Au moment même où Édouard Philippe annonçait la « suspension provisoire » de la fameuse mesure concernant l’âge pivot, obtenant ainsi la trahison programmée de la CFDT, la manifestation parisienne démontrait toute l’ampleur du refus populaire de cette réforme et la détermination des gens à se battre jusqu’à son retrait total.



La journée d’aujourd’hui était placée sous le signe de la convergence avec les Gilets jaunes. De fait, ceux-ci, présents en nombre, prennent la tête dès le début de la manifestation. Les forces de l’ordre ayant décidé de coller la première ligne du cortège, l’atmosphère devient rapidement électrique. On constate une disponibilité diffuse à l’affrontement — plus large encore que jeudi dernier — qui trouve à s’exprimer quelques minutes seulement après le départ. En effet, les premiers affrontements éclatent au niveau de la rue Hector Mollat — l’immense majorité du cortège ne supportant plus la présence intimidante des FDO.

Débutent alors près de deux heures de combat entre Reuilly-Diderot et Bastille. Saccage des banques et autres agences immobilières, caillassage, feux de poubelle, jets d’œufs et de pavés d’un côté. Tirs de LBD, gazage massif de l’autre – sans pour autant que les FDO ne se livrent à des charges au contact direct des manifestants : pour ne pas prendre le risque de reproduire les images de brutalités policières qui ont marqué la manifestation de jeudi dernier ?



Bien que dénué de la moindre banderole renforcée (ce qui n’aurait sans doute pas été inutile dans cette configuration), le bloc de tête est resté relativement compact et a su se déplacer avec assez d’intelligence pour empêcher la police de couper le cortège. Après de longues minutes de stagnation, les manifestants se décident à avancer et chargent une équipe de BRAV qui est contrainte de battre en retraite sur plusieurs dizaines de mètres.

Aux abords de la place de la Bastille, un panneau publicitaire est incendié, à proximité d’immeubles d’habitation : les flammes, impressionnantes, sont rapidement éteintes. Puis, lorsque le cortège passe devant l’opéra Bastille, des applaudissements nourris rendent hommage aux travailleurs et travailleuses de l’opéra en grève. S’en suit un moment d’accalmie relative.



Mais dès que les FDO reviennent à proximité des manifestants sur le boulevard Beaumarchais, la tension remonte. Des banques sont à nouveau attaquées. La police met en place un flanc-gardage pour limiter les dégâts matériels sur la dernière partie de manifestation. Elle est copieusement huée : on entend à la fois les traditionnels « tout le monde déteste la police », « flics, violeurs, assassins », mais aussi des slogans en mémoire de Cédric Chouviat, livreur de 42 ans tué par des policiers lors de son interpellation.



Dès l’arrivée sur la place de la République, les affrontements reprennent. Un groupe de FDO en particulier se retrouve acculé à côté de la pharmacie et subit une pluie de projectiles qui l’oblige à reculer et se réfugier à l’intérieur du passage Vendôme.

Les manifestations d’aujourd’hui et de jeudi dernier ont renoué avec une conflictualité de rue qui était absente (ou asphyxiée) lors des cortèges de décembre. Cela s’explique sans doute par l’intelligence collective et la capacité à s’adapter aux dispositifs de répression (eux-mêmes en cours de mutation). Mais aussi et surtout par une prise de conscience sur l’incapacité des manifestations traditionnelles encadrées à peser dans le rapport de force vis-à-vis d’un gouvernement décidé à imposer son programme de régression sociale par la force, et au mépris de toute opposition. C’est seulement lorsque les Gilets jaunes avaient ravagé le cœur bourgeois de la capitale en décembre dernier que les représentants du bloc au pouvoir s’étaient sentis réellement menacés — suffisamment en tout cas pour être contraints à des concessions. Cette leçon ne doit pas être oubliée.



Aujourd’hui, le gouvernement abat la carte (attendue) du retrait de l’âge pivot afin de faire sortir du mouvement les syndicats dits « réformistes » (c’est-à-dire collaborateurs) et ainsi briser la dynamique de la grève. Cette suspension n’est qu’un calcul tactique qui n’enlève rien à la substance anti-populaire du projet de loi et à la nécessité de son retrait intégral. Continuons à maintenir la pression dès la semaine prochaine, dans la rue, sur les points de blocage, multiplions les initiatives — jusqu’à la victoire !


Article publié le 13 Jan 2020 sur Paris-luttes.info