Mai 4, 2021
Par Rebellyon
358 visites


Le 28 avril dernier, sept anciens membres des Brigades Rouges ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en France. Le ministre de l’intĂ©rieur a assurĂ© n’avoir « aucun Ă©tat d’ñme Â» et ĂȘtre « fier de participer Ă  cette dĂ©cision qui permettra Ă  l’Italie, aprĂšs quarante ans, de tourner une page de son histoire qui est maculĂ©e de sang et de larmes Â».

Fin 2020 la ministre de la justice italienne Marta Cartabia communique Ă  son homologue français une liste de 200 noms d’ex combattantes et combattants rĂ©volutionnaires, exilĂ©s de ce cĂŽtĂ©-ci de la frontiĂšre depuis prĂšs de 40 ans. Le 8 avril elle rĂ©itĂšre « la requĂȘte urgente des autoritĂ©s italiennes pour ne pas laisser impunis les attentats des Brigades rouges Â», en se concentrant sur les « cas Â» de Marina Petrella, Giorgio Petriostefani, Narciso Manenti, Roberta Capelli, Enzo Calvitti, Giovanni Alimonti, Sergio Tornaghi, Maurizio Di Marzio, Luigi Bergamin et Raffaele Ventura. La police française procĂ©dera aux premiĂšres interpellations trois semaines plus tard ; ces dix personnes se retrouvent Ă  l’heure actuelle en contrĂŽle judiciaire, en attendant leur possible extradition.

« Un important travail prĂ©paratoire bilatĂ©ral (
) a conduit Ă  retenir les crimes les plus graves. Les dix demandes transmises Ă  la cour d’appel de Paris entrent strictement dans le cadre de la “doctrine Mitterrand” Â», a prĂ©cisĂ© l’ÉlysĂ©e. L’ancien prĂ©sident socialiste s’était en effet engagĂ© verbalement en 1985 Ă  ne pas extrader les anciens activistes italiens d’extrĂȘme gauche rĂ©fugiĂ©s en France, « Ă  l’exception de ceux qui auraient commis des crimes de sang Â». Cette idĂ©e saugrenue lui Ă©tait d’ailleurs venue aprĂšs que l’armĂ©e de l’air italienne ait commandĂ© des F16 plutĂŽt que des Mirages pour promener ses illusions de puissance de seconde zone Ă  MAC2.

« Le prĂ©sident [Macron] a souhaitĂ© rĂ©gler ce sujet, comme l’Italie le demandait depuis des annĂ©es. La France, elle-mĂȘme touchĂ©e par le terrorisme, comprend l’absolu besoin de justice des victimes. Elle s’inscrit Ă©galement, Ă  travers cette transmission, dans l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de la construction d’une Europe de la justice, dans laquelle la confiance mutuelle doit ĂȘtre au centre Â». Bla bla bla. Dans le mĂȘme temps Macron et Darmanin prĂ©sentent en avant premiĂšre un projet de loi anti-terroriste, qui permettra sĂ»rement de surveiller, rafler et neutraliser de maniĂšre plus efficiente les futurs ennemis intĂ©rieurs. Macron est en campagne pour sa rĂ©Ă©lection sur le terrain de la sĂ©curitĂ©, et doit la jouer fine pour devancer Marine Le Pen qui est en campagne sur le terrain de la sĂ©curitĂ©. Macron et Mario Draghi se sont appelĂ©s et ont dĂ» peaufiner plein de bonnes combines de chef d’État.

JPEG - 509.5 ko

Les avocats de plusieurs brigadistes font leur travail de baveux et crient au scandale : « c’est la France qui leur a donnĂ© l’asile, les autoritĂ©s, droite et gauche confondues, L’État s’était engagĂ© Ă  ce qu’il n’y ait pas d’extradition malgrĂ© les demandes rĂ©pĂ©tĂ©es des Italiens, alors pourquoi ce revirement, quarante ans aprĂšs les faits ? C’est un reniement de la parole d’État Â». Nombre de bĂątiments publics, flanquĂ©s de la devise « libertĂ© Ă©galitĂ© fraternitĂ© Â», nous rappellent que la langue du pouvoir est dĂ©cidĂ©ment fourchue. Le scandale doit donc ĂȘtre ailleurs. Peut-ĂȘtre quand le bras armĂ© de la justice aveugle vous rattrape par les cheveux dans une autre vie, alors que tout a pivotĂ© autour, et que le triste paysage de nos vies sans histoire nous crache quotidiennement nos dĂ©faites Ă  la gueule ?

Ok c’est sans doute scandaleux, mais c’est aussi le travail ordinaire de la justice, dans un Ă©tat de droit qui se respecte. On s’y sera peut ĂȘtre en partie habituĂ©. Il faut chercher ailleurs encore pour l’amertume, le goĂ»t de cendre de cette fin avril


Le scandale, l’injustice, si criante et si assourdissante qu’elle se confond avec le silence des nerfs qui lĂąchent (et donnent forme dans cette brisure Ă  nos rĂ©centes rĂ©alitĂ©s) : eux, ils continuent la guerre. « Eux Â» : les flics, les magistrats, les prĂ©sidents, les puissances Ă©conomiques qui se souviennent d’un oncle enlevĂ© contre rançon ou abandonnĂ© avec des Ă©criteaux grotesques autour du cou. Ils n’ont pas oubliĂ© les voitures des petits chefs tyraniques incendiĂ©s sur les parkings des usines. Eux ils continuent la guerre et le camp rĂ©volutionnaire semble, en ce jeudi d’avril, si dĂ©peuplĂ©. Quel mouvement viendra contester la dĂ©cision judiciaire, envahir une chancellerie, Ă©ventrer un fourgon cellulaire ? Quelles complicitĂ©s au long cours permettront la cavale fantastique des dix vieux de la vieille ?

Ils continuent la guerre et en face on reste dĂ©sarmĂ© ; au point qu’ils peuvent l’appeler la paix, leur maudite guerre, ou la dĂ©mocratie ou l’économie de marchĂ©. Ils veulent faire croire qu’on peut faire la guerre Ă  un virus et la paix avec ce qui nous humilie et nous arrache toute possibilitĂ© d’une vie digne. Avec ce qui entasse les morts aux frontiĂšres, ce qui bousille les vies perdues Ă  la gagner sur le dos d’autres vies perdues Ă  la gagner sur le dos, sur le ventre, sous la peau d’autres vies perdues.

C’est quoi gagner ? « L’histoire jugera Â». Elle a jugĂ© : la stratĂ©gie et la politique des Brigades Rouges n’ont pas permis de faire la rĂ©volution. Mais le Mouvement, les luttes ouvriĂšres, les luttes de quartier, les offensives fĂ©ministes, dĂ©sirantes, dĂ©lirantes ont dĂ©gondĂ© la porte du Temps et ouvert une situation rĂ©volutionnaire, dans l’Italie de l’époque. Pendant dix ans et plus. Et parfois, effectivement, par des actions armĂ©es (Ă©changes de tirs avec les forces de l’ordre, affrontements de rue, braquages et autres opĂ©rations de rĂ©appropriations prolĂ©tariennes, attaques des centres du pouvoir politique et Ă©conomique, de locaux fascistes, enlĂšvements, jambisations, assassinats de « personnalitĂ©s Â», de contremaĂźtres, de magistrats, de flics plus ou moins gradĂ©s, de journalistes plus ou moins hostiles…). Et la police, les services spĂ©ciaux, les fascistes et les forces du capital ont refermĂ© la porte. En dĂ©chaĂźnant la violence contre insurrectionnelle (crĂąnes fracassĂ©s, tirs Ă  balles rĂ©elles, colis piĂ©gĂ©s, assassinats extra-judiciaires, arrestations massives, tortures systĂ©matisĂ©es).

Une sorte de tenue ou de dĂ©cence minimale exige ce petit rĂ©tablissement, pas mĂȘme acrobatique, mais si mal venu quand l’invocation du « terrorisme Â» et de ses « victimes Â» suffit Ă  dissiper les vĂ©ritĂ©s historiques en simples fumerolles d’un brasier mal Ă©teint (seulement dans nos rĂȘves, dans des mĂ©moires empruntĂ©es et bĂątardes ?).

Pendant dix ans et plus, en Italie, les mouvements rĂ©volutionnaires se sont affrontĂ©s Ă  l’ordre du monde en une guerre civile de basse intensitĂ©.

JPEG - 252.1 ko

Le conflit Ă©tait Ă  l’évidence asymĂ©trique, rendant sans doute dĂ©risoire les tentatives pour rendre coup pour coup ou pour dĂ©fendre militairement les espaces politiques arrachĂ©s par le mouvement. Et comme ils continuent la guerre, la justice sera rendue de maniĂšre asymĂ©trique (c’est Ă  dire comme toujours, conformĂ©ment au droit des vainqueurs et de la bourgeoisie triomphante) : il s’agira de poursuivre jusqu’au bout les personnes suspectĂ©es pour l’assassinat de policiers et de carabiniers quand aucun agent des forces de l’ordre n’a Ă©tĂ© incriminĂ© pour l’assassinat de militants et de militantes, mĂȘme tuĂ©s dans leur sommeil. On poursuivra jusqu’au bout les personnes suspectĂ©es pour l’assassinat des responsables des prisons spĂ©ciales oĂč les dĂ©tenues rĂ©volutionnaires pouvaient ĂȘtre torturĂ©es impunĂ©ment. On traquera jusqu’au bout les personnes suspectĂ©es de l’assassinat d’un commissaire de police qui a couvert ou organisĂ© la dĂ©fenestration de l’anarchiste Pinelli, accusĂ© d’un attentat Ă  la bombe meurtrier, et que la justice italienne imputera quelques annĂ©es plus tard Ă  des rĂ©seaux d’extrĂȘme droite pilotĂ©s par les services secrets, dans le cadre de leur fameuses « stratĂ©gie de la tension Â».

« L’absolu besoin de justice des victimes Â» se confond fort opportunĂ©ment avec cet autre absolu besoin, Ă©tatique et bien compris celui-lĂ , d’écraser et de dĂ©faire tout ce qui pourrait rĂ©pondre, donner forme de maniĂšre parfois confuse et tragique, Ă  la possibilitĂ© rĂ©volutionnaire.

Eux continuent la guerre. On leur laisse. Et nous, comment vivre la rĂ©volution ?




Source: Rebellyon.info