Juillet 7, 2021
Par La Brique
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Combat des mineurs marocainsUne des images les plus rĂ©pĂ©tĂ©es, l’un des clichĂ©s les plus courants, quand on Ă©voque le combat des mineurs, c’est que dans le fond tous les mineurs avaient la mĂȘme couleur de peau. C’est une image Ă©mouvante, mais malheureusement la solidaritĂ© de classe ne va pas de soi. Les mineurs marocains, derniers ouvriers Ă  ĂȘtre descendu dans le fond ont subi une double discrimination, de la part de leur patrons et de la part de leurs « camarades » mineurs.

Il y a 30 ans, le dernier site minier fermait dans notre rĂ©gion. Il s’agit de la fosse 9-9bis (1), Ă  Oignies aujourd’hui devenue une salle de spectacle. Mais l’histoire des derniers mineurs ne s’est pas terminĂ©e Ă  ce moment lĂ . Les mineurs marocains sont la derniĂšre vague de travailleurs immigrĂ©s, aprĂšs les Belges, les Italiens, Polonais ou AlgĂ©riens, Ă  se faire « importer ». Ils peinent encore Ă  faire reconnaĂźtre leurs droits.

Chair Ă  canon,

chair Ă  charbon

À l’inverse des autres vagues d’immigration, les Marocains ne sont pas attirĂ©s pour relancer la production mais pour l’achever. Si l’industrie des mines va chercher la main d’Ɠuvre aussi loin, c’est en bonne partie parce que le mĂ©tier manque de candidats sur place. Mais c’est aussi parce qu’elle recherche des personnes qu’elle pourra licencier facilement, qui n’auront pas de soutien dans la population française et pourront ĂȘtre facilement renvoyĂ©es au pays une fois leurs poumons bien silicosĂ©s. En 1963, un accord est signĂ© entre le Maroc et la France. Il s’inscrit dans les nĂ©gociations de la fin du protectorat marocain et permet Ă  l’ancien pouvoir colonial de garder sa main-mise sur la main d’Ɠuvre locale.

Le rĂ©gime nĂ©o-colonial, en lien avec les entreprises miniĂšres nationalisĂ©e (les charbonnages de France), amadoue les travailleurs en leur promettant un avenir un peu meilleur. Un certain FĂ©lix Morat, qui au Maroc est aussi connu que le roi parmi la population, sillonne le pays pour embarquer prĂšs de 78.000 hommes et les faire travailler dans les mines du Nord-pas-de-Calais et de la Lorraine. Tous sont majoritairement originaires du Sud du Maroc, issus d’une population berbĂšre qu’on appelle « les Chleus ». Ils sont de milieux trĂšs pauvres, paysans, souvent illettrĂ©s. Le faible niveau de vie est d’ailleurs un critĂšre de recrutement au mĂȘme titre que la force physique. Morat les sĂ©lectionne comme on l’aurait fait pour des bĂȘtes : il leur ouvre la bouche pour regarder leurs dents, teste leur force, s’assure de leur opĂ©rationnalitĂ©.

Les mineurs arrivent dans des conditions de vie qui n’ont rien Ă  avoir avec l’Eldorado qu’on leur avait promis. C’est le choc pour tous ces travailleurs. Pour l’entreprise miniĂšre, l’objectif est de clairement profiter de la crĂ©dulitĂ© supposĂ©e des mineurs marocains en faisant un maximum d’économies avant la fermeture des mines. Les hommes arrivent seuls sans leur famille en France avec un contrat de 18 mois : un moyen de plus pour les inciter Ă  rentrer chez eux. Contrairement aux autres mineurs, ils sont payĂ©s Ă  la tĂąche et non pas au taux horaire. Les mineurs marocains occupent les postes les plus risquĂ©s sans grande protections physiques. Leurs contrats Ă©tant diffĂ©rents de ceux des autres mineurs , ils ne sont pas comptĂ©s dans les statistiques de la silicose (2) et les frais de prise en charge de la maladie sont rĂ©duits au minimum.

Ce n’est pas seulement par leurs conditions de travail que les mineurs se font discriminer. Dans les citĂ©s miniĂšres, les quartiers sont organisĂ©s par nationalitĂ©s. Les Marocains, qui ne sont pas censĂ©s rester, vivent dans les logements les plus pourris, sans toilettes ni chauffage. Cette sĂ©paration dans l’espace crĂ©e des tensions entre les diffĂ©rentes communautĂ©s et mine la solidaritĂ©.

Silicosés de tous les pays

désolidarisez vous !

DĂšs les annĂ©es 70, les premiĂšres mines commencent Ă  fermer dans tout le pays. Les travailleurs marocains n’ont pas le statut de mineur. Ils ne l’obtiennent en 1980 qu’aprĂšs un long combat soutenu marginalement par les autres mineurs. Combat d’autant plus difficile qu’ils n’ont pas beaucoup de moyens d’actions : ce n’est qu’en 1984 que les Ă©trangers obtiennent le droit de se syndiquer. Le statut de mineur permet la stabilitĂ© de l’emploi, donne accĂšs Ă  des remboursements mĂ©dicaux et Ă  la gratuitĂ© des logements. Pourtant, les Marocains sont les seuls Ă  ne pas obtenir les avantages de reconversion professionnelle prĂ©vus dans le statut des mineurs. Pour s’organiser, ils fondent deux associations : l’une qui regroupe les mineurs du Nord et l’autre de la Lorraine.

En 1987, une bonne partie des mines sont fermĂ©es, le gouvernement dĂ©cide ne pas renouveler leur contrat de travail et de ce fait de ne plus leur accorder le droit de sĂ©jour, ce qui entraĂźne des renvois aux pays d’origines. Entre le Maroc et la France, les mineurs voudraient avoir le choix. Le retour est rude pour ceux qui ne l’ont pas souhaitĂ© parce que leurs conditions de vie ne sont pas meilleures lĂ -bas.

En 2011, dix mineurs poursuivent l’État en justice pour obtenir la possibilitĂ© de racheter leur maison une fois retraitĂ©. Ce droit leur est refusĂ© sous prĂ©texte qu’ils ne sont pas Français, alors que cela a Ă©tĂ© accordĂ© aux autres mineurs pourtant Ă©trangers. Le combat est gagnĂ© en 2013 Ă  la Cour de cassation : ils obtiennent 40.000 € chacun de compensation de pĂ©nibilitĂ©. Cette victoire hautement symbolique leur permet d’obtenir enfin un semblant d’égalitĂ© avec les autres mineurs.

Inconscience de classe

L’État et les partis politiques se prĂ©occupent de construire une mĂ©moire du mĂ©tier. Ils sont figĂ©s dans un imaginaire idyllique de « hĂ©ros de la classe ouvriĂšre » sĂ©lectif, passĂ©iste, omettant les Ă©volutions techniques du mĂ©tier, qui fait oublier que le mĂ©tier de mineur est un mĂ©tier qui ne fait envie Ă  personne. La pĂ©nibilitĂ© et les conditions de vie atroces sont au contraire valorisĂ©es. C’est la raison pour laquelle le musĂ©e de la mine est crĂ©Ă© Ă  Lewarde, dans le Douaisis. Ce musĂ©e n’est qu’une cĂ©lĂ©bration patronale. Le musĂ©e n’accorde que trĂšs peu de place Ă  l’histoire syndicale et aux luttes des mineurs.

Les mineurs marocains sont Ă©cartĂ©s de ce processus. L’une de leurs stratĂ©gies consiste Ă  se rĂ©approprier ce mythe. À la bataille juridique s’ajoute la lutte pour gagner le terrain de l’imaginaire collectif. L’objectif est de rappeler que les mineurs marocains appartiennent Ă  la mĂȘme histoire que leurs camarades. D’autres anciens mineurs marocains sont encore en procĂšs actuellement pour avoir les mĂȘmes compensations que leurs camarades.

Louise

Combat_des_mineurs_marocains

1 C’est une coopĂ©ration culturelle oĂč l’on trouve aussi bien des concerts que du patrimoine. Le 9-9bis est classĂ© monument historique, ils font aussi des sĂ©minaires, des ateliers autour de la dĂ©mocratisation musicale et la valorisation du patrimoine.

2 La silicose est une infection pulmonaire induite par le charbon. Lorsque la prĂ©sence de silicose atteignaient 30 % dans les poumons, les mineurs n’étaient plus considĂ©rĂ©s comme aptes au travail.




Source: Labrique.net