DĂ©cembre 12, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Nous avons crĂ©Ă© le syndicat Ă  Varna en 2014. Au dĂ©part nous Ă©tions une douzaine de personnes de la ville, la plupart d’entre nous travaillaient dans diffĂ©rentes entreprises du secteur services et du tourisme, il y avait aussi un fraiseur. Nous nous Ă©tions rencontrĂ©s lors des manifestations contre la hausse des prix de l’électricitĂ© un an auparavant et avions dĂ©cidĂ© d’ĂȘtre anarchistes. C’est pourquoi le syndicat dĂ©marrĂ© comme une initiative anarcho-syndicaliste, mĂȘme si nous n’avions aucune expĂ©rience politique ou syndicale Ă  l’époque. Il s’est avĂ©rĂ© qu’il existait dĂ©jĂ  une organisation anarcho-syndicaliste en Bulgarie, Ă  savoir l’ARS (Syndicat Autonome des Travailleurs), basĂ©e Ă  Sofia, nous venons donc de les rejoindre et nous nous appelons ARS – Varna. Il s’est avĂ©rĂ© qu’ils n’avaient pas non plus d’expĂ©rience syndicale et aucune activitĂ© syndicale rĂ©elle hormis l’organisation de manifestations autour des questions sociales et du 1er mai. C’est par cela que nous avons commencĂ©, et Ă  l’époque nous Ă©tions plus un groupe militant de partisans de l’anarcho-syndicalisme qu’une organisation syndicale.

A cette Ă©poque, nous avons assistĂ© Ă  plusieurs confĂ©rences syndicales internationales qui nous ont aidĂ©s Ă  nous positionner. Il est important de prĂ©ciser le contexte dans lequel nous avons Ă©tĂ© (et sommes toujours) contraints d’organiser et de mener nos activitĂ©s. La Bulgarie est un petit pays Ă  la pĂ©riphĂ©rie de l’Europe, que beaucoup qualifieraient de « pas trĂšs important Â» politiquement et Ă©conomiquement. Les processus habituels de privatisation, libĂ©ralisation et dĂ©rĂ©glementation se dĂ©roulent ici, mais ce qui le distingue peut-ĂȘtre, ce sont leurs consĂ©quences extrĂȘmes : la Bulgarie est le pays le plus pauvre de l’UE avec les salaires les plus bas, les retraites les plus basses et les pires services publics, Ă©ducation et santĂ© comprises. C’est Ă©galement le pays oĂč les jours de grĂšve sont les plus faibles en Europe, le taux de syndiquĂ©.e.s est lĂ©gĂšrement infĂ©rieur Ă  la moyenne europĂ©enne (18 % de la force de travail) et concerne principalement dans le secteur public. La dĂ©sindustrialisation caractĂ©ristique de la restructuration du capitalisme europĂ©en depuis la fin des annĂ©es 1970 et le dĂ©but des annĂ©es 1980 en Europe, a touchĂ© la Bulgarie (et le bloc de l’Est) avec une dizaine d’annĂ©es de retard mais a Ă©tĂ© beaucoup plus rapide provoquant un changement brutal de la structure Ă©conomique et de la classe laborieuse.

Du point de vue des traditions syndicales et rĂ©volutionnaires, il est important de dire qu’il existe un Ă©norme fossĂ© intergĂ©nĂ©rationnel en Bulgarie. Avant 1944, il y avait des organisations rĂ©volutionnaires et des syndicats relativement nombreux et puissants dans ce pays, mais aprĂšs la rĂ©pression des annĂ©es 1920 et 1930 puis la mise en place du socialisme d’État, ils ont tous Ă©tĂ© dĂ©truits ou intĂ©grĂ©s Ă  l’appareil Ă©tatique, et aujourd’hui ces traditions ont Ă©tĂ© complĂštement anĂ©anties, il n’y en a aucun souvenir vivant.

Varna est la troisiùme plus grande ville du pays avec une population d’environ 350 000 personnes. Avant la fondation du syndicat, il n’y avait pas une seule organisation de gauche ici, à moins de compter les structures fictives du Parti socialiste bulgare et quelques vieux communistes.

Politiquement, parmi les travailleurs et travailleuses de Varna (et dans le pays en gĂ©nĂ©ral), les rĂ©cits de la soi-disante «Transition» dominent, se caractĂ©risant par un anticommunisme viscĂ©ral d’un cĂŽtĂ© et la nostalgie du passĂ© socialiste de l’autre. A travers le prisme de la Transition, ces deux tendances prennent une forme particuliĂšre. L’anticommunisme est liĂ© Ă  la dĂ©mocratisation mais aussi aux politiques de libre marchĂ©, la privatisation et la dĂ©rĂ©gulation, ainsi qu’à l’orientation gĂ©opolitique occidentale du pays. L’anticommunisme existe sous une forme anhistorique, intĂ©riorisĂ© par une grande partie de la population. Il n’est pas rare d’entendre un collĂšgue dĂ©finir la baisse de salaire d’une entreprise ou l’intimidation par le patron comme du « communisme Â». Tout cela rend extrĂȘmement difficile pour les travailleurs non seulement d’agir, mais mĂȘme de penser politiquement.

La nostalgie du socialisme, pour sa part, se dĂ©finit Ă  travers le prisme du nationalisme et s’exprime principalement dans l’idĂ©e d’un « État fort, une armĂ©e forte et une Ă©conomie nationale forte », nostalgie de l’État-providence de l’aprĂšs-guerre, et par une orientation gĂ©opolitique vers l’Est. Ces tendances varient, l’anticommunisme prĂ©valant dans les grandes villes de l’ouest du pays, tandis qu’à l’est et dans les petites villes et villages, la nostalgie prĂ©vaut.

Premiers pas

Dans cet environnement, et notre orientation Ă©tant plus claire, nous avons commencĂ© un travail actif. Notre premiĂšre section syndicale a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e dans le centre social que nous avions ouvert un an plus tĂŽt. Par la suite, nous avons louĂ© une piĂšce indĂ©pendante. DĂ©but 2015, le mĂ©contentement Ă©clate dans les chemins de fer. La direction prĂ©parait la privatisation et les travailleurs et travailleuses faisaient pression sur les syndicats officiels pour organiser la rĂ©sistance. Le mĂ©contentement Ă©tait si grand que le syndicat Podkrepa fut contraint d’annoncer une manifestation contre la privatisation et les licenciements. Nous avons Ă©galement dĂ©cidĂ© d’intervenir, non pas pour nous rallier Ă  l’initiative de « Podkrepa », mais en appelant Ă  une manifestation Ă  part Ă  la gare de Varna. Nous avons rĂ©ussi Ă  mobiliser une vingtaine de personnes de notre syndicat nouvellement crĂ©Ă©. Plusieurs cheminots se sont Ă©galement prĂ©sentĂ©s. La manifestation a Ă©tĂ© un succĂšs et nous avons ensuite organisĂ© une rĂ©union pour discuter des problĂšmes Ă  BDZ et des possibilitĂ©s de rĂ©sistance. Lors de cette rĂ©union, nous avons parlĂ© d’organiser une grĂšve illĂ©gale et d’autres formes d’action directe. La rĂ©union et les discussions se sont bien dĂ©roulĂ©es, plusieurs travailleurs du chemin de fer s’y sont joints. Deux d’entre eux ont mĂȘme adhĂ©rĂ© Ă  notre « syndicat ». Naturellement, ils ne sont pas restĂ©s longtemps. L’organisation n’était pas encore prĂȘte Ă  accepter de nouveaux membres, sa structure n’était pas clairement Ă©tablie, nous n’avions aucune expĂ©rience syndicale et la lutte dans les chemins de fer s’est vite Ă©teinte.

MalgrĂ© tout, cela nous a donnĂ© l’enthousiasme et la confiance dont nous avions besoin pour participer efficacement aux conflits sociaux et attirer des travailleurs. Dans les mois qui ont suivi, nous avons Ă©tĂ© acteurs de nombreux micro conflits. Ainsi des serveuses d’une boĂźte de nuit de Golden Sands prĂšs de Varna sont venues nous voir. Aucun membre du personnel – barmans, serveurs, hĂŽtesses, ni mĂȘme les ouvriers du bĂątiment qui avaient rĂ©amĂ©nagĂ© le restaurant en dĂ©but de saison, n’avaient reçu de salaire. Nous avons dĂ©couvert que le patron de la boĂźte de nuit Ă©tait un escroc bien connu de Sofia, dont il Ă©tait difficile d’obtenir quoi que ce soit par des « moyens lĂ©gaux Â». Nous avons donc dĂ©cidĂ© que notre meilleure approche Ă©tait l’action directe. Avec les travailleurs et travailleuses, et leurs proches venu.e.s en soutien, nous avons organisĂ© une action devant la boĂźte de nuit, situĂ©e dans le cĂ©lĂšbre HĂŽtel International. Cela s’est passĂ© le 8 mars. Nous avons rĂ©ussi Ă  faire un grand foin devant l’hĂŽtel. Nous avons mĂȘme demandĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision locale de faire un reportage. L’entreprise a envoyĂ© des agents de sĂ©curitĂ© privĂ©s menaçants qui nous ont pris en photo quoique sans intervenir. Les rĂ©sultats ne se sont pas fait attendre. Une heure aprĂšs la manifestation, nous avons reçu un appel du directeur de l’hĂŽtel, furieux de l’atteinte portĂ©e Ă  son image en dĂ©but de saison. Le lendemain, le patron de la boĂźte de nuit Ă©tait virĂ©.

D’autres fois, les choses se passaient beaucoup plus simplement. Ainsi, un ouvrier du bĂątiment est venu nous voir, Ă©galement parce qu’il n’avait pas Ă©tĂ© payĂ©. Sur un ton menaçant, nous avons expliquĂ© au patron au tĂ©lĂ©phone que s’il ne payait pas tout de suite, le syndicat interviendrait. Cela a suffi et l’argent a Ă©tĂ© versĂ© au travailleur le jour mĂȘme.

Notre tactique Ă©tait d’utiliser tout moyen mais en fonction de la situation. Nous avons Ă©galement eu recours Ă  des plaintes auprĂšs de l’Inspection du travail. Cela a parfois eu un effet, mĂȘme si dans la plupart des cas, l’action directe Ă©tait beaucoup plus rapide et plus efficace.

Ces petites victoires ont Ă©tĂ© utiles pour acquĂ©rir de l’expĂ©rience syndicale. Elles n’ont cependant pas aidĂ© Ă  l’organisation Ă  grande Ă©chelle. MĂȘme si certains des travailleurs et travailleuses que nous avons aidĂ©.e.s sont devenus adhĂ©rent.e.s, ils et elles ne sont pas non plus devenus des syndicalistes activistes.

La lutte ouvriĂšre de Piccadilly

Un tournant pour nous est survenu dĂ©but 2017, huit cents personnels travailleurs de l’une des principales chaĂźnes de vente au dĂ©tail de l’époque avaient Ă©tĂ© licenciĂ©s. Lorsque nous avons appris la situation Ă  Piccadilly ooĂč travailleurs et travailleuses s’organisaient pour manifester devant le plus grand site de la chaĂźne Ă  Varna, nous avons dĂ©cidĂ© d’intervenir immĂ©diatement. Tout d’abord, nous avons fait quelques recherches. L’entreprise avait dĂ©clarĂ© faillite et les patrons s’étaient planquĂ©s. Il s’est avĂ©rĂ© que personne ne savait qui Ă©taient exactement les propriĂ©taires. La sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© enregistrĂ©e en tant que sociĂ©tĂ© offshore Ă  Chypre, laquelle appartenait Ă  une autre sociĂ©tĂ© offshore aux Seychelles. Nous sommes allĂ©.e.s Ă  la manifestation. Nous les avons aidĂ©s Ă  rĂ©diger collectivement une liste de revendications et avons organisĂ© une assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale spontanĂ©e aprĂšs la manifestation pour discuter des prochaines Ă©tapes. Il s’est avĂ©rĂ© qu’ils ne savaient pas non plus qui Ă©tait le ou les patrons de l’entreprise. La rumeur disait qu’elle appartenait aux frĂšres Popov (cĂ©lĂšbres pour la faillite d’une grande entreprise Ă  Sofia), sans preuve. La situation Ă©tait difficile. Avec l’entreprise en faillite et sans patron, toutes nos stratĂ©gies prĂ©cĂ©dentes Ă©taient inutiles. Nous ne pouvions attaquer l’image d’une entreprise en faillite si son propriĂ©taire Ă©tait inconnu.

Il Ă©tait important pour nous d’encourager les personnes travailleuses Ă  la prise de dĂ©cision collective pour s’unir, dĂ©passer les hiĂ©rarchies internes et clarifier les objectifs et les mĂ©thodes pour les atteindre. Ces rencontres nous ont aussi permis, en tant qu’acteurs externes, de mieux comprendre les dynamiques internes du collectif et les possibilitĂ©s d’organisation de la rĂ©sistance commune. La plupart des victimes travaillaient pour la chaĂźne depuis plus d’une dĂ©cennie. Elles se connaissaient bien et cela avait crĂ©Ă© un sentiment naturel de camaraderie et de solidaritĂ©, malgrĂ© l’absence d’une histoire commune des luttes au travail, complĂštement absentes de la mĂ©moire collective des travailleurs.

Diverses stratĂ©gies ont Ă©tĂ© discutĂ©es lors de ces assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales. Au dĂ©but, deux ouvriĂšres proposĂšrent d’occuper les magasins, notamment les locaux administratifs avec les coffres forts (oĂč l’on supposait qu’il restait de l’argent). L’idĂ©e Ă©tait de dissuader leur saisie par la banque, qui devait en prendre possession Ă  tout moment, du moins jusqu’à ce que nous recevions l’assurance que le contenu des coffres forts servirait Ă  payer les ouvriers. MalgrĂ© notre fort soutien, ce plan n’a pas Ă©tĂ© approuvĂ© par les autres personnels ouvriers, et nous n’avons pas eu le temps d’en discuter plus sĂ©rieusement, car dĂšs le lendemain la banque a pris possession, et les coffres Ă©taient vides.

Nous sommes donc passĂ©s au plan B, qui consistait Ă  attaquer le soi-disant « Fonds de garantie des crĂ©ances Â». Il s’agit d’un organisme spĂ©cial crĂ©Ă© en vertu des rĂšgles de l’UE dans lequel chaque employeur de taille moyenne et grande est tenu de payer un prĂ©lĂšvement annuel minimum Ă  utiliser pour payer les salaires en cas de non-paiement ou de faillite de l’entreprise. Le problĂšme Ă©tait que, dans le passĂ©, les employeurs avaient rĂ©ussi Ă  faire adopter des changements juridiques au Parlement qui rendaient ce fonds inaccessible, introduisant une date limite d’application irrĂ©aliste. La caisse Ă©tait pleine d’argent (alors prĂšs de 260 millions de levs) que les travailleurs ne pouvaient pas utiliser, et sous prĂ©texte que la caisse Ă©tait pleine, les employeurs avaient arrĂȘtĂ© les cotisations annuelles obligatoires. Avec les travailleurs et travailleuses, nous avons dĂ©cidĂ© de faire pression pour que le fonds soit ouvert, en poursuivant les manifestations.

Nous avons fixĂ© une date et une heure, les invitant Ă  la section syndicale la veille pour prĂ©parer ensemble affiches et banderoles. Plusieurs personnes ont rĂ©pondu, et alors que nous travaillions ensemble sur les matĂ©riaux, nous avons pu crĂ©er des liens. Le lendemain nous avons organisĂ© une manifestation qui a commencĂ© aux portes de la boutique et s’est terminĂ©e devant la mairie. Une centaine de personnes de Piccadilly et une dizaine ou une quinzaine du syndicat s’y sont jointes. AprĂšs quelques discours bruyants, nous nous sommes dirigĂ©s vers la banque crĂ©anciĂšre, qui Ă©tait dĂ©sormais en possession des actifs de l’entreprise aprĂšs sa faillite. Les travailleurs et travailleuses en colĂšre ont assiĂ©gĂ© l’établissement et – Ă  la grande horreur des employĂ©.e.s et de la clientĂšle – ont commencĂ© Ă  cogner les carreaux. AprĂšs une brĂšve bagarre avec la police, les passions se sont calmĂ©es.

Nous avons Ă©tĂ© frappĂ©.e.s par le transfert des hiĂ©rarchies du lieu de travail vers la manifestation. Les personnels les plus bruyants et les plus actifs au dĂ©but Ă©taient ceux des niveaux infĂ©rieurs de gestion – les superviseurs et les gestionnaires de site. En revanche, la majoritĂ© des personnels travailleurs, principalement des caissiers et des agents d’entretien, Ă©taient passifs et se tournaient vers les petits managers pour le leadership. Mais les manifestations se sont transformĂ©es en une campagne d’un an. Beaucoup de celles et ceux qui Ă©taient actifs au dĂ©but se sont lassĂ©.e.s et Ă©taient dĂ©sabusĂ©.e.s. Mais de nouveaux leaders ont Ă©mergĂ© de la majoritĂ© des « personnels travailleurs ordinaires Â» et Ă©taient dĂ©terminĂ©s Ă  mener la lutte Ă  terme. Avec le temps, certain.e.s ont cessĂ© de venir aux rĂ©unions et annulĂ© leur adhĂ©sion, mais quelques-un.e.s des « nouveaux leaders » sont non seulement restĂ©s mais sont devenus certains de nos syndicalistes les plus actifs. L’une d’entre elles, une femme d’origine turque et ancienne caissiĂšre Ă  Piccadilly, est dĂ©sormais la prĂ©sidente nationale du syndicat. Mais examinons la campagne en dĂ©tail car elle a conduit Ă  des dĂ©veloppements inattendus pour nous-mĂȘmes.
AprĂšs la grande manifestation Ă  Varna, nous avons commencĂ© Ă  avoir des rĂ©unions rĂ©guliĂšres avec les travailleurs et avons organisĂ© plusieurs autres manifestations, dont une nationale dans la capitale. Y ont participĂ© des travailleurs et travailleuses des magasins de la chaĂźne lĂ -bas, ainsi que des travailleurs de l’entreprise de tĂ©lĂ©communications Max Telecom, avec qui nous Ă©tions en contact depuis un certain temps et qui n’avaient pas non plus Ă©tĂ© payĂ©.e.s. Le fait que nous ayons rĂ©ussi Ă  unir les protestations de personnes de diffĂ©rents secteurs confrontĂ©s aux mĂȘmes problĂšmes au travail a Ă©tĂ© un grand succĂšs pour nous. Mais la grande surprise est venue quand, pendant la manifestation, nous avons Ă©tĂ© rejoints par plusieurs ouvrier.e.s que personne ne connaissait. Lorsque nous avons commencĂ© Ă  parler, nous avons dĂ©couvert que ces personnes venaient de l’usine chimique Neochim Ă  Dimitrovgrad et avaient parcouru plusieurs centaines de kilomĂštres pour soutenir la manifestation « contre l’arbitraire patronal ». Incroyable ! Nous avons par la suite Ă©tabli une relation trĂšs Ă©troite. Nous sommes allĂ©s plusieurs fois Ă  Neochim (la plupart en soutien pour faire pression sur la direction) et finalement en 2020, nous nous sommes rĂ©uni.e.s dans une organisation commune, mais nous en parlerons plus tard.
La manifestation Ă  Sofia a atteint ses objectifs. Le vol par salaire impayĂ© est devenu un problĂšme national. Du coup, cela a chauffĂ© l’ambiance et l’enthousiasme. À peu prĂšs au mĂȘme moment, une grĂšve illĂ©gale a Ă©clatĂ© dans une mine de manganĂšse prĂšs de Varna. Les mineurs de l’équipe de jour se sont barricadĂ©s dans la mine et ont refusĂ© de remonter Ă  la surface. La raison Ă©tait encore le vol de salaire. Avec quelques ouvriers de Piccadilly, nous avons organisĂ© une petite manifestation. Toute la journĂ©e – avec des mineurs de l’autre Ă©quipe qui s’étaient rassemblĂ©s devant pour soutenir leurs collĂšgues – nous avons bloquĂ© l’entrĂ©e de la mine.
Nous avons collectĂ© de l’argent pour la nourriture des grĂ©vistes, que nous leur avons descendu avec une corde et un seau. Les travailleurs et travailleuses en difficultĂ© de Piccadilly ont Ă©changĂ© leurs expĂ©riences et partagĂ© leur solidaritĂ© avec les mineurs en grĂšve. Ce fut un grand jour. Finalement, la grĂšve a Ă©tĂ© annulĂ©e aprĂšs l’intervention du syndicat jaune, dont le reprĂ©sentant est entrĂ© secrĂštement en contact avec un reprĂ©sentant de la direction et, aprĂšs d’innombrables exhortations, a persuadĂ© les personnels de mettre fin Ă  la grĂšve. MalgrĂ© les mensonges du syndicat, ils n’ont jamais reçu tout l’argent qui leur Ă©tait dĂ». Nous sommes toujours en contact avec certains mineurs mĂȘme si la mine n’est plus opĂ©rationnelle et qu’ils travaillent ailleurs.
Les manifestations de Piccadilly furent un point d’orgue. Depuis, nous avons organisĂ© plusieurs autres actions localement, mais avec une participation de plus en plus faible. Un an s’était Ă©coulĂ© depuis le dĂ©but de la campagne et petit Ă  petit, nous avons tous commencĂ© Ă  nous dĂ©moraliser. Nous avons rĂ©flĂ©chi Ă  la maniĂšre de tirer le meilleur parti de l’échec inĂ©vitable, comment expliquer aux travailleurs que bien que n’ayant pas rĂ©ussi Ă  rĂ©cupĂ©rer les salaires, la lutte en elle-mĂȘme avait Ă©tĂ© motivante et avait ouvert les yeux de beaucoup d’entre nous sur les besoins des travailleurs et travailleuses quant Ă  la solidaritĂ© et rĂ©sistance face Ă  l’arbitraire patronal. Nous ne voulions pas que tout cet enthousiasme, surtout des ouvriers et ouvriĂšres qui nous avaient rejoints, se perde dans le bourbier de la frustration et du dĂ©faitisme. Mais alors que nous rĂ©flĂ©chissions exactement Ă  la façon de perdre avec dignitĂ©, quelque chose d’inattendu s’est produit : nous avons gagnĂ© ! Les manifestations dans la capitale et l’attention mĂ©diatique portĂ©e au problĂšme avaient mis en branle les rouages ​​de la machine politique. A l’approche des Ă©lections, plusieurs politiciens de l’opposition ont dĂ©cidĂ© de profiter de l’occasion pour marquer des points dans la sociĂ©tĂ© en soumettant au vote des amendements Ă  la loi sur le Fonds de garantie des sinistres. Ainsi, plus de 800 travailleurs et travailleuses de Piccadilly ont reçu leur salaire dĂ». De plus, l’ouverture du fonds signifiait que toutes les autres victimes de vol de salaire pourraient obtenir leur argent du fonds. Plus de 4 000 personnes en ont bĂ©nĂ©ficiĂ© en seulement un an aprĂšs l’ouverture du fonds. Une victoire spectaculaire qui a montrĂ© que les travailleurs et travailleuses luttant pour leurs intĂ©rĂȘts matĂ©riels, ont le pouvoir non seulement de gagner, mais de remporter des acquis pour l’ensemble de la classe ouvriĂšre. Ce fut notre plus grande victoire.
C’est pendant la campagne de Piccadilly qu’est arrivĂ©e l’heure oĂč nous pouvions dĂ©sormais nous appeler Ă  juste titre une vĂ©ritable organisation syndicale, capable de mener des luttes sĂ©rieuses et de gagner.

Publié par Konflikt, le 24/11/2021
Traduit de l’anglais par Monica Jornet. Groupe Gaston CoutĂ© FA Loiret




Source: Monde-libertaire.fr