DĂ©cembre 20, 2020
Par Le Numéro Zéro
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Il ne fait dĂ©sormais plus aucun doute que le marchĂ© de la surveillance est en plein essor. Des sociĂ©tĂ©s vendent aux États des systĂšmes d’identification des populations, Ă  des fins de contrĂŽle, pour des marchĂ©s se comptant en milliards d’euros. En France, de plus en plus de villes mettent en place des systĂšmes invasifs, qu’il s’agisse d’ériger des portiques de reconnaissance faciale dans les lycĂ©es (comme Ă  Nice et Marseille [1]), de dĂ©ployer des drones (en dĂ©pit de la faune locale qui ne les apprĂ©cie que peu, comme Ă  Paris [2]) ou de forcer les habitants Ă  s’identifier sur des services en ligne pour interagir avec leur administration – comme l’illustre notamment le site Technopolice.

Il y a Ă©galement un autre marchĂ© plus insidieux, que l’on suppose parfois moins nuisible que celui, brutal, de la surveillance par les États. C’est celui de l’économie de l’attention, de la marchandisation de nos comportements et de nos identitĂ©s. Ne nous trompons pas de sujet, la plupart des multinationales hĂ©gĂ©moniques du numĂ©rique (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – GAFAM par la suite) parlent [3] de vente et d’exploitation de donnĂ©es personnelles et non de comportement, car la donnĂ©e est abstraite et omniprĂ©sente. Il est difficile de s’opposer Ă  une collecte de donnĂ©es personnelles ou de mĂ©tadonnĂ©es. La donnĂ©e est abstraite, une modĂ©lisation mathĂ©matique, et peut-ĂȘtre isolĂ©e, car il est difficile d’en percevoir l’effet au quotidien. Pourtant si l’on parle des comportements que dĂ©crivent ces donnĂ©es, alors il devient beaucoup plus Ă©vident de s’opposer Ă  cette collecte et Ă  leurs marchandisations.

Parler de capitalisme des comportements, de capitalisme des identitĂ©s, de capitalisme identitaire, au lieu de capitalisme de surveillance ou de l’économie de l’attention, permet de rendre concret et palpable ce que font rĂ©ellement les GAFAM. Ils analysent nos comportements dans le but de nous forcer Ă  nous comporter de certaines façons. De plus, cela permet de mettre en lumiĂšre le fait que les pratiques de surveillance des États et ce capitalisme du comportement sont en fait souvent les deux faces d’une mĂȘme piĂšce de cette surveillance. D’autant que les acteurs de ces deux formes de surveillance sont, de fait, souvent les mĂȘmes. Palantir, par exemple, la sociĂ©tĂ© qui a obtenu un marchĂ© d’analyse de grandes quantitĂ©s de donnĂ©es pour la DGSI [4] en France, est fondĂ©e par Peter Thiel. Qui est Ă©galement le fondateur de PayPal, le premier financeur externe de Facebook et qui, via le fonds d’investissement duquel il fait partie, investit Ă©galement dans Airbnb, Lyft, Space X (le programme spatial d’Elon Musk) et Spotify.

Palantir est loin d’ĂȘtre le seul exemple. La sociĂ©tĂ© Amesys, ancienne filiale du groupe Bull, s’est fait connaĂźtre par la vente d’un systĂšme de surveillance Ă  Mouammar Kadhafi [5]. Ou encore Amazon, qui hĂ©berge le cloud de la CIA (un petit contrat Ă  600 millions de dollars tout de mĂȘme). Ou Google qui, via le projet Maven (officiellement abandonnĂ© en 2019 suite Ă  des pressions des employé·es de Google), entraĂźne les drones Ă  faire de la reconnaissance de cible [6]. C’est un phĂ©nomĂšne global qui touche Ă©normĂ©ment d’entreprises du numĂ©rique, comme le documentent, par exemple, Transparency Toolkit et Privacy International [7].

Ces capitalistes identitaires tirent leur richesse du travail que nous leur fournissons gratuitement en alimentant leurs gigantesques collections de donnĂ©es comportementales. Chaque fois que vous lisez quelque chose en ligne, que vous regardez une vidĂ©o, que vous la repartagez avec d’autres ou non, chaque action minime que vous entreprenez sur Internet, permet Ă  ces ogres gargantuesques de s’enrichir encore plus, d’accumuler encore un peu plus de contrĂŽle tout en Ă©vitant de s’y soumettre, renforçant toujours plus l’asymĂ©trie propre aux systĂšmes capitalistiques. Cela engendre Ă©galement une forme de prolĂ©tariat. Une dĂ©possession des travailleu·ses dans ces systĂšmes de leurs outils de production, pour ne se voir Ă©valuer qu’en fonction de leur « crĂ©dit social Â». Qu’il s’agisse du nombre d’étoiles du chauffeur supposĂ© indĂ©pendant, mais aliĂ©nĂ© Ă  Uber (ou Lyft), ou le nombre de vues de votre profil Facebook ou de contenus sur Instagram, le « score p Â» de votre chaine Youtube [8], votre valeur dans ce systĂšme capitaliste est celle que les plateformes de gestion de contenus vous donnent.

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P.-S.

Cet article a Ă©tĂ© Ă©crit dans le courant de l’annĂ©e 2019 et participe d’un dossier rĂ©alisĂ© pour Ritimo “Faire d’internet un monde meilleur” et publiĂ© sur leur site, Ă  lire dans son intĂ©gralitĂ© sur le site de la Quadrature du Net ici.

[3Quand ils n’évitent pas tout bonnement le sujet oĂč n’utilisent des tournures encore plus alambiquĂ©es.

En complĂ©ment…




Source: Lenumerozero.info