FĂ©vrier 23, 2020
Par Lundi matin
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À chaque empire son Spartacus

Le jour de Thanksgiving 1971, deux mois aprĂšs la cĂ©lĂšbre rĂ©volte d’Attica, des centaines de prisonniers prirent Ă  leur tour le pouvoir dans la prison d’état de Rahway dans le New Jersey. Pendant vingt-quatre heures, cinq cent prisonniers retinrent en otage six employĂ©s, dont le directeur, aprĂšs le dĂ©mantĂšlement par les gardiens d’une distillerie illĂ©gale. À Attica, trente-trois dĂ©tenus et dix gardiens moururent quand l’état ordonna l’assaut de la prison. À Rahway il n’y eut pas de massacre. Les dĂ©tenus rĂ©ussirent Ă  transmettre leurs revendications au gouverneur, libĂ©rĂšrent les otages, et nĂ©gociĂšrent leur reddition.

Les prisonniers se rĂ©voltaient contre le rĂ©gime tyrannique du nouveau directeur, Ulysses Samuel Vukcevich. Rubin Â« Hurricane Â» Carter, le combattant poids moyen reconnu coupable de meurtre en 1965 et rendu cĂ©lĂšbre par la chanson « Hurricane Â» de Bob Dylan, Ă©tait Ă  Rahway lorsque la rĂ©volte Ă©clata. Selon lui, le tournant autoritaire pris par Vukcevich en Ă©tait la cause directe. Alors que son prĂ©dĂ©cesseur « avait Ă©tĂ© assez malin pour laisser les dĂ©tenus nuire Ă  leurs propres intĂ©rĂȘts en faisant n’importe quoi et oublier oĂč ils se trouvaient rĂ©ellement Â», Vukcevich « choisit d’installer des grilles dans les couloirs de la prison, ce qui ralentissait tous les dĂ©placements des prisonniers Â». Il supprima les programmes Ă©ducatifs et de formation professionnelle qui avaient le plus de succĂšs auprĂšs des dĂ©tenus, et sĂ©vit contre la production d’alcool maison. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que, sans plus de distraction, les dĂ©tenus n’explosent.

Deux ans plus tard, Ă  la suite de l’enquĂȘte sur les causes de la rĂ©volte de Thanksgiving, Robert Hatrak prit ses fonctions en tant que nouveau directeur de Rahway. L’histoire le dĂ©crit comme un grand rĂ©formateur, qui croyait fermement Ă  la rĂ©demption et Ă  la rĂ©surrection. Mais Hatrak avait des motivations plus terre Ă  terre : s’il ne faisait rien, il risquait d’ĂȘtre pris en otage. Il investit massivement dans le genre de programmes Ă©ducatifs que Hurricane voyait comme essentiels au maintien de la paix en prison.

Mais Carter et Hatrak s’affrontaient, ils ne collaboraient pas. Carter publia en 1975 ses mĂ©moires, The Sixteenth Round, pour dĂ©noncer les dysfonctionnements Ă  Rahway. Dans les derniĂšres pages, Carter avertit qu’une rĂ©volte couve, et qu’il s’y joindra sans rĂ©serve si son appel Ă  la rĂ©forme n’est pas entendu. Le statut de leader qu’il avait gagnĂ© Ă  la suite de la rĂ©volte de Thanksgiving l’avait amenĂ© Ă  prendre des positions plus radicales, Ă  une Ă©poque oĂč les mobilisations en prison Ă©taient rĂ©pandues. Lorsqu’il rĂ©alisa le danger que Carter reprĂ©sentait, Hatrak fit une descente dans la cellule du boxeur et le fit transfĂ©rer dans un hĂŽpital psychiatrique.

Photo : Frank McMains. Boxers Ă  Angola

Hatrak apprit tout de mĂȘme quelques trucs de Carter. L’un de ses sparring-partners Ă  Rahway, le seul Ă  tenir trois rounds contre lui, Ă©tait James Scott. Passant son temps Ă  rentrer et Ă  sortir de prison, Scott gagna 10 combats en moins d’un an lors d’un de ses plus longs sĂ©jours Ă  l’extĂ©rieur, lui ouvrant la perspective d’un titre en mi-lourds. Scott retourna ensuite Ă  Rahway, longtemps aprĂšs le transfert de Carter l’agitateur, et en 1978, Hatrak le recruta pour diriger son nouveau programme phare d’« Ă©cole Â» de boxe. Le programme rĂ©munĂ©rait les dĂ©tenus participants (en centimes, bien sĂ»r) et leur permettait de gagner des bonus pour des libĂ©rations sous caution ou des amĂ©nagements de peine. Hatrak passa Ă©galement un accord avec la Western Boxing Association, pour permettre Ă  Scott et Ă  d’autres de participer Ă  des combats professionnels, bien que les titres restent inaccessibles. Scott gagna ses deux premiers combats professionnels Ă  Rahway, et pour le troisiĂšme, un combat contre le numĂ©ro un des poids lĂ©gers Eddy Gregory, la petite chaĂźne de tĂ©lĂ©vision cablĂ©e HBO Sports lui proposa un contrat pour filmer le combat sous le titre « Boxer derriĂšre les barreaux Â».

Le combat ne devait ĂȘtre qu’un Ă©chauffement dans la course au titre de Gregory. MĂȘme ses entraĂźneurs ne donnaient pas cher de la peau de Scott. Mais au second round, il devint clair que Gregory ne faisait pas le poids face Ă  Scott, qui maĂźtrisait le ring et travaillait son adversaire au corps de ses coups puissants. Scott gagna le match haut la main, et rendit la « Rahway Boxing Association Â» mondialement cĂ©lĂšbre.


Dans les annĂ©es 1970, aux États-Unis, la boxe Ă©tait incroyablement populaire, et battait les records d’audience. Le combat de Mohammed Ali contre George Foreman, qui se tint au ZaĂŻre peu aprĂšs la rĂ©volution, fut suivi par le nombre sidĂ©rant de 50 millions de tĂ©lĂ©spectateurs amĂ©ricains, soit plus d’un quart de la population. La boxe atteignait des sommets de popularitĂ©, et elle Ă©tait Ă©galement noire Ă  une Ă©poque oĂč noir voulait dire rĂ©volutionnaire. Les liens entre les mouvements politiques noirs et les athlĂštes noirs se voyaient dans les poings levĂ©s partout, mais personne n’incarnait ce rapprochement avec autant de force qu’Ali, refusant courageusement le pouvoir et l’argent pour rĂ©sister Ă  la pression et prĂȘtant sa voix Ă  des projets rĂ©volutionnaires aux quatre coins du monde, offrant une vision de la libĂ©ration des Noirs toute en jeux de jambes Ă©blouissants et en poĂ©sie radicale. Il n’est pas difficile d’imaginer comment un programme de boxe pour prisonniers, en ce temps oĂč les organisations radicales noires secouaient les prisons, pouvait porter la marque de ces aspirations rĂ©volutionnaires.

La stratĂ©gie de Hatrak nous laisse cependant entrevoir ces programmes d’un autre Ɠil. Il y a un Ă©vĂ©nement significatif dans le rĂ©cit que fait Carter de la rĂ©volte de Thanksgiving, alors qu’il tente d’apaiser la situation, interpellant le meneur : « si tu veux te battre ce soir, alors bats-toi contre moi. Ici, sur le ring. Pas besoin d’entraĂźner tout de monde dans ces conneries Â». Il ne fait aucun doute que Hatrak avait lu les mĂ©moires de Carter avant de lancer son Ă©cole de boxe. Et voici ce qu’il en tira : le combat d’homme Ă  homme horizontalise les antagonismes autrement dirigĂ©s vers le haut, vers les gardiens, les directeurs de prisons, et les infrastructures de l’état rĂ©pressif. C’est en substance l’avis de Frederick Douglass : pour lui, la lutte et la boxe sur les plantations Ă©taient « parmi les plus efficaces des moyens Ă  la disposition des maĂźtres d’esclaves pour maintenir au plus bas l’esprit de rĂ©bellion Â».

La menace d’une insurrection planant au-dessus de toutes les prisons, les annĂ©es 1970 et 1980 virent fleurir les programmes de boxe. Mais quand les politiques carcĂ©rales prirent un tournant de plus en plus punitif Ă  la fin des annĂ©es 1980 et dans les annĂ©es 1990, la plupart de ces programmes perdirent leurs financements, Ă  l’exception notable de celui du dĂ©partement de l’administration pĂ©nitentiaire de Louisiane (Department Of Correction, DOC).

Je me suis retrouvĂ© par hasard introduit dans le monde de la boxe des prisons de Louisiane, toujours trĂšs vivant quarante ans plus tard. Je cherchais un bon club de sport lĂ  oĂč je vis, Ă  la Nouvelle OrlĂ©ans. Mes critĂšres de base Ă©taient qu’il y ait un bon niveau et pas de flics, et avec le MMA et les clubs de jujitsu gorgĂ©s de flics en tout genre, la meilleure option Ă©tait les clubs de boxe de la ville. Beaucoup de ses clubs sont peuplĂ©s d’anciens dĂ©tenus, et s’entraĂźner lĂ -bas veut dire s’entraĂźner avec des gens qui ont appris Ă  se battre en prison.

La boxe a longtemps Ă©tĂ© un refuge pour le sous-prolĂ©tariat majoritairement noir, offrant un espace, des techniques et des outils socialement acceptables pour rĂ©sister Ă  un systĂšme prĂ©dateur. S’étant confrontĂ©s au systĂšme carcĂ©ral particuliĂšrement arriĂ©rĂ© de la Louisiane, les dĂ©tenus et anciens dĂ©tenus boxeurs sont bien placĂ©s pour savoir ce qui marche en matiĂšre de rĂ©sistance.


Aujourd’hui, le programme de boxe de la Louisiana Institutional Boxing Association, la LIBA, est prĂ©sent dans six des neufs prisons pour hommes. Comme partout dans les prisons amĂ©ricaines, la sĂ©grĂ©gation est forte, et la majoritĂ© des participants sont noirs. Et comme presque toutes les traditions carcĂ©rales de Louisiane, elle trouve son origine dans la prison d’Angola.

À Angola, vieille de plusieurs siĂšcles d’enfermement et de rĂ©sistance noirs, le lien entre la boxe et la lutte politique reste plus fort que dans les autres prisons du DOC. NommĂ©e d’aprĂšs le pays d’oĂč venaient les esclaves qui bĂątirent cette plantation devenue pĂ©nitencier, la prison d’Angola – a.k.a. la Ferme, la Plantation, l’Alcatraz du Sud- est « une catastrophe unique en son genre, amoncelant ruine sur ruine Â», et enchaĂźnant le systĂšme carcĂ©ral du vingtiĂšme siĂšcle au commerce des esclaves du dix-huitiĂšme et du dix-neuviĂšme siĂšcles.

Angola se trouve sur une vaste plaine inondable. Son riche sol plantĂ© de coton tĂ©moigne de l’histoire de l’exploitation des noirs. Depuis la fin des annĂ©es 1970, quand la Louisiane commença Ă  bĂątir des nouvelles prisons, Angola est restĂ©e le centre fĂ©odal du systĂšme carcĂ©ral de l’état. C’est une terre oĂč l’esprit rancunier du Dixie [surnom des anciens Ă©tats du sud esclavagistes restĂ©s fidĂšles Ă  l’union pendant la guerre de sĂ©cession, ndlt] prospĂšre, oĂč le programme initial des plantations esclavagistes est toujours en vigueur, et oĂč la boxe est toujours reine.

C’est Ă  Angola qu’a Ă©tĂ© fondĂ© le premier chapitre officiel du Black Panther Party en prison. CondamnĂ©s pour le meurtre d’un gardien de prison, deux des plus cĂ©lĂšbres prisonniers politiques, les Black Panthers Herman Wallace et Albert Woodfox, y ont passĂ© plus de quarante annĂ©es Ă  l’isolement. Ils n’y Ă©taient pas depuis trĂšs longtemps lorsque, en 1976, l’une des figures du monde de la boxe en prison de Louisiane, Valrice « Whop Â» Cooper, entra Ă  Angola Ă  l’ñge de dix-sept ans. DĂ©clarĂ© coupable dans une sombre affaire de bagarre contre un jeune homme blanc montĂ©e en Ă©pingle par les journaux et par la police, il atterrit dans le « quartier des Panthers Â», oĂč il deviendra le protĂ©gĂ© de Wallace.

Pour le plus jeune dĂ©tenu de ce qui Ă©tait considĂ©rĂ© comme la prison la plus sanglante des États-Unis, ce fut une pĂ©riode terrible. En 1975, le pĂ©nitencier fut dĂ©clarĂ© en Ă©tat d’extrĂȘme urgence publique par le magistrat Frank Pozola. La supervision fĂ©dĂ©rale qui s’ensuivit fit de la surpopulation son cheval de bataille, tout en essayant de juguler l’esclavage sexuel rampant, et de sĂ©vir contre l’armement de certains prisonniers privilĂ©giĂ©s utilisĂ©s comme hommes de main par l’administration, parmi quantitĂ© d’abus relevĂ©s.

Les fĂ©dĂ©raux avaient Ă  peine commencĂ© Ă  sonder le terrain, que les Black Panthers faisaient dĂ©jĂ  de grandes avancĂ©es sur ces mĂȘmes problĂšmes. Un des premiers objectifs du chapitre Ă  sa formation Ă©tait de mettre un terme Ă  l’esclavage sexuel supervisĂ© par l’administration de la prison. L’organisation et les discussions avaient principalement lieu durant les entraĂźnements collectifs dans la cour, raconte l’un d’entre eux, Robert King, dans son autobiographie.

Roy Jones Jr. s’entraünant avec Valrice “Whop” Cooper

Alors que la rĂ©pression avait mis un terme Ă  la plupart des activitĂ©s des Panthers quand Whop arriva Ă  Angola, les Panthers eux-mĂȘmes n’avaient pas pliĂ©. Mais il avait autre chose Ă  faire que de s’occuper de politique. Comme tous les nouveaux venus, il pensait d’abord Ă  survivre. Au bout de quelques mois, Whop fut condamnĂ© Ă  nouveau, cette fois pour meurtre, et il se retrouva Ă  l’isolement Ă  cotĂ© de Wallace. Durant les cinq annĂ©es suivantes, Wallace parla Ă  Whop de conscience de classe noire Ă  travers les portes d’acier, tout en jouant aux Ă©checs en se criant les mouvements d’un cotĂ© Ă  l’autre du couloir.

Bien des annĂ©es plus tard, aprĂšs avoir Ă©tĂ© transfĂ©rĂ© dans une autre prison, Whop transmit l’éthique reçue de Wallace Ă  son enseignement de la boxe dans l’équipe de l’Institut Correctionnel de Dixon, les DCI Gunslingers. Les Gunslingers dominaient la boxe en prison, et pendant de nombreuses annĂ©es ils en dĂ©tinrent la plupart des ceintures toutes catĂ©gories de poids confondues. À partir des annĂ©es 2000, un certain nombre de Gunslingers quittĂšrent la prison et se lancĂšrent avec succĂšs dans des carriĂšres professionnelles. Parmi eux, Desmond « Bodyshot Â» Brock et Eric « The Babyface Assassin Â», tous deux entrainĂ©s par Whop, se sont retrouvĂ©s derniĂšrement dans une grosse Ă©mission de tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© sur la boxe, The Contender.

Whop attribue son succĂšs en tant qu’entraĂźneur Ă  l’approche Ă©galitaire et solidaire qu’il avait avec ses Ă©lĂšves, des principes qu’il avait hĂ©ritĂ©s de Wallace. Lorsque le directeur de la prison offrait de l’équipement neuf aux vainqueurs, Whop les poussait Ă  le partager avec les autres boxeurs. Lorsque des boxeurs Ă©taient blessĂ©s ou envoyĂ©s Ă  l’isolement pour avoir perdu, Whop dĂ©fiait quiconque s’en rendait complice. Quand des boxeurs arrivaient de quartiers rivaux, Whop apaisait les tensions, gagnant au passage le surnom « Worldwide Â». L’intĂ©gritĂ© cultivĂ©e dans l’équipe renforçait tous les boxeurs et les poussait Ă  toujours faire mieux.

Pour des raisons simples, cette attitude de dĂ©fi n’est pas la norme. Être dans l’équipe de boxe est considĂ©rĂ© comme un privilĂšge, et l’une des maniĂšres les plus sĂ»res de perdre ce privilĂšge est de refuser de se plier aux rĂšgles. Pour Whop, cette attitude Ă©tait de la « merde d’esclave Â». Il passa donc un certain temps Ă  l’isolement et fut souvent renvoyĂ© de l’équipe. Mais ses Ă©lĂšves l’adoraient, et ses qualitĂ©s d’entraĂźneur Ă©taient indĂ©niables. MĂȘme le plus bornĂ© des directeurs finissait par plier et le reprenait dans l’équipe.

Whop passa vingt-trois ans Ă  Angola, et douze autres Ă  Dixon. Alors que la fin de sa peine approchait, un de ses anciens Ă©lĂšves dont le combat Ă©tait diffusĂ© sur une chaĂźne sportive attira l’attention de Roy Jones Jr., un des meilleurs boxeurs de tous les temps, toutes catĂ©gories confondues. En 2012, dans le mois qui suivit sa libĂ©ration, Whop fut envoyĂ© en Russie pour entraĂźner Jones avant un championnat. Aujourd’hui, Whop vit Ă  Jefferson Parish, une banlieue de la Nouvelle OrlĂ©ans. Il continue d’entraĂźner et de conseiller des boxeurs dans un endroit appelĂ© Uppercutz, moitiĂ© salle de boxe, moitiĂ© salon de coiffure.


La premiĂšre fois que j’allais Ă  l’un de ces matchs de boxe, on nous refusa l’entrĂ©e aprĂšs une altercation entre un ancien dĂ©tenu avec qui nous Ă©tions venus et un gardien qu’il connaissait Ă  l’entrĂ©e. Ce n’est que des mois plus tard que j’eus Ă  nouveau l’occasion d’assister Ă  un combat Ă  Angola. Cette fois, un seul d’entre nous se vit refuser l’entrĂ©e plutĂŽt que toute l’équipe.

AprĂšs avoir Ă©tĂ© retenus puis fouillĂ©s dans un vestibule Ă©voquant un sas de dĂ©compression, les gardiens nous emmenĂšrent en minibus, et nous passĂąmes devant des bĂątiments de pierre dĂ©corĂ©s de fresques reprĂ©sentant des AmĂ©rindiens, de la faune sauvage, des champs cultivĂ©s, nous enfonçant dans le dĂ©dale tentaculaire de la prison. Dans le colisĂ©e, une cafĂ©tĂ©ria basse de plafond Ă©clairĂ©e aux nĂ©ons, des rangĂ©es de chaises pliantes avaient Ă©tĂ© arrangĂ©es autour d’un ring de boxe. D’un cĂŽtĂ© du ring se trouvaient les prisonniers, de l’autre leurs familles et amis. RĂ©parti un peu partout dans des siĂšges rĂ©servĂ©s se trouvait le personnel de la prison et leurs proches… Un stand avec des hot-dogs, du poulet frit et des nachos Ă©tait tenu par un prisonnier. Ainsi que l’un des administrateurs de la prison le rĂ©pĂ©tait rĂ©guliĂšrement, les profits de la soirĂ©e Ă©taient reversĂ©s Ă  un « fond de bienfaisance pour les dĂ©tenus Â». Mais qui en bĂ©nĂ©ficiait rĂ©ellement Ă©tait un mystĂšre, mĂȘme pour les anciens dĂ©tenus de notre groupe.

Les Ă©quipes de boxe de cinq autres pĂ©nitenciers Ă©taient rassemblĂ©es Ă  l’autre bout de la salle, un Ă©quipage complet d’entraĂźneurs, de boxeurs, et de champions. La piĂšce Ă©tait vibrante d’énergie, interruption fugace de l’horreur monotone du monde carcĂ©ral. Quelques prisonniers eurent la chance de parler Ă  leurs amis par-dessus la corde qui nous sĂ©parait d’eux.

Presque tous les combattants qui montĂšrent sur le ring tinrent la distance, dansant et titubant le long des trois rounds. Les dĂ©tenus hurlaient un flot de conseils tactiques et d’enchaĂźnements aux combattants. Ils sortaient aussi tout autant de blagues. Des gardiens faisaient les annonceurs et un panel de juges, tous blancs, arbitraient les combats depuis la ligne de touche. Pendant ce temps, une Ă©quipe de dĂ©tenus enregistrait l’évĂ©nement pour le retransmettre aux autres prisonniers sur une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision interne.

Il y avait quatorze combats cette nuit-lĂ . Il n’y eut aucun temps mort, ce qui a de quoi surprendre Ă©tant donnĂ© le peu de KO ou de KO techniques qu’il y eut. Une soirĂ©e oĂč il n’y a que des victoires aux points peut rĂ©colter quelques huĂ©es de la part de publics qui ont soif de violence spectaculaire, mais pour cette assemblĂ©e, l’enjeu de la soirĂ©e semblait rĂ©sider ailleurs. J’ai eu le sentiment que beaucoup Ă©taient lĂ  pour voir leur famille plus que pour voir de la violence. C’était peut-ĂȘtre aussi par souci pour les combattants, dont les blessures sont effroyablement mal soignĂ©es en prison.

Mais ce n’est pas vrai pour tout le public. Dans les siĂšges spĂ©ciaux, tout au bord du ring, je pouvais voir les administrateurs de la prison et d’autres gradĂ©s d’institutions rivales. Cette zone, me dit un ami et ancien dĂ©tenu, est parfois peuplĂ©e de politiciens et autres personnalitĂ©s puissantes.


Cela ressemble Ă  un combat clandestin dans une cage, et ce n’est rien d’autre que ça. La prison est une cage. Mais ces arĂšnes n’ont rien d’illĂ©gal, elles sont supervisĂ©es par l’état et les administrateurs des prisons. Personne n’en entend jamais parler en Louisiane, oĂč les mĂ©dias ne disent que ce qu’on leur dit de dire, et rien ou presque ne filtre hors des prisons. Ces combats sont pourtant publics, et ils ont lieu depuis le dĂ©but des annĂ©es soixante-dix, quand l’association de boxe fut fondĂ©e par Henry Montgomery, un jeune homme de dix-sept ans Ă  l’époque, qui dĂ©fendit son cas jusqu’à la cour suprĂȘme, et, en 2016, remporta la victoire qui rendit inconstitutionnelles les sentences de prison Ă  vie sans possibilitĂ© de libĂ©ration conditionnelle pour les mineurs.

Principalement connu pour son rodĂ©o annuel, un spectacle violent oĂč les dĂ©tenus font face Ă  des taureaux et des chevaux sauvages Ă  Angola, le dĂ©partement des prisons de Louisiane comporte nombre d’autres programmes sportifs : football amĂ©ricain, basket-ball, softball, pour n’en citer que quelques-uns. Comme pour la boxe, ces sports ont leur propre calendrier d’évĂ©nements publics, mais aucun n’atteint le degrĂ© de popularitĂ© de celle-ci.

La LIBA a le droit de certifier les combats amateurs se dĂ©roulant en prison. Ce qui veut dire qu’ils peuvent ĂȘtre comptabilisĂ©s pour les dĂ©tenus, notamment pour leur permettre de passer pro plus tard, si ils sont encore assez jeunes pour se battre Ă  leur sortie de prison. Mais l’expĂ©rience que peut acquĂ©rir un dĂ©tenu en tant qu’amateur est trĂšs importante, ce qui rend trompeuse la distinction entre amateur et pro. La saison des combats dure de fĂ©vrier Ă  dĂ©cembre, et comporte seize Ă©vĂ©nements. Étant donnĂ© leur nombre limitĂ©, les boxeurs dĂ©tenus combattent bien plus souvent que s’ils Ă©taient sur le circuit extĂ©rieur.

Difficile de trouver des Ă©quipes plus dĂ©vouĂ©es Ă  leur sport que celles des prisonniers. Presque tous les dĂ©tenus doivent travailler quarante heures par semaine, pour un salaire nul ou quasi nul, dans des usines ou des installations agricoles crĂ©Ă©es spĂ©cialement pour eux. Mais Ă  chaque fois qu’il le peuvent, que ce soit de jour dans les salles de sport ou de nuit dans les cours de promenade, les dĂ©tenus s’entraĂźnent pour cet autre travail pour lequel ils ne sont pas payĂ©s non plus.

Le mot gladiateur est souvent utilisĂ© dans les sports de combat, mais en prison ce n’est pas une mĂ©taphore. Contraints Ă  tous les niveaux, les dĂ©tenus voient leur dons utilisĂ©s par la hiĂ©rarchie Ă  des fins de profit et de prestige tout en Ă©tant l’objet d’un divertissement malsain. Non seulement le personnel parie sur les combats, mais les prisons reçoivent de l’argent de l’état et des ventes lors des Ă©vĂ©nements, reversĂ©es aux soi-disant fonds d’aide aux prisonniers. À l’époque des shows tĂ©lĂ©visĂ©s comme « boxer derriĂšre les barreaux Â», les organisateurs et les diffuseurs se taillaient aussi leur part.

Mais les administrateurs et les organisateurs sont loin d’ĂȘtre les seuls Ă  en profiter. Les ligues de boxe en prison crĂ©ent une situation complexe dans laquelle les prisonniers ne sont plus ni des victimes, ni des criminels mĂ©ritant leur chĂątiment, mais des personnes se battant pour avoir une prise sur leur vie dans un environnement oĂč tout est fait pour la leur ĂŽter. Des gladiateurs. Et enfermĂ©s dans tout un tas de contradictions que l’on peut imaginer. GrĂące Ă  la boxe, les dĂ©tenus peuvent s’entraĂźner et gagner en puissance, mais en mĂȘme temps ils se voient retirer tout ce qui pourrait leur permettre de construire une puissance collective.


La condition physique des gardiens de prison offre un contraste saisissant avec celle des dĂ©tenus. Ils occupent leur libertĂ© Ă  se gaver de souffrances humaines. Leur sport ne vise Ă  dĂ©velopper qu’un seul rĂ©flexe : la dispersion Ă  coups de bĂąton, de jour comme de nuit.

Alors que les boxeurs en prison s’entraĂźnent ensemble pour devenir des machines d’efficacitĂ©, l’appareil prisonnier les attaque, les renforçant davantage. Pour les gardiens de cet appareil, en revanche, la torpeur dans laquelle l’horreur les plonge ne crĂ©e aucune culture de force ni de forme physique. Au contraire, elle leur coĂ»te leur corps, leur mariage, et leur intelligence.

FatiguĂ© et lassĂ©, le personnel de la prison n’évoque pas vraiment les chacals hurlants qu’on pourrait imaginer. Aucun combat ne semble pouvoir les faire se dresser sur leurs jambes lourdes. Peut-ĂȘtre certains cachent-ils leurs Ă©motions, car ils parient parfois de grosses sommes sur ces matchs. Mais le malaise palpable des gardiens de prison est dĂ» Ă  un plus grand pari.

Chaque jour qui voit les quelques quarante mille dĂ©tenus hommes et femmes de Louisiane rester en prison, la population en grande partie rurale de l’état gage que la sĂ©curitĂ© rapporte plus que la confiance. Ce choix a Ă©tĂ© fait dans les annĂ©es soixante-dix. Alors que les Etats-Unis faisaient face Ă  la triple menace des troubles sociaux, des prisons surpeuplĂ©es et d’une crise Ă©conomique imminente, les Ă©tats imaginĂšrent de nouveaux projets pour remĂ©dier aux contradictions de la sociĂ©tĂ© capitaliste. PlutĂŽt que de rĂ©duire la taille des prisons, les conservateurs de tous bords choisirent l’option punitive. Dans les discours comme dans les actes, « l’augmentation du taux de criminalitĂ© Â» fut invariablement dĂ©signĂ©e ennemi numĂ©ro un.

En 1975, aprĂšs la multiplication de rĂ©voltes en prison, et voyant des dĂ©tenus s’organiser un peu partout, les rĂ©formateurs promirent de juguler le problĂšme de la surpopulation carcĂ©rale en rĂ©duisant d’un tiers le nombre de prisonniers Ă  Angola. Lors de ce qui devait ĂȘtre une phase de transition, les dĂ©tenus en surnombre furent transfĂ©rĂ©s depuis Angola vers des unitĂ©s satellites temporaires. Ces unitĂ©s devaient ensuite ĂȘtre progressivement abandonnĂ©es lorsque les changements de lĂ©gislation permettraient de rĂ©duire la population carcĂ©rale de l’état. Le projet ne fit pas long feu. La politique de l’état vira de bord, et chacune de ces micro-prisons devint une unitĂ© carcĂ©rale Ă  part entiĂšre. En 1980, la population carcĂ©rale de Louisiane avait doublĂ©, et des nouvelles installations furent construites dans les annĂ©es 80 et 90.

Une des choses que promet l’incarcĂ©ration de masse, c’est des emplois stables pour les travailleurs acceptant de participer Ă  la criminalisation des populations que l’on estime excĂ©dentaires. Le cynisme de cette stratĂ©gie marque les corps de tout le personnel pĂ©nitencier. Les salaires ridicules ne peuvent compenser les dĂ©gĂąts produits par un appareil policier qui s’en prend exactement aux mĂȘmes populations qu’il emploie dans ses prisons. Dans le sud profond des États-Unis, la quasi-totalitĂ© des employĂ©s de prison viennent des milieux pauvres et ruraux, indiffĂ©remment blancs ou noirs.

Fait du mĂȘme matĂ©riau que ceux qu’il tient en cage, le monde meilleur des gardiens de prison, qu’on dit libres, est celui des taux de maladie et de mortalitĂ© grimpant en flĂšche dans les zones rurales, oĂč la drogue et les violences entre les communautĂ©s sont souvent les seules rĂ©ponses face Ă  l’adversitĂ©. Pour cette raison, quand bien mĂȘme ils l’ignorent, leur salut dĂ©pend tout autant de l’abolition des prisons que celui de leurs pensionnaires.

Malik Da God aprÚs avoir remporté le titre de poids mi-lourd en 2011.

Imaginez un scĂ©nario Ă  la Rocky, mais en prison : un jeune homme court, dans le viseur des fusils d’assaut, donnant des coups de poing dans le vide en cellule, courant dans des escaliers, son regard non pas vers le ciel mais vers une fenĂȘtre grillagĂ©e devant laquelle il lĂšve son poing, pendant qu’à cotĂ© un groupe de voyous retourne une cellule Ă  coups de matraques et de gaz lacrymo. Et bien c’est exactement comme ça que ça se passe. En prison, les boxeurs passent tout leur temps Ă  se maintenir en forme, pendant que leurs geĂŽliers usent du degrĂ© de violence maximum autorisĂ© par l’état et par des citoyens de toute façon amorphes.

Tous les dĂ©tenus souffrent de l’absence presque totale de soins, d’une alimentation atroce, et des effets dĂ©lĂ©tĂšres que l’enfermement a sur le corps et l’esprit. Participer Ă  des combats de boxe rend ces conditions plus risquĂ©es encore. Être envoyĂ© Ă  l’isolement Ă  bout de forces et en sang plutĂŽt que chez le mĂ©decin, parce qu’un type de l’administration a perdu en pariant sur vous, c’est le risque que tous les combattants doivent prendre.

MalgrĂ© tout, des choses incroyables peuvent toujours arriver. Les combattants n’ont peut-ĂȘtre pas les pommades et teintures pour soigner leurs corps maltraitĂ©s, mais tous ensemble ils luttent et rĂ©sistent. Ensemble, ils reprennent leurs forces, et parfois, me disait Whop, certains jours en enfer semblent « bĂ©nis des dieux Â».


Malik da God, un ancien champion poids lourd de la LIBA, parle avec emphase de cet aspect collectif des entraĂźnements. Il purge depuis vingt-cinq ans une peine d’emprisonnement Ă  vie, et il fait partie depuis de nombreuses annĂ©es, avec d’autres dĂ©tenus, d’une organisation abolitionniste appelĂ©e Decarcerate Louisiana. Par courrier, il me dit : « la boxe en prison apprend la discipline aux dĂ©tenus, c’est l’institution qui les exploite en pariant sur les combats et parfois mĂȘme en menaçant d’isolement celui qui ne ramĂšne pas le titre Â». Selon Malik, les racines de cette violence institutionnelle ont plusieurs siĂšcles :

« C’est la mĂȘme chose qu’en 1800, lorsque les esclaves Ă©taient opposĂ©s les uns aux autres dans des combats Ă  mains nues sanglants, pour le seul plaisir des maĂźtres. L’esclave qui perd est humiliĂ© devant les autres esclaves terrorisĂ©s
 Mais Ă  celui qui gagne on rappelle toujours qu’il est l’infĂ©rieur du maĂźtre. La prison fonctionne de la mĂȘme maniĂšre. Les maĂźtres d’esclaves d’aujourd’hui favorisent certains dĂ©tenus plutĂŽt que d’autres, en leur proposant des privilĂšges comme les boulots Ă  l’infirmerie, aux visites, dans les bureaux, dans les activitĂ©s, etc. Â»

Malik connaĂźt bien l’histoire – c’est la sienne. Avec un record de dix victoires, toutes par KO, et zĂ©ro dĂ©faite, on pourrait s’attendre Ă  ce qu’il bĂ©nĂ©ficie d’un certain degrĂ© de confort. Les champions poids-lourds sont les rois du sport, les vĂ©ritables « Mr. America Â» comme le disait avec ironie Eldridge Cleaver Ă  propos de Mohamed Ali dans son livre racontant son affrontement avec l’AmĂ©rique blanche. Et si, Ă  l’extĂ©rieur, les carriĂšres d’athlĂštes de renom comme Colin Kaepernick peuvent ĂȘtre compromises par un commentaire Ă  la presse ou un genou mis Ă  terre, les prises de positions politiques des athlĂštes dĂ©tenus peuvent leur coĂ»ter beaucoup plus cher. Quand Malik prit la parole pour dĂ©noncer les conditions de dĂ©tention barbare dans les prisons de l’état, aucune somme arrachĂ©e lors de ses combats ne put l’empĂȘcher d’ĂȘtre rayĂ© du programme Ă  tout jamais. Et comme nombre d’autres ayant choisi la voie de la rĂ©sistance Ă  Angola, il a passĂ© la majeure partie de son temps Ă  l’isolement.

Malik dit souvent que le programme de boxe est une mise en pratique de la « lettre de Willie Lynch Â», un document aux origines douteuses dĂ©crivant comment administrer les esclaves en les montant les uns contre les autres. C’est exactement comme ça que Frederick Douglass prĂ©sente les combats d’esclaves sur les plantations, comme un outil de contre-insurrection. La culture du combat physique peut ĂȘtre utile Ă  une force de contre-insurrection. Mais sous le rĂšgne dĂ©vastateur du capitalisme, cette combativitĂ© est volatile, capable de s’enflammer Ă  la moindre Ă©tincelle. Les sports de combat et leurs techniques, leurs styles, leur culture, exercent une attraction subversive sur les classes populaires, s’attaquant aux interdits et Ă  la rĂ©gulation de la vie religieuse et de la consommation.

L’État doit donc s’occuper de cette culture. LĂ  comme ailleurs, il doit avoir le monopole de la violence, pour la diriger dans le sens dĂ©sirĂ©. C’est particuliĂšrement criant quand on examine la genĂšse des sports de combat. Beaucoup de sports de combats trĂšs populaires Ă  travers le monde ont fait partie intĂ©grante de la genĂšse d’états, le sambo chez les soviĂ©tiques, le krav maga en IsraĂ«l, le silat indonĂ©sien ou le wushu en chine. À l’opposĂ© de ces projets nationaux, des disciplines obscures et parfois mythiques naissent, comme la capoeira au BrĂ©sil, qui permettait aux esclaves de s’entraĂźner au combat en ayant l’air de danser. Elle trouve son origine dans une danse rituelle venant d’Angola (ou ce qui sera plus tard appelĂ© Angola) qui aurait inspirĂ© des techniques similaires parmi la diaspora Africaine, dont une variante aux Etat-Unis appelĂ©e « kicking and knocking Â» . Le mythique « 52 Handblock Â» ou « Jailhouse Rock Â», dont l’existence a parfois Ă©tĂ© mise en doute, mais attestĂ© par Mike Tyson et popularisĂ© par le Wu-Tang Clan, serait une version du « kicking and knocking Â» adaptĂ©e aux combats Ă  plusieurs dans les espaces rĂ©duits des prisons.

Photo : Frank McMains

Ces courants undergrounds ont toujours existĂ© dans l’histoire de la boxe. Bien avant Ali, Joe louis ou Jack Johnson, il y eu Bill « la terreur noire Â» Richmond. Mais le premier des grands boxeurs professionnels amĂ©ricains n’a jamais combattu Ă  domicile. NĂ© aux Ă©tats-unis d’esclaves ouest-africains, il fut libĂ©rĂ© durant la rĂ©volution amĂ©ricaine, et, montrant une certaine habilitĂ© pour le combat au corps Ă  corps, partit pour l’Angleterre oĂč il put boxer en compĂ©tition. Au dĂ©but du dix-neuviĂšme siĂšcle en Angleterre, la boxe Ă©tait le sport prĂ©fĂ©rĂ© de la classe ouvriĂšre, et le meilleur boxeur Ă©tait le meilleur « bottom Â». C’est-Ă -dire, celui qui gardait son Ă©quilibre sous le dĂ©luge des coups, lors de combats principalement stationnaires. Richmond n’eut qu’à se mettre hors de portĂ©e grĂące Ă  des dĂ©placement latĂ©raux et trouver les ouvertures (ce qui Ă©tait Ă  l’époque une technique dĂ©fensive typique des styles de combats de la diaspora angolaise) pour Ă©craser ses adversaires et les prĂ©tentions de supĂ©rioritĂ© raciale de toute une nation. Le jeu de jambes et le style dĂ©fensif qu’il a introduits sont aujourd’hui encore fondamentaux.

Les romains satisfaisaient leurs penchants pour le massacre au ColisĂ©e en regardant leurs esclaves combattre Ă  mort pratiquant l’art martial du pancrace. L’issue en est cĂ©lĂšbre : l’empire romain connu sa premiĂšre vĂ©ritable insurrection lors de la troisiĂšme guerre servile, menĂ©e par un gladiateur du nom de Spartacus. S’il ne faut pas s’aveugler quant au pouvoir contre-insurrectionnel des arts martiaux, parfaitement dĂ©crit par Frederick Douglass, il est tout aussi absurde d’ignorer le pouvoir subversif que ces pratiques ont pu avoir Ă  certaines Ă©poques.

Nombre de programmes de boxe lancĂ©s au moment oĂč leur potentiel rĂ©volutionnaire Ă©tait rĂ©primĂ© ont fermĂ© depuis. Dans un futur pas si lointain, les politiques d’austĂ©ritĂ© et la gestion cybernĂ©tique auront probablement eu raison du sport en prison, qui sera remplacĂ© par des technologies de maintien de l’ordre plus efficaces et plus discrĂštes, proposĂ©es par des compagnies de sĂ©curitĂ© comme Securus
 Black Panther et parangon du militantisme prisonnier, George Jackson Ă©crit peu avant son assassinat :

« Il ne peut y avoir de dĂ©finition complĂšte du fascisme, car celui-ci est toujours en mouvement, montrant un visage diffĂ©rent devant chaque nouvelle menace envers l’ordre capitaliste et traditionaliste des classes dirigeantes. Mais si il fallait, dans un souci de clartĂ©, ne retenir qu’un seul mot pour le dĂ©crire Ă  tous et que tous le comprennent, ce mot serait rĂ©forme. Â»


Une des soirĂ©es de combat les plus courues de la saison de la LIBA se dĂ©roule au centre correctionnel B.B. « Sixty Â» Rayburn (RCC). SituĂ©e dans une forĂȘt de pin prĂšs de Bogalusa, RCC a Ă©tĂ© construite lorsque la scierie locale a rĂ©duit ses effectifs. Bogalusa Ă©tait une ville industrielle typique, les intĂ©rĂȘts de la scierie rĂ©gnant sur l’économie locale et aggravant la sĂ©grĂ©gation. Dans les annĂ©es 1950, les licenciements dus Ă  la mĂ©canisation anĂ©antirent la population ouvriĂšre majoritairement blanche, qui ne se retourna pas contre les dirigeants mais contre la population noire qui s’organisait pour la dĂ©sĂ©grĂ©gation. Bogalusa hĂ©bergea bientĂŽt la plus grande section du Klan dans le Sud. Alors que les blancs semaient la terreur, les hommes noirs de Bogalusa crĂ©aient la deuxiĂšme plus importante branche louisianaise du groupe armĂ© d’autodĂ©fense Deacons for Defence. Les confrontations et les fusillades dans la rĂ©gion furent parmi les Ă©pisodes les plus violents du mouvement des droits civiques. Ce n’est pas une coĂŻncidence si une prison a finalement Ă©tĂ© construite ici.

Alors que la population et la base imposable de la ville ont diminuĂ© dans la derniĂšre dĂ©cennie (Ă  un tel point que la ville a Ă©tĂ© placĂ©e en Ă©tat d’urgence fiscale l’annĂ©e derniĂšre), la prison et son programme de boxe ont vu leurs effectifs augmenter. RCC ouvre la saison de la LIBA en fĂ©vrier avec un Ă©vĂ©nement nommĂ© « King of Hearts Â» (roi de cƓur), titre accordĂ© Ă  la fin de la soirĂ©e au boxeur qui aura montrĂ© le plus grand courage.

Le public Ă©tait bien plus nombreux et racialement plus variĂ© que ce que j’avais l’habitude de voir Ă  des combats. L’évĂ©nement Ă©tait clairement important pour les villes alentours. Alors que je croyais que la chanson « Interstate Love Song Â» des Stone Temple Pilots passait Ă  la radio, je m’aperçus que c’est en fait un groupe de musique de prisonniers, The Shakedowns, qui la jouait Ă  la perfection. Entre les combats, nos troubadours chantaient depuis leur scĂšne improvisĂ©e sur une sorte de mezzanine grillagĂ©e, au-dessus du mur derriĂšre moi. Deux fresques recouvraient presque tous les murs, une reprĂ©sentant un boxeur dĂ©cochant un direct au-dessus des mots « King of Heart Â» et l’autre disant « The RCC Hardshitters, 2017 LIBA Champions Â». Au-dessus du ring habillĂ© en rouge, blanc et bleu, un grand drapeau amĂ©ricain Ă©tait accrochĂ©. La cĂ©rĂ©monie d’ouverture de la soirĂ©e commença par un spectacle de lancer de drapeaux exĂ©cutĂ© par des dĂ©tenus en uniforme et fusils en plastique, suivi de l’hymne national. Les porteurs de drapeaux, tout comme le groupe de musique, Ă©taient tous blancs. À l’exception des dĂ©tenus qui n’étaient pas blancs, de quelques adolescents noirs de la fanfare, et de moi-mĂȘme, tout le monde se leva pour l’hymne, la main sur le cƓur. Un Ă©norme garde blanc Ă©voquant le porc ou le sanglier me jeta des regards suspicieux jusqu’à la fin de la soirĂ©e.

Assis Ă  cĂŽtĂ© de moi, un enfant, son pĂšre et son grand-pĂšre, tous blancs, venaient d’une ville ayant elle aussi un lourd passĂ© de sĂ©grĂ©gation et de tensions, Tangipahoa Parish. Le pĂšre, Will « Kid Fire Â» McIntyre, shĂ©rif et boxeur Ă  la retraite, avait l’habitude de s’entraĂźner avec les dĂ©tenus. Deux ceintures Ă©taient posĂ©es sur les genoux du fils, une gagnĂ©e en poids moyen, une en mi-lourd. Le grand-pĂšre me parla de la carriĂšre de son fils avec fiertĂ©, longue bien que peu lucrative. Le regard vague et l’élocution difficile, Kid Fire semblait souffrir d’une maladie du cerveau rĂ©pandue chez les boxeurs et les joueurs de football amĂ©ricain, l’encĂ©phalopathie traumatique chronique. Kid Fire arbitra prĂšs de la moitiĂ© des matchs de la soirĂ©e. Son regard semblait ne jamais se poser nulle part, et pourtant son arbitrage Ă©tait d’une prĂ©cision parfaite, ne tolĂ©rant aucun Ă©cart de la part des combattants.

Le trophĂ©e fut remportĂ© aprĂšs un combat sans pitiĂ© entre deux poids moyens inexpĂ©rimentĂ©s. Ce fut la seule et unique fois que je vis un dĂ©tenu blanc combattre, et c’est lui qui l’emporta. Les autres l’appelaient Harry Potter. Couvert de tatouages depuis les muscles gonflĂ©s de ses chevilles jusqu’à son cou Ă©pais, il semble qu’il avait hĂ©ritĂ© son surnom du caractĂšre inĂ©dit de son apparence en ces lieux. EnvoyĂ© cul Ă  terre au premier round, d’un implacable direct arriĂšre dans la mĂąchoire, Harry Potter revint au second et au troisiĂšme round avec fĂ©rocitĂ©, enchaĂźna, avec toute la force de son poids, des crochets lourds et pĂ©rilleux, et arracha une victoire aux points. Les deux combattants avaient Ă©tĂ© particuliĂšrement tenaces. Un vĂ©ritable pugilat. Le public avait rugi sans discontinuer, et quand enfin ce fut terminĂ©, la salle poussa un cri de soulagement unanime. La quĂȘte Ă©tait terminĂ©e, le cƓur d’un monde sans cƓur Ă©tait trouvĂ©.




Source: Lundi.am