendance croissante entre 2005 et 2019, malgré les émeutes de 2005. De plus, nous ne devrions pas voir les émeutes comme une manière d’obtenir des réformes, mais comme des étapes vers la révolution qui abolira non seulement la police, mais aussi les prisons, les frontières et le capitalisme.




<!–

Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

En fait, aucune de ces solutions ne semble pouvoir en finir avec les violences policières une fois pour toute. Y’a-t-il une autre solution qui le permettrait ? Ce n’est pas une question facile, mais nous devons la poser sérieusement.

L’hypothèse selon laquelle les vies des personnes de couleur, pauvres ou marginalisées ; sont sacrifiables est fondamentale pour les structures de pouvoir de notre époque. Pour en finir avec cette hypothèse et avec les violences policières qu’elle entraine, nous aurons besoin d’un processus d’expérimentation sociale qui mènera à la transformation radicale de ces structures. En partant du modèle de défiance collective qui agite des villes du monde entier, nous devons extrapoler ce à quoi peut ressembler un changement à long terme en se basant sur quelques objectifs à long terme.

Objectif #1 : Désarmer et abolir la police

Tant que les flics auront des armes et l’impunité qui va avec, elle continuera à tuer. Tous nos efforts n’ont fait que porter un coup à leur impunité ; il est temps d’aller jusqu’au bout. Ce n’est que lorsque les flics ne pourront plus nous tuer lors d’un contrôle ou d’une arrestation que la peur pourra se dissiper. De plus, une fois que la police sera désarmée, il deviendra clair à quel point elle est remplaçable pour régler les problèmes pour lesquelles nous pensions avoir besoin d’elle. Lorsque des malades mentaux agissent d’une manière qui semble erratique aux yeux des autres, nous avons besoin de conseillers et d’avocats, et non d’hommes armés. Lorsque des partenaires romantiques sont en conflit, parfois violent, nous avons besoin de personnes ayant des compétences en matière de résolution des conflits et de désescalade prenant au sérieux les violences subies, et non d’hommes violents appliquant un programme patriarcal. Lorsque les enfants ont besoin que la circulation soit dirigée pour qu’ils puissent traverser la rue, nous avons besoin d’aînés et de voisins amicaux qui les connaissent, pas de personnes brandissant des armes mortelles et ayant peu d’expérience du travail avec les enfants. La majorité des actions de la police sont nuisibles et devraient être immédiatement éliminées pour nous rendre tous plus sûrs ; une grande partie du reste pourrait être mieux réalisée par des volontaires ou des employés compétents et non armés.

En tant qu’institution, la police est violente et oppressive. Les violences policières et les meurtres ne sont que la partie la plus visible de ces structures. À ces violences s’ajoutent les humiliations et les insultes que subissent les personnes de couleur lors des contrôles, les femmes quand elles veulent porter plainte, le contrôle et la répression permanente des sans-papiers, les comportements homophobes, etc. Depuis son origine, en tant que milice de surveillance des « étrangers » et de défense de la propriété bourgeoise, à aujourd’hui, la police n’a jamais existé pour nous protéger.

Objectif #2 : Promouvoir l’autodéfense collective

Il n’y a pas de véritable « sécurité » si elle n’est pas fondée sur notre confiance et nos relations mutuelles. Pour être vraiment sûrs, nous devons être capables de définir nous-mêmes les risques auxquels nous sommes confrontés et la manière de les traiter ensemble. Les politiciens aiment bien rappeler qu’il est naïf de parler d’abolition de la police, en invoquant l’agression et le chaos qui en résulterait. Mais ce qui est vraiment naïf, c’est de continuer à croire qu’une institution responsable de violences chaque année nous protège d’une manière ou d’une autre.

L’autodéfense collective n’est pas la solution de facilité, mais c’est la seule qui donne espoir. Il faudra se protéger contre l’extrême-droite qui parade déjà pour empêcher l’autodéfense collective. [6] Il faudra prendre la responsabilité de développer de nouvelles compétences en matière de résolution des conflits et de nouvelles structures de réaction rapide. Il faudra mobiliser tout notre courage et toute notre créativité pour développer de nouvelles approches qui nous valorisent et nous protègent tous, plutôt que de nous contraindre à vivre dans la peur de l’enfermement ou de la mort.

Objectif #3 : Partager les resources via l’aide mutuelle

À Minneapolis, les communautés locales mettent en place des dépôts d’approvisionnement où les ressources pillées pendant les émeutes sont librement distribuées, à la fois pour soutenir les manifestations et pour permettre aux voisins de vivre. De même, la crise COVID-19 a popularisé les réseaux d’entraide ; à Angers, le RAARE a produit et distribué de nombreux repas gratuitement pendant toute la période du confinement. En fait, un des rôles de la police est de veiller à ce que les ressources soient distribuées non pas en fonction des besoins, même en cas de crise, mais selon un système capitaliste qui ne profite qu’aux plus riches. Détruire les barrières qui nous séparent des ressources dont nous avons besoin est l’une des choses cruciale que nous pouvons faire pour transformer notre société, rendre la police obsolète et en finir avec les violences policières.

Objectif #4 : Retirer le pouvoir aux institutions qui permettent les violences policières

La raison principale pour laquelle les violences policières continuent d’exister c’est que la grande majorité des politiciens, des procureurs et des juges, se placent systématiquement du côté des flics. Il suffit de voir le nombre de cas où des Gilets jaunes ont été condamnés sur la simple parole d’un flic. Si ces personnes ont du pouvoir c’est parce que nous le leur avons délégué. Si nous voulons vraiment assurer notre avenir contre le pouvoir arbitraire de ces personnes, nous devons nous organiser dans nos quartiers pour jeter les bases d’une nouvelle forme d’organisation politique sans représentants. Pour cela, nous pouvons nous inspirer du système des conseils dans les territoires kurdes de Rojava, des assemblées du mouvement anarchiste grec, des grèves étudiantes à Montréal, et de bien d’autres exemples. Nous pouvons construire un nouvel ordre à partir de la base, où le pouvoir des politiciens, des procureurs et des juges sera une fois pour toute de l’histoire ancienne.

Conclusion

Que faudra-t-il pour en finir avec les violences policières une fois pour toutes ? Rien de moins qu’une révolution. Mais cette révolution n’est pas une utopie lointaine. C’est un processus continu de construction de relations, de partage de ressources, d’auto-défense, de démantèlement des structures du racisme, du patriarcat et du capitalisme, et d’organisation pour répondre à nos besoins ensemble, sans police ni politiciens. Il est temps pour chacun d’entre nous de choisir un camp et de prendre position. Les enjeux sont élevés et il faudra s’organiser contre la répression. Mais comme les courageux manifestants de Minneapolis l’ont montré, le pouvoir de la police n’est pas absolu. Ensemble, nous pouvons vaincre.


Article publié le 06 Juin 2020 sur Basse-chaine.info