À chaque empire son Spartacus

Le jour de Thanksgiving 1971, deux mois après la célèbre révolte d’Attica, des centaines de prisonniers prirent à leur tour le pouvoir dans la prison d’état de Rahway dans le New Jersey. Pendant vingt-quatre heures, cinq cent prisonniers retinrent en otage six employés, dont le directeur, après le démantèlement par les gardiens d’une distillerie illégale. À Attica, trente-trois détenus et dix gardiens moururent quand l’état ordonna l’assaut de la prison. À Rahway il n’y eut pas de massacre. Les détenus réussirent à transmettre leurs revendications au gouverneur, libérèrent les otages, et négocièrent leur reddition.

Les prisonniers se révoltaient contre le régime tyrannique du nouveau directeur, Ulysses Samuel Vukcevich. Rubin « Hurricane » Carter, le combattant poids moyen reconnu coupable de meurtre en 1965 et rendu célèbre par la chanson « Hurricane » de Bob Dylan, était à Rahway lorsque la révolte éclata. Selon lui, le tournant autoritaire pris par Vukcevich en était la cause directe. Alors que son prédécesseur « avait été assez malin pour laisser les détenus nuire à leurs propres intérêts en faisant n’importe quoi et oublier où ils se trouvaient réellement », Vukcevich « choisit d’installer des grilles dans les couloirs de la prison, ce qui ralentissait tous les déplacements des prisonniers ». Il supprima les programmes éducatifs et de formation professionnelle qui avaient le plus de succès auprès des détenus, et sévit contre la production d’alcool maison. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que, sans plus de distraction, les détenus n’explosent.

Deux ans plus tard, à la suite de l’enquête sur les causes de la révolte de Thanksgiving, Robert Hatrak prit ses fonctions en tant que nouveau directeur de Rahway. L’histoire le décrit comme un grand réformateur, qui croyait fermement à la rédemption et à la résurrection. Mais Hatrak avait des motivations plus terre à terre : s’il ne faisait rien, il risquait d’être pris en otage. Il investit massivement dans le genre de programmes éducatifs que Hurricane voyait comme essentiels au maintien de la paix en prison.

Mais Carter et Hatrak s’affrontaient, ils ne collaboraient pas. Carter publia en 1975 ses mémoires, The Sixteenth Round, pour dénoncer les dysfonctionnements à Rahway. Dans les dernières pages, Carter avertit qu’une révolte couve, et qu’il s’y joindra sans réserve si son appel à la réforme n’est pas entendu. Le statut de leader qu’il avait gagné à la suite de la révolte de Thanksgiving l’avait amené à prendre des positions plus radicales, à une époque où les mobilisations en prison étaient répandues. Lorsqu’il réalisa le danger que Carter représentait, Hatrak fit une descente dans la cellule du boxeur et le fit transférer dans un hôpital psychiatrique.

Photo : Frank McMains. Boxers à Angola

Hatrak apprit tout de même quelques trucs de Carter. L’un de ses sparring-partners à Rahway, le seul à tenir trois rounds contre lui, était James Scott. Passant son temps à rentrer et à sortir de prison, Scott gagna 10 combats en moins d’un an lors d’un de ses plus longs séjours à l’extérieur, lui ouvrant la perspective d’un titre en mi-lourds. Scott retourna ensuite à Rahway, longtemps après le transfert de Carter l’agitateur, et en 1978, Hatrak le recruta pour diriger son nouveau programme phare d’« école » de boxe. Le programme rémunérait les détenus participants (en centimes, bien sûr) et leur permettait de gagner des bonus pour des libérations sous caution ou des aménagements de peine. Hatrak passa également un accord avec la Western Boxing Association, pour permettre à Scott et à d’autres de participer à des combats professionnels, bien que les titres restent inaccessibles. Scott gagna ses deux premiers combats professionnels à Rahway, et pour le troisième, un combat contre le numéro un des poids légers Eddy Gregory, la petite chaîne de télévision cablée HBO Sports lui proposa un contrat pour filmer le combat sous le titre « Boxer derrière les barreaux ».

Le combat ne devait être qu’un échauffement dans la course au titre de Gregory. Même ses entraîneurs ne donnaient pas cher de la peau de Scott. Mais au second round, il devint clair que Gregory ne faisait pas le poids face à Scott, qui maîtrisait le ring et travaillait son adversaire au corps de ses coups puissants. Scott gagna le match haut la main, et rendit la « Rahway Boxing Association » mondialement célèbre.


Dans les années 1970, aux États-Unis, la boxe était incroyablement populaire, et battait les records d’audience. Le combat de Mohammed Ali contre George Foreman, qui se tint au Zaïre peu après la révolution, fut suivi par le nombre sidérant de 50 millions de téléspectateurs américains, soit plus d’un quart de la population. La boxe atteignait des sommets de popularité, et elle était également noire à une époque où noir voulait dire révolutionnaire. Les liens entre les mouvements politiques noirs et les athlètes noirs se voyaient dans les poings levés partout, mais personne n’incarnait ce rapprochement avec autant de force qu’Ali, refusant courageusement le pouvoir et l’argent pour résister à la pression et prêtant sa voix à des projets révolutionnaires aux quatre coins du monde, offrant une vision de la libération des Noirs toute en jeux de jambes éblouissants et en poésie radicale. Il n’est pas difficile d’imaginer comment un programme de boxe pour prisonniers, en ce temps où les organisations radicales noires secouaient les prisons, pouvait porter la marque de ces aspirations révolutionnaires.

La stratégie de Hatrak nous laisse cependant entrevoir ces programmes d’un autre œil. Il y a un événement significatif dans le récit que fait Carter de la révolte de Thanksgiving, alors qu’il tente d’apaiser la situation, interpellant le meneur : « si tu veux te battre ce soir, alors bats-toi contre moi. Ici, sur le ring. Pas besoin d’entraîner tout de monde dans ces conneries ». Il ne fait aucun doute que Hatrak avait lu les mémoires de Carter avant de lancer son école de boxe. Et voici ce qu’il en tira : le combat d’homme à homme horizontalise les antagonismes autrement dirigés vers le haut, vers les gardiens, les directeurs de prisons, et les infrastructures de l’état répressif. C’est en substance l’avis de Frederick Douglass : pour lui, la lutte et la boxe sur les plantations étaient « parmi les plus efficaces des moyens à la disposition des maîtres d’esclaves pour maintenir au plus bas l’esprit de rébellion ».

La menace d’une insurrection planant au-dessus de toutes les prisons, les années 1970 et 1980 virent fleurir les programmes de boxe. Mais quand les politiques carcérales prirent un tournant de plus en plus punitif à la fin des années 1980 et dans les années 1990, la plupart de ces programmes perdirent leurs financements, à l’exception notable de celui du département de l’administration pénitentiaire de Louisiane (Department Of Correction, DOC).

Je me suis retrouvé par hasard introduit dans le monde de la boxe des prisons de Louisiane, toujours très vivant quarante ans plus tard. Je cherchais un bon club de sport là où je vis, à la Nouvelle Orléans. Mes critères de base étaient qu’il y ait un bon niveau et pas de flics, et avec le MMA et les clubs de jujitsu gorgés de flics en tout genre, la meilleure option était les clubs de boxe de la ville. Beaucoup de ses clubs sont peuplés d’anciens détenus, et s’entraîner là-bas veut dire s’entraîner avec des gens qui ont appris à se battre en prison.

La boxe a longtemps été un refuge pour le sous-prolétariat majoritairement noir, offrant un espace, des techniques et des outils socialement acceptables pour résister à un système prédateur. S’étant confrontés au système carcéral particulièrement arriéré de la Louisiane, les détenus et anciens détenus boxeurs sont bien placés pour savoir ce qui marche en matière de résistance.


Aujourd’hui, le programme de boxe de la Louisiana Institutional Boxing Association, la LIBA, est présent dans six des neufs prisons pour hommes. Comme partout dans les prisons américaines, la ségrégation est forte, et la majorité des participants sont noirs. Et comme presque toutes les traditions carcérales de Louisiane, elle trouve son origine dans la prison d’Angola.

À Angola, vieille de plusieurs siècles d’enfermement et de résistance noirs, le lien entre la boxe et la lutte politique reste plus fort que dans les autres prisons du DOC. Nommée d’après le pays d’où venaient les esclaves qui bâtirent cette plantation devenue pénitencier, la prison d’Angola – a.k.a. la Ferme, la Plantation, l’Alcatraz du Sud- est « une catastrophe unique en son genre, amoncelant ruine sur ruine », et enchaînant le système carcéral du vingtième siècle au commerce des esclaves du dix-huitième et du dix-neuvième siècles.

Angola se trouve sur une vaste plaine inondable. Son riche sol planté de coton témoigne de l’histoire de l’exploitation des noirs. Depuis la fin des années 1970, quand la Louisiane commença à bâtir des nouvelles prisons, Angola est restée le centre féodal du système carcéral de l’état. C’est une terre où l’esprit rancunier du Dixie [surnom des anciens états du sud esclavagistes restés fidèles à l’union pendant la guerre de sécession, ndlt] prospère, où le programme initial des plantations esclavagistes est toujours en vigueur, et où la boxe est toujours reine.

C’est à Angola qu’a été fondé le premier chapitre officiel du Black Panther Party en prison. Condamnés pour le meurtre d’un gardien de prison, deux des plus célèbres prisonniers politiques, les Black Panthers Herman Wallace et Albert Woodfox, y ont passé plus de quarante années à l’isolement. Ils n’y étaient pas depuis très longtemps lorsque, en 1976, l’une des figures du monde de la boxe en prison de Louisiane, Valrice « Whop » Cooper, entra à Angola à l’âge de dix-sept ans. Déclaré coupable dans une sombre affaire de bagarre contre un jeune homme blanc montée en épingle par les journaux et par la police, il atterrit dans le « quartier des Panthers », où il deviendra le protégé de Wallace.

Pour le plus jeune détenu de ce qui était considéré comme la prison la plus sanglante des États-Unis, ce fut une période terrible. En 1975, le pénitencier fut déclaré en état d’extrême urgence publique par le magistrat Frank Pozola. La supervision fédérale qui s’ensuivit fit de la surpopulation son cheval de bataille, tout en essayant de juguler l’esclavage sexuel rampant, et de sévir contre l’armement de certains prisonniers privilégiés utilisés comme hommes de main par l’administration, parmi quantité d’abus relevés.

Les fédéraux avaient à peine commencé à sonder le terrain, que les Black Panthers faisaient déjà de grandes avancées sur ces mêmes problèmes. Un des premiers objectifs du chapitre à sa formation était de mettre un terme à l’esclavage sexuel supervisé par l’administration de la prison. L’organisation et les discussions avaient principalement lieu durant les entraînements collectifs dans la cour, raconte l’un d’entre eux, Robert King, dans son autobiographie.

Roy Jones Jr. s’entraînant avec Valrice “Whop” Cooper

Alors que la répression avait mis un terme à la plupart des activités des Panthers quand Whop arriva à Angola, les Panthers eux-mêmes n’avaient pas plié. Mais il avait autre chose à faire que de s’occuper de politique. Comme tous les nouveaux venus, il pensait d’abord à survivre. Au bout de quelques mois, Whop fut condamné à nouveau, cette fois pour meurtre, et il se retrouva à l’isolement à coté de Wallace. Durant les cinq années suivantes, Wallace parla à Whop de conscience de classe noire à travers les portes d’acier, tout en jouant aux échecs en se criant les mouvements d’un coté à l’autre du couloir.

Bien des années plus tard, après avoir été transféré dans une autre prison, Whop transmit l’éthique reçue de Wallace à son enseignement de la boxe dans l’équipe de l’Institut Correctionnel de Dixon, les DCI Gunslingers. Les Gunslingers dominaient la boxe en prison, et pendant de nombreuses années ils en détinrent la plupart des ceintures toutes catégories de poids confondues. À partir des années 2000, un certain nombre de Gunslingers quittèrent la prison et se lancèrent avec succès dans des carrières professionnelles. Parmi eux, Desmond « Bodyshot » Brock et Eric « The Babyface Assassin », tous deux entrainés par Whop, se sont retrouvés dernièrement dans une grosse émission de téléréalité sur la boxe, The Contender.

Whop attribue son succès en tant qu’entraîneur à l’approche égalitaire et solidaire qu’il avait avec ses élèves, des principes qu’il avait hérités de Wallace. Lorsque le directeur de la prison offrait de l’équipement neuf aux vainqueurs, Whop les poussait à le partager avec les autres boxeurs. Lorsque des boxeurs étaient blessés ou envoyés à l’isolement pour avoir perdu, Whop défiait quiconque s’en rendait complice. Quand des boxeurs arrivaient de quartiers rivaux, Whop apaisait les tensions, gagnant au passage le surnom « Worldwide ». L’intégrité cultivée dans l’équipe renforçait tous les boxeurs et les poussait à toujours faire mieux.

Pour des raisons simples, cette attitude de défi n’est pas la norme. Être dans l’équipe de boxe est considéré comme un privilège, et l’une des manières les plus sûres de perdre ce privilège est de refuser de se plier aux règles. Pour Whop, cette attitude était de la « merde d’esclave ». Il passa donc un certain temps à l’isolement et fut souvent renvoyé de l’équipe. Mais ses élèves l’adoraient, et ses qualités d’entraîneur étaient indéniables. Même le plus borné des directeurs finissait par plier et le reprenait dans l’équipe.

Whop passa vingt-trois ans à Angola, et douze autres à Dixon. Alors que la fin de sa peine approchait, un de ses anciens élèves dont le combat était diffusé sur une chaîne sportive attira l’attention de Roy Jones Jr., un des meilleurs boxeurs de tous les temps, toutes catégories confondues. En 2012, dans le mois qui suivit sa libération, Whop fut envoyé en Russie pour entraîner Jones avant un championnat. Aujourd’hui, Whop vit à Jefferson Parish, une banlieue de la Nouvelle Orléans. Il continue d’entraîner et de conseiller des boxeurs dans un endroit appelé Uppercutz, moitié salle de boxe, moitié salon de coiffure.


La première fois que j’allais à l’un de ces matchs de boxe, on nous refusa l’entrée après une altercation entre un ancien détenu avec qui nous étions venus et un gardien qu’il connaissait à l’entrée. Ce n’est que des mois plus tard que j’eus à nouveau l’occasion d’assister à un combat à Angola. Cette fois, un seul d’entre nous se vit refuser l’entrée plutôt que toute l’équipe.

Après avoir été retenus puis fouillés dans un vestibule évoquant un sas de décompression, les gardiens nous emmenèrent en minibus, et nous passâmes devant des bâtiments de pierre décorés de fresques représentant des Amérindiens, de la faune sauvage, des champs cultivés, nous enfonçant dans le dédale tentaculaire de la prison. Dans le colisée, une cafétéria basse de plafond éclairée aux néons, des rangées de chaises pliantes avaient été arrangées autour d’un ring de boxe. D’un côté du ring se trouvaient les prisonniers, de l’autre leurs familles et amis. Réparti un peu partout dans des sièges réservés se trouvait le personnel de la prison et leurs proches… Un stand avec des hot-dogs, du poulet frit et des nachos était tenu par un prisonnier. Ainsi que l’un des administrateurs de la prison le répétait régulièrement, les profits de la soirée étaient reversés à un « fond de bienfaisance pour les détenus ». Mais qui en bénéficiait réellement était un mystère, même pour les anciens détenus de notre groupe.

Les équipes de boxe de cinq autres pénitenciers étaient rassemblées à l’autre bout de la salle, un équipage complet d’entraîneurs, de boxeurs, et de champions. La pièce était vibrante d’énergie, interruption fugace de l’horreur monotone du monde carcéral. Quelques prisonniers eurent la chance de parler à leurs amis par-dessus la corde qui nous séparait d’eux.

Presque tous les combattants qui montèrent sur le ring tinrent la distance, dansant et titubant le long des trois rounds. Les détenus hurlaient un flot de conseils tactiques et d’enchaînements aux combattants. Ils sortaient aussi tout autant de blagues. Des gardiens faisaient les annonceurs et un panel de juges, tous blancs, arbitraient les combats depuis la ligne de touche. Pendant ce temps, une équipe de détenus enregistrait l’événement pour le retransmettre aux autres prisonniers sur une chaîne de télévision interne.

Il y avait quatorze combats cette nuit-là. Il n’y eut aucun temps mort, ce qui a de quoi surprendre étant donné le peu de KO ou de KO techniques qu’il y eut. Une soirée où il n’y a que des victoires aux points peut récolter quelques huées de la part de publics qui ont soif de violence spectaculaire, mais pour cette assemblée, l’enjeu de la soirée semblait résider ailleurs. J’ai eu le sentiment que beaucoup étaient là pour voir leur famille plus que pour voir de la violence. C’était peut-être aussi par souci pour les combattants, dont les blessures sont effroyablement mal soignées en prison.

Mais ce n’est pas vrai pour tout le public. Dans les sièges spéciaux, tout au bord du ring, je pouvais voir les administrateurs de la prison et d’autres gradés d’institutions rivales. Cette zone, me dit un ami et ancien détenu, est parfois peuplée de politiciens et autres personnalités puissantes.


Cela ressemble à un combat clandestin dans une cage, et ce n’est rien d’autre que ça. La prison est une cage. Mais ces arènes n’ont rien d’illégal, elles sont supervisées par l’état et les administrateurs des prisons. Personne n’en entend jamais parler en Louisiane, où les médias ne disent que ce qu’on leur dit de dire, et rien ou presque ne filtre hors des prisons. Ces combats sont pourtant publics, et ils ont lieu depuis le début des années soixante-dix, quand l’association de boxe fut fondée par Henry Montgomery, un jeune homme de dix-sept ans à l’époque, qui défendit son cas jusqu’à la cour suprême, et, en 2016, remporta la victoire qui rendit inconstitutionnelles les sentences de prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle pour les mineurs.

Principalement connu pour son rodéo annuel, un spectacle violent où les détenus font face à des taureaux et des chevaux sauvages à Angola, le département des prisons de Louisiane comporte nombre d’autres programmes sportifs : football américain, basket-ball, softball, pour n’en citer que quelques-uns. Comme pour la boxe, ces sports ont leur propre calendrier d’événements publics, mais aucun n’atteint le degré de popularité de celle-ci.

La LIBA a le droit de certifier les combats amateurs se déroulant en prison. Ce qui veut dire qu’ils peuvent être comptabilisés pour les détenus, notamment pour leur permettre de passer pro plus tard, si ils sont encore assez jeunes pour se battre à leur sortie de prison. Mais l’expérience que peut acquérir un détenu en tant qu’amateur est très importante, ce qui rend trompeuse la distinction entre amateur et pro. La saison des combats dure de février à décembre, et comporte seize événements. Étant donné leur nombre limité, les boxeurs détenus combattent bien plus souvent que s’ils étaient sur le circuit extérieur.

Difficile de trouver des équipes plus dévouées à leur sport que celles des prisonniers. Presque tous les détenus doivent travailler quarante heures par semaine, pour un salaire nul ou quasi nul, dans des usines ou des installations agricoles créées spécialement pour eux. Mais à chaque fois qu’il le peuvent, que ce soit de jour dans les salles de sport ou de nuit dans les cours de promenade, les détenus s’entraînent pour cet autre travail pour lequel ils ne sont pas payés non plus.

Le mot gladiateur est souvent utilisé dans les sports de combat, mais en prison ce n’est pas une métaphore. Contraints à tous les niveaux, les détenus voient leur dons utilisés par la hiérarchie à des fins de profit et de prestige tout en étant l’objet d’un divertissement malsain. Non seulement le personnel parie sur les combats, mais les prisons reçoivent de l’argent de l’état et des ventes lors des événements, reversées aux soi-disant fonds d’aide aux prisonniers. À l’époque des shows télévisés comme « boxer derrière les barreaux », les organisateurs et les diffuseurs se taillaient aussi leur part.

Mais les administrateurs et les organisateurs sont loin d’être les seuls à en profiter. Les ligues de boxe en prison créent une situation complexe dans laquelle les prisonniers ne sont plus ni des victimes, ni des criminels méritant leur châtiment, mais des personnes se battant pour avoir une prise sur leur vie dans un environnement où tout est fait pour la leur ôter. Des gladiateurs. Et enfermés dans tout un tas de contradictions que l’on peut imaginer. Grâce à la boxe, les détenus peuvent s’entraîner et gagner en puissance, mais en même temps ils se voient retirer tout ce qui pourrait leur permettre de construire une puissance collective.


La condition physique des gardiens de prison offre un contraste saisissant avec celle des détenus. Ils occupent leur liberté à se gaver de souffrances humaines. Leur sport ne vise à développer qu’un seul réflexe : la dispersion à coups de bâton, de jour comme de nuit.

Alors que les boxeurs en prison s’entraînent ensemble pour devenir des machines d’efficacité, l’appareil prisonnier les attaque, les renforçant davantage. Pour les gardiens de cet appareil, en revanche, la torpeur dans laquelle l’horreur les plonge ne crée aucune culture de force ni de forme physique. Au contraire, elle leur coûte leur corps, leur mariage, et leur intelligence.

Fatigué et lassé, le personnel de la prison n’évoque pas vraiment les chacals hurlants qu’on pourrait imaginer. Aucun combat ne semble pouvoir les faire se dresser sur leurs jambes lourdes. Peut-être certains cachent-ils leurs émotions, car ils parient parfois de grosses sommes sur ces matchs. Mais le malaise palpable des gardiens de prison est dû à un plus grand pari.

Chaque jour qui voit les quelques quarante mille détenus hommes et femmes de Louisiane rester en prison, la population en grande partie rurale de l’état gage que la sécurité rapporte plus que la confiance. Ce choix a été fait dans les années soixante-dix. Alors que les Etats-Unis faisaient face à la triple menace des troubles sociaux, des prisons surpeuplées et d’une crise économique imminente, les états imaginèrent de nouveaux projets pour remédier aux contradictions de la société capitaliste. Plutôt que de réduire la taille des prisons, les conservateurs de tous bords choisirent l’option punitive. Dans les discours comme dans les actes, « l’augmentation du taux de criminalité » fut invariablement désignée ennemi numéro un.

En 1975, après la multiplication de révoltes en prison, et voyant des détenus s’organiser un peu partout, les réformateurs promirent de juguler le problème de la surpopulation carcérale en réduisant d’un tiers le nombre de prisonniers à Angola. Lors de ce qui devait être une phase de transition, les détenus en surnombre furent transférés depuis Angola vers des unités satellites temporaires. Ces unités devaient ensuite être progressivement abandonnées lorsque les changements de législation permettraient de réduire la population carcérale de l’état. Le projet ne fit pas long feu. La politique de l’état vira de bord, et chacune de ces micro-prisons devint une unité carcérale à part entière. En 1980, la population carcérale de Louisiane avait doublé, et des nouvelles installations furent construites dans les années 80 et 90.

Une des choses que promet l’incarcération de masse, c’est des emplois stables pour les travailleurs acceptant de participer à la criminalisation des populations que l’on estime excédentaires. Le cynisme de cette stratégie marque les corps de tout le personnel pénitencier. Les salaires ridicules ne peuvent compenser les dégâts produits par un appareil policier qui s’en prend exactement aux mêmes populations qu’il emploie dans ses prisons. Dans le sud profond des États-Unis, la quasi-totalité des employés de prison viennent des milieux pauvres et ruraux, indifféremment blancs ou noirs.

Fait du même matériau que ceux qu’il tient en cage, le monde meilleur des gardiens de prison, qu’on dit libres, est celui des taux de maladie et de mortalité grimpant en flèche dans les zones rurales, où la drogue et les violences entre les communautés sont souvent les seules réponses face à l’adversité. Pour cette raison, quand bien même ils l’ignorent, leur salut dépend tout autant de l’abolition des prisons que celui de leurs pensionnaires.

Malik Da God après avoir remporté le titre de poids mi-lourd en 2011.

Imaginez un scénario à la Rocky, mais en prison : un jeune homme court, dans le viseur des fusils d’assaut, donnant des coups de poing dans le vide en cellule, courant dans des escaliers, son regard non pas vers le ciel mais vers une fenêtre grillagée devant laquelle il lève son poing, pendant qu’à coté un groupe de voyous retourne une cellule à coups de matraques et de gaz lacrymo. Et bien c’est exactement comme ça que ça se passe. En prison, les boxeurs passent tout leur temps à se maintenir en forme, pendant que leurs geôliers usent du degré de violence maximum autorisé par l’état et par des citoyens de toute façon amorphes.

Tous les détenus souffrent de l’absence presque totale de soins, d’une alimentation atroce, et des effets délétères que l’enfermement a sur le corps et l’esprit. Participer à des combats de boxe rend ces conditions plus risquées encore. Être envoyé à l’isolement à bout de forces et en sang plutôt que chez le médecin, parce qu’un type de l’administration a perdu en pariant sur vous, c’est le risque que tous les combattants doivent prendre.

Malgré tout, des choses incroyables peuvent toujours arriver. Les combattants n’ont peut-être pas les pommades et teintures pour soigner leurs corps maltraités, mais tous ensemble ils luttent et résistent. Ensemble, ils reprennent leurs forces, et parfois, me disait Whop, certains jours en enfer semblent « bénis des dieux ».


Malik da God, un ancien champion poids lourd de la LIBA, parle avec emphase de cet aspect collectif des entraînements. Il purge depuis vingt-cinq ans une peine d’emprisonnement à vie, et il fait partie depuis de nombreuses années, avec d’autres détenus, d’une organisation abolitionniste appelée Decarcerate Louisiana. Par courrier, il me dit : « la boxe en prison apprend la discipline aux détenus, c’est l’institution qui les exploite en pariant sur les combats et parfois même en menaçant d’isolement celui qui ne ramène pas le titre ». Selon Malik, les racines de cette violence institutionnelle ont plusieurs siècles :

« C’est la même chose qu’en 1800, lorsque les esclaves étaient opposés les uns aux autres dans des combats à mains nues sanglants, pour le seul plaisir des maîtres. L’esclave qui perd est humilié devant les autres esclaves terrorisés… Mais à celui qui gagne on rappelle toujours qu’il est l’inférieur du maître. La prison fonctionne de la même manière. Les maîtres d’esclaves d’aujourd’hui favorisent certains détenus plutôt que d’autres, en leur proposant des privilèges comme les boulots à l’infirmerie, aux visites, dans les bureaux, dans les activités, etc. »

Malik connaît bien l’histoire – c’est la sienne. Avec un record de dix victoires, toutes par KO, et zéro défaite, on pourrait s’attendre à ce qu’il bénéficie d’un certain degré de confort. Les champions poids-lourds sont les rois du sport, les véritables « Mr. America » comme le disait avec ironie Eldridge Cleaver à propos de Mohamed Ali dans son livre racontant son affrontement avec l’Amérique blanche. Et si, à l’extérieur, les carrières d’athlètes de renom comme Colin Kaepernick peuvent être compromises par un commentaire à la presse ou un genou mis à terre, les prises de positions politiques des athlètes détenus peuvent leur coûter beaucoup plus cher. Quand Malik prit la parole pour dénoncer les conditions de détention barbare dans les prisons de l’état, aucune somme arrachée lors de ses combats ne put l’empêcher d’être rayé du programme à tout jamais. Et comme nombre d’autres ayant choisi la voie de la résistance à Angola, il a passé la majeure partie de son temps à l’isolement.

Malik dit souvent que le programme de boxe est une mise en pratique de la « lettre de Willie Lynch », un document aux origines douteuses décrivant comment administrer les esclaves en les montant les uns contre les autres. C’est exactement comme ça que Frederick Douglass présente les combats d’esclaves sur les plantations, comme un outil de contre-insurrection. La culture du combat physique peut être utile à une force de contre-insurrection. Mais sous le règne dévastateur du capitalisme, cette combativité est volatile, capable de s’enflammer à la moindre étincelle. Les sports de combat et leurs techniques, leurs styles, leur culture, exercent une attraction subversive sur les classes populaires, s’attaquant aux interdits et à la régulation de la vie religieuse et de la consommation.

L’État doit donc s’occuper de cette culture. Là comme ailleurs, il doit avoir le monopole de la violence, pour la diriger dans le sens désiré. C’est particulièrement criant quand on examine la genèse des sports de combat. Beaucoup de sports de combats très populaires à travers le monde ont fait partie intégrante de la genèse d’états, le sambo chez les soviétiques, le krav maga en Israël, le silat indonésien ou le wushu en chine. À l’opposé de ces projets nationaux, des disciplines obscures et parfois mythiques naissent, comme la capoeira au Brésil, qui permettait aux esclaves de s’entraîner au combat en ayant l’air de danser. Elle trouve son origine dans une danse rituelle venant d’Angola (ou ce qui sera plus tard appelé Angola) qui aurait inspiré des techniques similaires parmi la diaspora Africaine, dont une variante aux Etat-Unis appelée « kicking and knocking » . Le mythique « 52 Handblock » ou « Jailhouse Rock », dont l’existence a parfois été mise en doute, mais attesté par Mike Tyson et popularisé par le Wu-Tang Clan, serait une version du « kicking and knocking » adaptée aux combats à plusieurs dans les espaces réduits des prisons.

Photo : Frank McMains

Ces courants undergrounds ont toujours existé dans l’histoire de la boxe. Bien avant Ali, Joe louis ou Jack Johnson, il y eu Bill « la terreur noire » Richmond. Mais le premier des grands boxeurs professionnels américains n’a jamais combattu à domicile. Né aux états-unis d’esclaves ouest-africains, il fut libéré durant la révolution américaine, et, montrant une certaine habilité pour le combat au corps à corps, partit pour l’Angleterre où il put boxer en compétition. Au début du dix-neuvième siècle en Angleterre, la boxe était le sport préféré de la classe ouvrière, et le meilleur boxeur était le meilleur « bottom ». C’est-à-dire, celui qui gardait son équilibre sous le déluge des coups, lors de combats principalement stationnaires. Richmond n’eut qu’à se mettre hors de portée grâce à des déplacement latéraux et trouver les ouvertures (ce qui était à l’époque une technique défensive typique des styles de combats de la diaspora angolaise) pour écraser ses adversaires et les prétentions de supériorité raciale de toute une nation. Le jeu de jambes et le style défensif qu’il a introduits sont aujourd’hui encore fondamentaux.

Les romains satisfaisaient leurs penchants pour le massacre au Colisée en regardant leurs esclaves combattre à mort pratiquant l’art martial du pancrace. L’issue en est célèbre : l’empire romain connu sa première véritable insurrection lors de la troisième guerre servile, menée par un gladiateur du nom de Spartacus. S’il ne faut pas s’aveugler quant au pouvoir contre-insurrectionnel des arts martiaux, parfaitement décrit par Frederick Douglass, il est tout aussi absurde d’ignorer le pouvoir subversif que ces pratiques ont pu avoir à certaines époques.

Nombre de programmes de boxe lancés au moment où leur potentiel révolutionnaire était réprimé ont fermé depuis. Dans un futur pas si lointain, les politiques d’austérité et la gestion cybernétique auront probablement eu raison du sport en prison, qui sera remplacé par des technologies de maintien de l’ordre plus efficaces et plus discrètes, proposées par des compagnies de sécurité comme Securus… Black Panther et parangon du militantisme prisonnier, George Jackson écrit peu avant son assassinat :

« Il ne peut y avoir de définition complète du fascisme, car celui-ci est toujours en mouvement, montrant un visage différent devant chaque nouvelle menace envers l’ordre capitaliste et traditionaliste des classes dirigeantes. Mais si il fallait, dans un souci de clarté, ne retenir qu’un seul mot pour le décrire à tous et que tous le comprennent, ce mot serait réforme. »


Une des soirées de combat les plus courues de la saison de la LIBA se déroule au centre correctionnel B.B. « Sixty » Rayburn (RCC). Située dans une forêt de pin près de Bogalusa, RCC a été construite lorsque la scierie locale a réduit ses effectifs. Bogalusa était une ville industrielle typique, les intérêts de la scierie régnant sur l’économie locale et aggravant la ségrégation. Dans les années 1950, les licenciements dus à la mécanisation anéantirent la population ouvrière majoritairement blanche, qui ne se retourna pas contre les dirigeants mais contre la population noire qui s’organisait pour la déségrégation. Bogalusa hébergea bientôt la plus grande section du Klan dans le Sud. Alors que les blancs semaient la terreur, les hommes noirs de Bogalusa créaient la deuxième plus importante branche louisianaise du groupe armé d’autodéfense Deacons for Defence. Les confrontations et les fusillades dans la région furent parmi les épisodes les plus violents du mouvement des droits civiques. Ce n’est pas une coïncidence si une prison a finalement été construite ici.

Alors que la population et la base imposable de la ville ont diminué dans la dernière décennie (à un tel point que la ville a été placée en état d’urgence fiscale l’année dernière), la prison et son programme de boxe ont vu leurs effectifs augmenter. RCC ouvre la saison de la LIBA en février avec un événement nommé « King of Hearts » (roi de cœur), titre accordé à la fin de la soirée au boxeur qui aura montré le plus grand courage.

Le public était bien plus nombreux et racialement plus varié que ce que j’avais l’habitude de voir à des combats. L’événement était clairement important pour les villes alentours. Alors que je croyais que la chanson « Interstate Love Song » des Stone Temple Pilots passait à la radio, je m’aperçus que c’est en fait un groupe de musique de prisonniers, The Shakedowns, qui la jouait à la perfection. Entre les combats, nos troubadours chantaient depuis leur scène improvisée sur une sorte de mezzanine grillagée, au-dessus du mur derrière moi. Deux fresques recouvraient presque tous les murs, une représentant un boxeur décochant un direct au-dessus des mots « King of Heart » et l’autre disant « The RCC Hardshitters, 2017 LIBA Champions ». Au-dessus du ring habillé en rouge, blanc et bleu, un grand drapeau américain était accroché. La cérémonie d’ouverture de la soirée commença par un spectacle de lancer de drapeaux exécuté par des détenus en uniforme et fusils en plastique, suivi de l’hymne national. Les porteurs de drapeaux, tout comme le groupe de musique, étaient tous blancs. À l’exception des détenus qui n’étaient pas blancs, de quelques adolescents noirs de la fanfare, et de moi-même, tout le monde se leva pour l’hymne, la main sur le cœur. Un énorme garde blanc évoquant le porc ou le sanglier me jeta des regards suspicieux jusqu’à la fin de la soirée.

Assis à côté de moi, un enfant, son père et son grand-père, tous blancs, venaient d’une ville ayant elle aussi un lourd passé de ségrégation et de tensions, Tangipahoa Parish. Le père, Will « Kid Fire » McIntyre, shérif et boxeur à la retraite, avait l’habitude de s’entraîner avec les détenus. Deux ceintures étaient posées sur les genoux du fils, une gagnée en poids moyen, une en mi-lourd. Le grand-père me parla de la carrière de son fils avec fierté, longue bien que peu lucrative. Le regard vague et l’élocution difficile, Kid Fire semblait souffrir d’une maladie du cerveau répandue chez les boxeurs et les joueurs de football américain, l’encéphalopathie traumatique chronique. Kid Fire arbitra près de la moitié des matchs de la soirée. Son regard semblait ne jamais se poser nulle part, et pourtant son arbitrage était d’une précision parfaite, ne tolérant aucun écart de la part des combattants.

Le trophée fut remporté après un combat sans pitié entre deux poids moyens inexpérimentés. Ce fut la seule et unique fois que je vis un détenu blanc combattre, et c’est lui qui l’emporta. Les autres l’appelaient Harry Potter. Couvert de tatouages depuis les muscles gonflés de ses chevilles jusqu’à son cou épais, il semble qu’il avait hérité son surnom du caractère inédit de son apparence en ces lieux. Envoyé cul à terre au premier round, d’un implacable direct arrière dans la mâchoire, Harry Potter revint au second et au troisième round avec férocité, enchaîna, avec toute la force de son poids, des crochets lourds et périlleux, et arracha une victoire aux points. Les deux combattants avaient été particulièrement tenaces. Un véritable pugilat. Le public avait rugi sans discontinuer, et quand enfin ce fut terminé, la salle poussa un cri de soulagement unanime. La quête était terminée, le cœur d’un monde sans cœur était trouvé.


Article publié le 23 Fév 2020 sur Lundi.am