À propos de La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, de Grégoire Chamayou, La Fabrique, 2018, 336 p.

On pourra également lire un extrait de l’ouvrage ici.

La société ingouvernable

« La modernité à ceci de singulier qu’elle barre toutes les issues possibles parce qu’elle les a toutes déjà essayées. Elle se les est offertes, elle se les est appropriées, elle les a recyclées sous forme de marchandises, et maintenant qu’elle les a dévaluées, voire outragées, elle les repropose et les revend sur le marché de l’héroïsme et de l’émancipation. La modernité est satanique : devant chaque nouvel et lucide essai, devant toute modeste tentative, elle ricane ; elle sait, ce qu’ignorent souvent ses acteurs, que c’est là une défroque d’avance d’occasion, parce que, si elle paraît neuve et non encore usagée, la modernité, elle, va se charger de l’emprunter le plus vite possible, de la revêtir, puis de la reproposer définitivement usagée et avilie » (Françoise Proust, L’histoire à contretemps, p. 162).

Beaucoup des impasses de la pensée et de la pratique révolutionnaires d’aujourd’hui tiennent à leur caractère réactif. Nous nous mobilisons contre les politiques néolibérales, contre les écocides, contre les violences policières, etc. Il est certain que dans ces luttes s’inventent de nouvelles manières d’être, des collectifs et des idées qui dépassent de loin la politique réactive. Cependant, ces nouveaux modes de mobilisation arrivent toujours trop tard. L’échec des derniers mouvements sociaux (contre la réforme de la SNCF, contre la réforme du lycée et Parcoursup, contre la réforme des retraites) rend cela par trop évident. On en arrive à défendre des institutions, comme l’école, l’hôpital ou le droit du travail, au nom de principes qui sont démentis par la manière dont ces institutions fonctionnent déjà… Nous ne sortons pas du cycle de la défaite, parce que nous arrivons toujours trop tard.

Nécessité de la stratégie, guerre pour le futur

Le dernier livre de Grégoire Chamayou expose avec brio les raisons de ce retard : c’est que ceux qui détiennent les manettes économiques et politiques s’activent sans cesse pour avoir un coup d’avance, et ainsi conserver un avantage stratégique dans les luttes sociales. En relatant les conflits, réflexions et débats qui ont contribué, aux États-Unis, entre les années 1950 et 1980, à forger l’ordre politico-économique actuel, ce livre est une pièce essentielle pour faire une histoire de la lutte des classes lors des dernières décennies, plus précisément une histoire stratégique de la lutte des classes vue d’en haut.

La première leçon que l’on peut tirer de cette histoire, et la plus importante, est le rôle crucial de la stratégie en politique (et a fortiori en économie politique). Chamayou raconte ainsi l’émergence d’un « art du management stratégique de l’environnement social » (p. 137), qui a pour but de neutraliser toutes les résistances à la mise en place des mesures néolibérales, de rendre les mouvements sociaux et écologistes caducs avant même leur cristallisation. C’est dire que la gestion autoritaire voire militaire des mouvements sociaux est une composante à part entière des politiques néolibérales. Toute décision économique (comme la réduction des dépenses publiques) est indissociable de stratégies politiques pour catégoriser, diviser et neutraliser les contestations. Elles sont pensées ensemble. Comment alors s’opposer à cela ? Comment s’opposer à des politiques qui incluent l’opposition dans leurs projections, qui s’appuient sur les résistances pour mener à bien leur programme ?

Je voudrais avancer ici que la sortie de cette impasse repose sur un renouveau de la stratégie politique. Celle-ci est en effet indispensable pour sortir des luttes réactives. La stratégie est nécessaire dès que l’on ne conçoit plus la guerre comme un simple affrontement direct entre combattants. Si la lutte des classes a tendance à se militariser, ce n’est pas simplement du fait de la violence des affrontements dans la rue et dans les quartiers, c’est aussi par l’usage dans la répression des contestations sociales de techniques militaires de prédation, de prédiction et d’anticipation. Tout ceci est du ressort de la stratégie, puisque la stratégie permet de complexifier le modèle guerrier de l’affrontement en lui adjoignant le futur. La stratégie, c’est un exercice de projection du futur dans le présent : il n’y a pas seulement la bataille présente, il y a aussi les différentes options pour le futur qui agissent dans le présent, qui modifient la balance des forces. La stratégie permet d’engager dans la bataille la dimension du virtuel :

« Voir à long terme, penser dans la durée, a pour contrepartie la rapidité de la décision et la faculté d’anticipation : le futur est immédiatement projeté dans le présent à travers les mesures prises pour y parer[1]. »

C’est donc d’une guerre pour le futur qu’il est question : comment prendre un coup d’avance, plutôt que lutter après coup, une fois que la réforme a été votée ou une fois que la répression s’est abattue ? Cette question, les mouvements révolutionnaires l’ont souvent posée. La seule réponse possible est stratégique. Il s’agit de trouver un moyen de précéder l’ennemi, de brouiller ses plans pour fragiliser son monopole sur le futur. La bête traquée, le prolétariat vaincu, l’esclave fugitif doivent apprendre à faire de leur débandade une arme : passer derrière le dos du chasseur, inverser les rôles entre le poursuivi et le poursuivant, « the hunter bested, the hunted stalking the hunter


Article publié le 02 Juil 2020 sur Contretemps.eu