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Utiliser les outils du pouvoir ?

Dans Courant Alternatif de novembre 2020, nous faisions Ă©tat du combat d’une association de quartier de Saint-Nazaire contre les pollutions industrielles, et comment avec d’autres associations de riverains de la zone industrialo-portuaire, elle Ă©tait parvenue Ă  rĂ©vĂ©ler des chiffres alarmants sur la surmortalitĂ© par cancer et les surinfections respiratoires dans l’Estuaire de la Loire [1].

À ce jour, ces associations [2] ont arrachĂ© aux pouvoirs publics la rĂ©alisation d’une Ă©tude de zone, Ă  dĂ©faut d’une Ă©tude Ă©pidĂ©miologique qu’elles rĂ©clamaient initialement.

Une Ă©tude de zone mesure les impacts des activitĂ©s humaines sur les milieux et la santĂ©. Son schĂ©ma est dĂ©fini nationalement par l’INERIS, Institut National de l’Environnement Industriel et des Risques. PlacĂ© sous la responsabilitĂ© du MinistĂšre de l’Environnement, cet organisme est clairement au service des industriels : sa mission Ă©tant de conduire des recherches ou des Ă©tudes afin de prĂ©venir les risques que les activitĂ©s Ă©conomiques font peser sur la santĂ©, la sĂ©curitĂ© des personnes, des biens ou de l’environnement. Par prĂ©venir il faut comprendre communiquer pour rendre acceptables les menaces sanitaires et environnementales auprĂšs des populations exposĂ©es.




Cette Ă©tude de zone prĂ©voit de dresser l’état des milieux dans la zone et d’estimer s’il est compatible avec les usages qui en sont faits ; mesurer les risques sanitaires en dĂ©terminant si les pollutions (et nuisances) observĂ©es constituent un risque prĂ©occupant pour la santĂ© de la population ; prĂ©venir et gĂ©rer les risques Ă©tablis, envisager les actions Ă  mettre en Ɠuvre afin de prĂ©server ou retrouver un Ă©tat satisfaisant des milieux et ainsi diminuer l’impact potentiel sur la santĂ©.

Pour cela un ComitĂ© d’orientation stratĂ©gique (COS) dĂ©finit un programme de travail en concertation entre les reprĂ©sentants de 5 collĂšges : administration (l’État), opĂ©rateurs publics ou privĂ©s (les industriels), collectivitĂ©s territoriales, associations, personnalitĂ©s qualifiĂ©es. C’est dans la dĂ©finition mĂȘme de ce COS que se situent les premiĂšres batailles : quels seront sa composition et son fonctionnement ? La seconde bataille concerne la dĂ©finition mĂȘme de la zone d’étude si sa superficie est limitĂ©e pour la faisabilitĂ© des Ă©tudes Ă  400 km2, les associations et les Ă©lus la revendiquent la plus large possible, alors que l’État et les industriels souhaitent la rĂ©duire Ă  minima…

Suivront ensuite la question des financements et des Ă©lĂ©ments recherchĂ©s (types de pollutions : air, eau, sols…), du choix des laboratoires mandatĂ©s pour les Ă©tudes, puis de la communication des rĂ©sultats et des propositions d’actions de prĂ©vention ou de rĂ©duction des risques. Le tout sur une durĂ©e d’au moins trois ans : 1 an pour dĂ©terminer le cadre d’étude et la mĂ©thodologie, 1 an pour la collecte des donnĂ©es et les campagnes de mesure, une troisiĂšme annĂ©e pour analyser tout cela et savoir quoi en faire [3].

Pendant ce temps, les dĂ©rogations pour l’utilisation de produits dangereux, les entorses au Code de l’environnement en termes de rejets atmosphĂ©riques ou aqueux se poursuivront. À noter par exemple que l’étude de zone estime l’exposition liĂ©e aux pollutions ambiantes, mais pas celle sur les lieux de travail. La santĂ© au travail, celle des salarié·e·s des industries et du Port qui sont pourtant les premiers exposé·e·s est donc exclue. Il est fort Ă  craindre pour les associations que cette victoire du dĂ©voilement d’un problĂšme de santĂ© publique se transforme en Ă©touffoir des revendications d’amĂ©lioration des conditions de vie et de travail. Si la question de la surmortalitĂ© n’est plus complĂštement dissimulĂ©e sous le tapis de la consommation d’alcool et de tabac, elle risque de se fondre dans des querelles d’experts qui tenteront de dĂ©montrer qu’il n’y a rien de scientifiquement Ă©tabli et que les corrĂ©lations entre pollution industrielle et santĂ© publique sont trop complexes pour en tirer des conclusions sanitaires…




DĂšs lors, quel sens pour les associations de riverains Ă  se retrouver dans un tel Ă©quipage ? La seule issue est d’espĂ©rer trouver un peu de grain Ă  moudre pour alimenter les questions sur l’utilitĂ© sociale des procĂšs industriels au regard de l’intĂ©rĂȘt rĂ©el des populations, et pas seulement du dĂ©veloppement Ă©conomique et du bassin d’emploi. Si quelques brĂšches sont Ă©largies de ce cĂŽtĂ©-lĂ  ce sera encore une avancĂ©e, mais au risque toutefois de rĂ©habiliter l’État et son cortĂšge de normes comme agent neutre Ɠuvrant pour le bien public dans le respect des contraintes gĂ©nĂ©rales, et de dĂ©possĂ©der encore plus les populations de leurs capacitĂ©s politiques pour construire des alternatives Ă  la soumission gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  l’industrie mortifĂšre. C’est l’équilibre prĂ©caire du militantisme institutionnel.

Multiplier les mobilisations ?

La derniĂšre catastrophe industrielle d’ampleur dans l’Hexagone, l’incendie de l’usine Lubrizol Ă  Rouen en septembre 2019, a remis concrĂštement la question du risque industriel sur le devant de la scĂšne mĂ©diatique. Le confinement du printemps 2020 a de nouveau rendu visible une « nature Â», habituellement relĂ©guĂ©e par l’urbanisme, l’industrie et le salariat. La pandĂ©mie de Covid est apparue pour beaucoup comme une des consĂ©quences de l’artificialisation du monde. Dans ce contexte, un « Appel contre la rĂ©intoxication du monde Â» a ainsi Ă©tĂ© lancĂ© en mai 2020 par des rĂ©seaux autour de la ZAD de Notre Dame des Landes et Ă  la faveur des mobilisations des jeunes pour le climat, ou des collectifs Extinction RĂ©bellion [4] :


« (…) de maniĂšre inĂ©dite dans le CapitalocĂšne, les gaz Ă  effet de serre ont diminuĂ© partout ou Ă  peu prĂšs. Des pans de mer, de terres ont commencĂ© doucement Ă  se dĂ©sintoxiquer, tout comme l’air des villes suffoquĂ©es de pollution. Les oiseaux sont revenus chanter. Alors pour qui se soucie des formes de vie qui peuplent cette planĂšte plutĂŽt que d’achever de la rendre inhabitable, la pandĂ©mie dans laquelle nous sommes plongĂ©.es, en dĂ©pit de tous les drames qu’elle charrie, pourrait aussi reprĂ©senter un espoir historique. Nous avons paradoxalement vu se dessiner le tournant que l’humanitĂ© aurait dĂ» prendre depuis bien longtemps : faire chuter drastiquement la nocivitĂ© globale de ses activitĂ©s. (
)

Le gouvernement parle du mois de juin comme d’une “nouvelle marche” dans un dĂ©confinement qui n’est pour lui qu’une remise en marche de l’économie et de la destruction du vivant. La seule « marche Â» sensĂ©e c’est au contraire d’agir concrĂštement pour l’arrĂȘt des secteurs de productions les plus empoisonnants. Nous appelons donc Ă  une premiĂšre sĂ©rie de mobilisations simultanĂ©es le mercredi 17 juin.

Nous devons trouver des formes de mobilisations adĂ©quates Ă  la situation. Nous traversons une pĂ©riode oĂč chacune d’entre elles peut avoir une portĂ©e dĂ©cuplĂ©e. On peut initier beaucoup Ă  peu, mais on doit aussi se donner les moyens d’ĂȘtre nombreux·ses. Nous nous appuierons sur la tĂ©nacitĂ© des zads, la fougue des gilets jaunes, l’inclusivitĂ© et l’inventivitĂ© des grĂšves et occupations climatiques d’une jeunesse qui n’en peut plus de grandir dans un monde condamnĂ©. Nous agirons en occupant l’espace adĂ©quat entre chaque personne et pourquoi pas masquĂ©s·e·s quand cela s’avĂšre nĂ©cessaire pour se protĂ©ger les un·e·s les autres, mais nous agirons ! (
) Â»

Cette « dynamique Â» a impulsĂ© « les mobilisations du 17 Â», celle du 17 juin 2020, puis du 17 novembre, et derniĂšrement celle du 17 avril 2021. Elles concernent une multitude de luttes locales trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes, visant aussi bien le dĂ©veloppement de la 5G que les nuisances de cimenterie, en passant par l’installation d’entrepĂŽts Amazon ou les dĂ©fenses de jardins collectifs, la promotion du vĂ©lo, comme une multitude de luttes contre des grands projets inutiles et imposĂ©s (GP2I en novlangue acronymique) [5].

Cependant une addition des luttes ne fait pas un mouvement, et le « localisme Â» conjuguĂ© Ă  l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des thĂšmes, comme des formes de luttes de cette galaxie d’initiatives, conduit Ă  l’absence de cohĂ©rence globale de cette dynamique, et malgrĂ© le volontarisme activiste, la difficultĂ© Ă  construire une identitĂ© commune est prĂ©gnante.

C’est peut-ĂȘtre pour rĂ©pondre Ă  cette difficultĂ© qu’en janvier 2021 a Ă©tĂ© lancĂ© l’appel aux « SoulĂšvements de la Terre Â», impulsĂ© une fois encore depuis la ZAD de Notre Dame des Landes [6]

« La catastrophe Ă©cologique n’est pas Ă  venir, elle est dĂ©jĂ  lĂ . Nous ne nous rĂ©soudrons pas Ă  la contempler, impuissant·e·s, isolé·es et enfermé·e·s chez nous. Nous avons besoin d’air, d’eau, de terre et d’espaces libĂ©rĂ©s. Les causes et les responsables de la destruction des sols nous entourent : bĂ©tonisation, industries polluantes, et accaparement des terres vivriĂšres par l’agro-industrie. Nous voulons cibler et bloquer ces responsables. Nous voulons aussi occuper et cultiver les terres qui nous ont Ă©tĂ© arrachĂ©es. Parce que tout porte Ă  croire que c’est maintenant ou jamais, nous avons dĂ©cidĂ© de jeter nos forces dans la bataille. Â»

L’objectif est de rassembler des forces pour arriver Ă  une masse critique, puis de monter une campagne d’actions et d’information dans la durĂ©e autour de deux axes : poser concrĂštement la question de l’avenir des terres agricoles – et ce qui en dĂ©pend-, mais aussi combattre les industries polluantes et destructrices. En posant la question du foncier agricole, les SoulĂšvements de la Terre agrĂšgent Ă  la fois un rapport au territoire, et une identitĂ© commune par des formes d’action paysanne : la rĂ©appropriation de terres et leur utilisation vivriĂšre pour construire une alternative concrĂšte au modĂšle agro-industriel qui sert aussi de liant imaginaire, dans une pĂ©riode oĂč le retour Ă  la terre et aux activitĂ©s productrices concrĂštes est sublimĂ©.

Un premier « soulĂšvement Â» Ă  Besançon en mars pour dĂ©fendre les jardins « Les Vaites Â» contre un projet municipal d’éco quartier, a Ă©tĂ© suivi en avril d’un week-end de mobilisation en dĂ©fense de la PrĂ©valaye, un espace agricole de 450 hectares menacĂ© par un projet d’extension du Stade Rennais. Ces mobilisations ont Ă©tĂ© des succĂšs s’appuyant sur des luttes locales bien implantĂ©es, mais il est difficile d’estimer si un saut qualitatif a rĂ©ellement Ă©tĂ© franchi. Une sĂ©rie d’actions sont prĂ©vues pendant l’étĂ©, devant dĂ©boucher sur un point d’orgue Ă  l’automne, avec une marche populaire vers le MinistĂšre de l’Agriculture. Le projet des SoulĂšvements, nettement plus ambitieux que la juxtaposition des « actions des 17 Â», mĂ©rite d’ĂȘtre tentĂ©. C’est une dynamique Ă  suivre et Ă  renforcer quand cela est possible.

Construire ses propres outils ?

Sous les auspices de Lubrizol et du dĂ©confinement, dans la lignĂ©e de la premiĂšre vague d’actions du 17 juin 2020, une autre initiative mĂ©rite attention, celle de « Notre maison brĂ»le Â», malgrĂ© la rĂ©fĂ©rence chiraquienne discutable [7].

En septembre 2020, Ă  l’occasion du premier anniversaire de l’incendie de Rouen, une organisation politique et d’éducation populaire « Ă‰mancipation collective Â», propose de rejoindre une tribune sur les risques industriels et la nĂ©cessitĂ© de les combattre.




« (
) Ces tragiques accidents industriels [AZF 2001, Fukushima 2011- explosion du port de Beyrouth 2020] sont l’arbre qui cache la forĂȘt. Ils sont le fruit des logiques d’accumulation et de profit des multinationales, de la course effrĂ©nĂ©e Ă  la croissance des États occidentaux et du mĂ©pris des conditions de travail et des impacts environnementaux des forces capitalistes. L’histoire des luttes et les fortes mobilisations des opprimé·e·s de tout ordre en 2019 et en 2020 nous montrent nĂ©anmoins que nous pouvons agir. (
)

C’est pourquoi nous pensons qu’il est temps de se mobiliser concrĂštement pour :

  • produire un savoir ouvrier et populaire sur le travail et les dangers technologiques,
  • empĂȘcher l’allĂšgement de la rĂ©glementation qui permettrait l’implantation dans des conditions inacceptables de nouveaux sites industriels tels que les 78 annoncĂ©s par le gouvernement en juillet 2020,
  • agir pour la substitution des activitĂ©s industrielles dangereuses remplaçables immĂ©diatement,
  • rĂ©duire et surveiller celles dont nous ne pouvons pas nous passer dans un premier temps.
  • (
) Nous appelons le samedi 26 septembre prochain, Ă  14 heures, un an aprĂšs la catastrophe de Lubrizol, toutes les personnes et organisations dĂ©terminĂ©es Ă  renforcer l’engagement populaire par la base et Ă  se rĂ©unir devant les sites SEVESO et autres installations nuclĂ©aires autour de chez elles. Ainsi rĂ©unies, elles pourront constituer des groupes locaux d’enquĂȘte-action pour supprimer et remplacer les dangers inutiles que nos gouvernants nous imposent. Â»

La Tribune propulsĂ©e par MĂ©diapart et LibĂ©ration a Ă©tĂ© largement signĂ©e et le 26 septembre a vu se multiplier les initiatives locales. Un millier de personnes ont manifestĂ© avec difficultĂ© Ă  Rouen. La spĂ©cificitĂ© de « Notre maison brĂ»le Â» est non pas de proposer d’enchaĂźner les mobilisations, mais de « constituer une plateforme pour une autodĂ©fense populaire face aux dangers industriels. Elle propose de rendre visibles les sites dangereux aux yeux du grand public par une cartographie contributive [8]. Pour montrer qu’il est possible de remplacer efficacement ces dangers, mais aussi que les ouvrier·e·s, les riverain·e·s et les gĂ©nĂ©rations futures ne sont pas condamné·e·s Ă  travailler et Ă  vivre dans un environnement dangereux pour toujours. Il est urgent de constituer un savoir populaire des dangers que le capitalisme nous fait subir au quotidien pour Ă©veiller nos esprits et se rĂ©approprier nos terres face Ă  l’emprise que les dangers industriels et technologiques font peser sur nos vies Â».

Elle propose aussi un « Observatoire des violences industrielles qui a pour objectif de permettre aux habitants et aux habitantes de tous les territoires de proposer un article sur le sujet des dangers industriels sous la forme de billet d’analyse, de tĂ©moignage ou de portfolio et de cartographier chaque accident industriel sur le territoire français et de revenir en dĂ©tail sur un maximum d’accidents. Â»

Au-delĂ  de cette information, « Notre maison brĂ»le Â» propose Ă©galement des formations et des interventions sous forme d’ateliers [9]. Il s’agit d’acquĂ©rir, le temps d’un week-end, la maĂźtrise d’outils pour un diagnostic des dangers et des violences industrielles dans un dĂ©partement. Un travail sur les sols polluĂ©s en raison d’une activitĂ© industrielle passĂ©e, l’accidentologie du dĂ©partement (incendie, explosion, pollution toxique
), les impacts ainsi que les risques technologiques. La restitution de ces travaux permet Ă©galement un moment de mobilisation des forces locales et de sensibilisation de l’opinion. La tournĂ©e, dĂ©marrĂ©e en fĂ©vrier en Gironde, est passĂ©e par la Loire Atlantique en mars, et devrait s’achever par une semaine de mobilisation en septembre Ă  l’occasion des 20 ans de l’explosion de l’usine AZF de Toulouse et des 2 ans de celle de Lubrizol Ă  Rouen.

Que faire, comme disait l’autre ?

Ce tour d’horizon montre que la question des nuisances industrielles monte en intensitĂ© dans les prĂ©occupations politiques. Au-delĂ  des dĂ©nonciations catastrophistes, il importe en premier lieu de mettre Ă  mal le modĂšle industriel et technologique qui ravage la planĂšte, opprime et empoisonne les populations. Les initiatives exposĂ©es dans ce texte tentent cela, avec des niveaux d’investissement, de politisation, et de stratĂ©gies assez diffĂ©rents. Il faut bien sĂ»r appuyer ces dynamiques locales ou les impulser quand c’est possible, en gardant en ligne de mire qu’il s’agit en premier lieu de combats anticapitalistes et non de simples luttes environnementales. Car au-delĂ  de leurs diffĂ©rences, ces luttes convergent parce ce qu’elles visent une appropriation par les gens eux-mĂȘmes de la maĂźtrise de leur environnement et de leurs conditions de vie. Ce n’est certes pas la rĂ©volution, mais ça peut certainement y contribuer, en tout cas ça permet de perturber les sirĂšnes de la croissance verte et de l’économie Ă©coresponsable par lesquelles on tente de nous acclimater.

Saint-Nazaire, 24 avril 2021





Source: Oclibertaire.lautre.net