Mai 11, 2021
Par Le Poing
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En Colombie, la situation est aussi glaçante que le silence qu’elle trouve à l’international, et particulièrement en France. Les voies qui s’élèvent contre la dissimulation des massacres à l’encontre du mouvement social trouvent peu de résonnance dans les colonnes des médias d’information, à part pour leur consacrer des chiffres froids et déshumanisants.

« Pendant plusieurs nuits la jeunesse a dû transmettre sa propre agonie sur Instagram. Les médias étaient très occupés à couvrir les embouteillages »

Depuis plus d’une semaine, les réseaux sociaux colombiens se sont transformés en une agonie continue. On y voit des manifestant·e·s qui fuient les tirs de la police dans des fuites effroyables, des personnes assassiné·e·s par des policiers en moto, des manifestant·e·s disparaitre avec la police dans des garages ou dans des camions non identifiés, et des parents qui pleurent leurs enfants, dans une souffrance inqualifiable. Pour se tenir informé·e·s de la situation sur place, suivre la page Primeralineacol, Brujas: La banda feminista, ou Guarrillerass. Les vidéos des violences policières sont souvent relayées par le compte Laverdadcolombia.   Les vidéos d’appel à l’aide sont devenues omniprésentes, et seul leur nombre grandissant est aussi affolant que chacun de leurs contenus. Comment comprendre la violence de la répression en Colombie ? Avant de retranscrire la situation actuelle, nous revenons en quelques lignes sur le contexte politique dans lequel s’inscrit le mouvement social colombien.

Le Paro nacional et son contexte socio-politique

Depuis le 28 avril, le mouvement de Paro nacional s’élève contre la réforme fiscale du gouvernement d’extrême droite de Duque. Au milieu du pic le plus meurtrier de l’épidémie, le gouvernement pensait pouvoir mobiliser l’argument sanitaire pour délégitimer et empêcher les manifestations. La réforme visait à taxer les plus pauvres taxer les plus pauvres à travers l’augmentation de la TVA sur les produits de première nécessité, notamment l’essence ou les services funéraires. Avec un système de santé privatisé et une gestion de la crise sanitaire catastrophique, la Colombie est particulièrement touchée par l’épidémie du COVID 19. La situation économique est extrêmement violente : durant la pandémie, la proportion de la population sous le seuil de la pauvreté est passée de 33 à 42%.

En Colombie, la violence politique à l’encontre des opposants, des leaders sociaux et des mouvements sociaux est extrêmement forte. Elle s’inscrit dans une histoire longue et se trouve au cœur du conflit armé. Durant les longues années de guerre contre les guérillas marxistes, l’État colombien, avec l’aide et en partie sous le contrôle des États Unis, a forgé une stratégie militaire particulièrement sanglante. Les groupes paramilitaires d’extrême droite, collaborateurs non officiels de l’État, de l’armée et de la police, ont perpétué des massacres contre les opposants politiques. Ils pratiquent aussi les falsos positivos, qui consistent à massacrer des civils dans des exécutions extra-judiciaires en les faisant passer pour des soldats des guérillas. Durant le mandat d’Uribe, ces opérations permettaient de faire gonfler les chiffres de l’armée. En 2019, un cas de falsos positivos impliquant le massacre d’enfants avait provoqué un scandale national. Ainsi, Alvaro Uribe est la figure historique du paramilitarisme d’État. Il s’est fait élire avec la volonté pure et simple d’éliminer les groupes de luttes armées comme celles de FARC ou du ELN, et il est connu pour être l’auteur intellectuels de nombreux massacres. Alvaro Uribe a fait l’objet d’un documentaire en plusieurs épisodes, Matarife, disponible gratuitement sur YouTube, qui dénonce son rôle dans le paramilitarisme et ses liens avec le narcotrafic. Le président actuel Ivan Duque est accusé de suivre sa politique à la lettre.

Actuellement, les leaders sociaux, qui luttent pour les droits environnementaux et pour les droits sociaux au sein d’organisations communautaires, dans les zones rurales et dans les quartiers populaires des grandes villes, sont assassinés pour faire taire leur engagement, principalement par des groupes paramilitaires. Les accords de paix de 2016 sont loin d’être respectés, on recense ainsi plus de 1000 leaders sociaux et ex-combattant·e·s des FARC assassiné·e·s depuis leur signature.

Lors des manifestations du Paro Nacional de 2019, plusieurs manifestant·e·s étaient mort·e·s sous les balles de la police. La mort de l’étudiant Dylan Cruz avait fait l’objet d’une mobilisation très forte pour abolir l’unité de police de maintien de l’ordre à l’origine des meurtres et des nombreuses violences, l’ESMAD (Escuadrón Móbil Antidisturbios). L’abolition d’ESMAD était déjà au centre des revendications du mouvement étudiant de 2018.

En septembre 2020, d’énormes révoltes s’étaient organisées à Bogotá en réponse au meurtre de l’avocat Javier Ordóñez par deux policiers. Des dizaines de postes de police de la ville avaient été attaqués et incendiés par les manifestant·e·s.Certains avaient même fait l’objet de réappropriations populaires, devenant l’espace de quelques jours des espaces de culture et d’engagement. La mobilisation avait continué en s’élevant contre les violences sexistes et les féminicides. La répression avait fait plus de 10 morts, la police tirant en pleine rue à balle réelle sur les manifestant·e·s.

Une répression meurtrière

Mais aujourd’hui, la répression qui s’abat sur le mouvement social est véritablement cauchemardesque, et incarne les méthodes d’une dictature paramilitaire qui ne dit pas son nom. Les rapports des organisations de défense des droits humains évoquent au moins 47 morts entre le 28 avril et le 8 mai. Pour consulter le bilan des violences d’État au jour le jour, suivre le compte de l’ONG temblores ou de l’ONG Human Rights Internacional.  Particulièrement à la nuit tombée, les violences physiques, les humiliations et les intimidations sont omniprésentes, avec plus de 1000 civiles blessé·e·s, et notamment 28 personnes mutilées à l’œil[j1] . Pour autant, les chiffres sont peu représentatifs de la réalité, dans la mesure où une grande partie des blessés ne se rendent pas à l’hôpital après une blessure, celui-ci étant surchargé et trop cher, et rentrent simplement chez eux pour se soigner. La répression s’opère à travers les violences sexuelles, avec au moins 12 cas de violences sexuelles perpétrés par la police, tous contre des femmes. On dénonce près de 1000 détentions arbitraires et 980 disparitions, dans un contexte où la pratique des exécutions extra-judiciaires n’est plus à prouver. De nombreuses personnes, menottées à l’arrière des véhicules de police, crient leur nom et le numéro de leur carte d’identité avec désespoir, en espérant ainsi éviter de disparaitre. Les policier·ère·s déchirent les cartes d’identité de certaines personnes détenues. La présence des défenseur·se·s des droits humains, qui sont présent·e·s dans les manifestations pour garantir le droit à la protestation sociale, n’y fait rien. Ces dernier·ère·s sont aggressé·e·s, avec plusieurs dizaines de cas de violences reportés à leur encontre.

C’est à Cali que la situation est la plus grave. La majorité des meurtres y sont survenus et la ville est militarisée, comme le dénonce Nathalia Zappata, une photographe de Cali, dans cette vidéo (en français). Des vidéos de quartiers résidentiels mis à feux par la police témoignent du niveau d’angoisse et de panique vécu par la population. Dans les autres villes du pays, et notamment à Bogotá, la capitale, la répression est également très forte, particulièrement dans les quartiers populaires. Les habitant·e·s y reportent de nombreux tirs dans l’obscurité, des arrestations arbitraires, des meurtres, des enlèvements et même la présence les unités de police antiterroriste (GOES), qui patrouillent. Après 9h du soir, toute personne présente dans la rue, même sans arme et les mains en l’air, est susceptible de tomber sous les coups des balles de la police, comme cela a été le cas de l’étudiant Nicolas Guerrero, assassiné durant une transmission Instagram en direct devant 80 000 personnes à Cali. Il ne s’agit pas seulement de taxer les révolté·e·s de terroristes, mais bien de les traiter comme tel·le·s. Hier, le dimanche 9 mai, la police tire toujours sur les manifestant·e·s à Cali. Et pire, des cortèges de partisant·e·s uribistes attaquent le Paro, tirant sur les cortèges des militant·e·s des organisations indigènes aux côtés et sous la bénédiction de la police.

Dans sa folie répressive, le gouvernement ferme les frontières de certains départements, pour renforcer la militarisation et entraver le travail des ONG qui œuvrent pour le respect les droits humains.

Censure en ligne

Pour contrer la puissance d’information des réseaux sociaux, ces derniers se trouvent censurés. Des chansons aussi emblématiques que El Aguante de Calle 13, présentes dans chaque manifestation, ont été rendues indisponibles sur Youtube en Colombie, et les utilisateur·rice·s reportent que leurs stories Instagram se sont retrouvées indisponibles à plusieurs reprises ; si bien que certain·e·s internautes appellent à mobiliser des techniques de publication pour éviter la censure.

Uribisme et discours d’État

Dans le contexte d’une répression extrême, l’État nie les meurtres, et assure tout son soutien à l’armée et à la police. Le gouvernement de Duque, lui-même extrêmement proche de l’ancien président Uribe, mobilise la même rhétorique qui fut employée de nombreuses années contre les guérillas marxistes. Il présente les manifestant·e·s comme des terroristes, qu’il s’agit de réprimer aussi durement qu’il soit. Uribe a lui-même appelé publiquement à ouvrir le feu sur les manifestant·e·s. Ce dernier utilise également un terme mystérieux, la « révolution moléculaire dissipée » pour parler des révoltes.

Inventé par Alex Lopez, un chilien proche du nazisme et adepte de Pinochet, le terme est repris par l’extrême droite colombienne et même étudié officiellement par la police nationale. Ce concept, paradoxalement détourné de Guattari, défend qu’il n’y a pas de mouvement social en Colombie, mais seulement des guérillas camouflées.

L’idéologie uribiste est très ancrée dans le pays, et pénètre tous les milieux sociaux. Le raisonnement est simple : les guérillas sont la gangrène du pays et doivent être exterminées ; et dans la mesure où tout mouvement de contestation émane des guérillas, les mobilisations sociales doivent être réprimées par la force. Duque assure le droit à la protestation pacifique, tout en assimilant la première ligne, et par extension l’ensemble des manifestant·e·s, à des délinquants, des « vandales », des « violents », qu’il est donc légitime de réprimer par le sang. La police néanmoins n’attend pas de vérifier que les manifestant·e·s aient bien lancé une pierre ou une bouteille pour tirer ; la simple présence dans les protestations suffit.

Par ailleurs, différents fakes tentent d’attribuer les détériorations liées aux manifestations au principal parti de l’opposition de gauche, en véhiculant l’idée que les « vandales » sont payés directement par Gustavo Petro, le leader de Colombia Humana et ancien militant du M19.

Cette méthode de délégitimation des manifestations à travers différentes formes de stigmatisation de l’action directe s’inscrit dans une démarche de contrôle qui structure les mouvements sociaux de longue date, se retrouvant déjà au cours du Paro Nacional de 2019.

Médias et légitimation de la répression

Dans le contexte actuel, les médias de communication colombiens sont dans un déni ahurissant, qui dévoile aux yeux de tou·te·s leur engagement politique auprès du gouvernement de Duque. Ils parlent surtout des blocages et de la pandémie, et évoquent les « abus policiers » de manières lointaine et distanciée, comme s’ils s’agissaient de rumeurs douteuses, avant d’inviter un responsable de la police afin qu’il énonce le discours officiel de l’état : les véritables criminels sont les « vándalos », ce sont les ennemis du peuple colombien qu’il s’agit de réprimer par la force. De plus, les médias déshumanisent les militant·e·s des organisations communautaires indigènes. On voit à la télévision des titres tels que « des citoyens et des indigènes se sont affrontés » à Cali, dans une violence qui les altérise et leur nie leurs droits fondamentaux en tant que citoyen·ne·s.

Solidarité avec le Paro Nacional et sa première ligne

Alors qu’elle se trouve constamment stigmatisée par le discours officiel du gouvernement et dans les médias à travers le terme de « vándalos », la première ligne colombienne fait preuve d’une dignité et d’un courage immenses. La première ligne consiste, sur le même modèle de lutte mobilisé au Chili et dans beaucoup d’autres pays du monde, à former une ligne défensive en tête des cortèges pour protéger les manifestant·e·s, permettre la progression du cortège et faire face aux offensives de la police. Les personnes qui investissent la rue en Colombie luttent au péril de leur vie contre le gouvernement assassin de Duque, avec une détermination et une organisation qui ne peut qu’inspirer les révoltes du monde entier.

Au-delà de la première ligne, il y a dans le mouvement social des milliers de lignes, des milliers d’organisations et de formes de luttes différentes. Le Paro s’organise au jour le jour avec des travailleur·euse·s qui mettent à profit leur savoir-faire pour construire du matériel de défense, avec les tous les gens qui apportent de la nourriture, qui visibilisent la situation sur les réseaux sociaux, qui filment la police, qui cachent les personnes pourchassées, qui soutiennent le mouvement financièrement, qui chantent depuis leurs fenêtres, ou encore qui s’organisent dans de longues et fatigantes réunions. Le Paro Nacional, c’est des jeunes encapuché·e·s comme des artistes de cirque, c’est le voguing comme les cacerolazos.

La particularité des mobilisations actuelles sont qu’elles mobilisent largement au-delà des universités et des secteurs en luttes traditionnels. En effet, la réforme fiscale touche tout le monde, et de nombreuses personnes qui d’ordinaire ne se joignent pas aux protestations sont descendues dans la rue. La jeunesse des quartiers populaires joue un rôle clé dans la lutte pour tenir la rue. Même les supporters des clubs de foot adverses, qui s’affrontent d’ordinaire de manière très violente, font face à la police ensemble. Par ailleurs, si l’attention s’est beaucoup portée sur les villes, et particulièrement sur les confrontations les plus violentes, la force du mouvement social est qu’il s’est également développé depuis les zones rurales et dans les villages, avec plus de 800 points de concentration dans le pays. Dans un petit village, une manifestation de seulement 8 jeunes témoigne ainsi son engagement pour le Paro. Dans les zones où la police anti-émeute n’est pas présente, sans surprise, il n’y a pas d’affrontements.

La Minga Indigenadu Quechua Minka, « Travail collectif »,est également très présente est extrêmement respectée dans le Paro Nacional Elle est la principale ressource de défense des droits des personnes indigènes et plus largement des communautés pauvres, contre la violence armée et l’extractivisme dans les territoires ruraux colombiens. La Minga revendique le droit à la vie, au territoire, à la démocratie et surtout à la paix, dont les accords sont loin d’être respectés. En arrivant dans les villes pour s’unir au Paro Nacional, elle donne une véritable force à la lutte populaire, et fait valoir les droits des communautés indigènes dans la mobilisation sociale.

Désormais, les revendications du Paro Nacional se sont élargies. Le mouvement revendique le départ de Duque, du ministre de la défense et de celui de l’intérieur, ainsi que le retrait définitif de la réforme de l’impôt, de la réforme du travail, de celle de la Santé et de la réforme des retraites.

Perspective et incertitudes

Néanmoins, la Colombie est face à une incertitude extrêmement angoissante. Duque annonce à la télévision qu’il commencera à user de la manière forte si les violences des « vandales » continuent. En l’écoutant s’exprimer, et devant un tel déni, on peut légitimement se demander s’il vit bien en Colombie. Pour répondre aux atteintes à l’ordre public, les partisans uribistes lui demandent de déclarer l’état de « conmoción » intérieur, lequel énonce, en réalité, un pouvoir dictatorial à l’exécutif pendant 90 jours. Alors que la situation emprunte déjà largement aux méthodes d’une dictature établie, un tel virage institutionnel pourrait largement empirer la situation vers une répression encore plus cauchemardesque.

Macron, bon ami de Duque

La France est le 7ème fournisseur d’armes et de matériel militaire à la Colombie, après les États-Unis, Israël, l’Allemagne, la Corée du Sud et les Pays-Bas. Macron n’est pas pressé de condamner, contrairement à l’ONU, à l’Union Européenne et même aux États-Unis, les nombreuses violations des droits humains par le gouvernement colombien. Si cela n’est pas étonnant, cela révèle la complicité criminelle du gouvernement français, à l’heure où les pressions internationales sont un précieux atout pour endiguer la violence de la répression et éviter que le gouvernement ne déclare l’état de conmoción intérieur. 

Une révolte qui appelle à la solidarité internationale

Alors que la réalité colombienne nous semble si éloignée, la peur et la colère se couplent souvent à un sentiment d’impuissance désespérant. Néanmoins, nous avons bien des moyens de témoigner notre solidarité avec les révolté·e·s colombien·ne·s.

Ce weekend a été l’occasion de montrer que la solidarité internationale est à même d’aider un mouvement de révolte. Les rassemblements dans de nombreux pays du monde en soutien à la Colombie, et notamment en France dans plusieurs villes, comme Montpellier, ont donné beaucoup de force à la mobilisation, qui se sent désormais beaucoup plus soutenue et moins invisible. Se rassembler, témoigner sa solidarité, c’est affirmer que les vies des colombien·ne·s comptent, et que le Paro Nacional est un espoir pour tou·te·s.

A travers ce texte, nous souhaitons appeler à poursuivre la mobilisation contre la répression à l’international. Nous appelons à maintenir la pression pour éviter que le gouvernement de Duque ne déclare l’État de conmoción intérieur, et n’efface ainsi ce qu’il reste du fonctionnement démocratique colombien. Nous appelons à multiplier les textes, à continuer d’informer sur les réseaux sociaux, et à organiser de nouveaux rassemblements comme des actions directes en solidarité avec le Paro Nacional. Nous envoyons toute la force et tout l’amour que nous pouvons au mouvement social colombien. Comme il se dit souvent, nous savons que « si un peuple sort dans la rue en pleine pandémie, c’est parce que son gouvernement est plus dangereux que le virus ». En espérant que Duque remette sa démission au plus vite, que la série de réforme néolibérale du gouvernement échoue, et que les habitant·e·s de la Colombie puisse bâtir un avenir meilleur ensemble.




Source: Lepoing.net