FĂ©vrier 4, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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” En dĂ©cembre dernier, sept personnes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es par la DGSI et mises en examen pour « association de malfaiteurs terroriste Â». Un ancien volontaire du YPG, les forces armĂ©es du Kurdistan syrien, a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© comme le meneur du groupe et incarcĂ©rĂ©. De cette affaire nous ne connaissons que ce qui a fuitĂ© dans la presse. Quelques armes de chasse, des produits accessibles dans le commerce et « pouvant entrer dans la confection d’explosifs Â», des rĂ©unions en forĂȘt, les prĂ©tendus aveux des membres les « moins impliquĂ©s Â» du groupe. En dehors de cela, rien : pas de liste de cibles, ni de projet dĂ©fini de passage Ă  l’acte. La justice antiterroriste reposant sur le procĂšs d’intention, ces quelques Ă©lĂ©ments ont Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©s comme la preuve de prĂ©paratifs d’une attaque contre les forces de l’ordre. Pour compenser la maigreur du dossier, l’attention s’est focalisĂ©e sur les personnalitĂ©s des accusĂ©s : un « artificier Ă  Disneyland Â», une personne qui aurait eu des contacts avec une guĂ©rilla colombienne et surtout un militant « parti en Syrie combattre dans un groupe affiliĂ© au YPG Â». Ces « profils inquiĂ©tants Â» se sont retrouvĂ©s Ă©talĂ©s dans la presse, avec une mise en scĂšne grossiĂšre destinĂ©e Ă  susciter la peur et Ă  faire taire toute rĂ©flexion n’allant pas dans le sens des thĂ©ories policiĂšres. La DGSI a orchestrĂ© ces fuites en livrant aux mĂ©dias les identitĂ©s et les photos (Ă  peine floutĂ©es) des mis en cause. Pendant des jours, les Ă©lĂ©ments du dossier ont Ă©tĂ© transmis Ă  la presse au mĂ©pris du secret de l’instruction. A longueur d’articles, les accusĂ©s ont Ă©tĂ© exhibĂ©s comme des trophĂ©es de chasse par la DGSI. La presse de droite et d’extrĂȘme droite s’en est donnĂ©e Ă  cƓur joie. Les projecteurs ont Ă©tĂ© braquĂ©s sur notre camarade : une photo en noir et blanc, avec un fin rectangle noir sur les yeux, une lĂ©gende le dĂ©crivant comme « SDF Â», « ne travaillant pas Â» et « ayant combattu en Syrie Â». Ce portrait trompeur du nouvel ennemi public numĂ©ro un repose sur un mĂ©lange de jugement de valeur sur son mode de vie et d’informations parcellaires sur son engagement politique. Notre camarade Ă©tait en Syrie pour combattre Daech. Il a pris part en 2017 Ă  la libĂ©ration de Raqqa, la capitale du groupe jihadiste. Raqqa est aussi la ville oĂč les attentats de Paris ont Ă©tĂ© planifiĂ©s et oĂč la plupart de ses auteurs ont Ă©tĂ© entraĂźnĂ©s. Si la France n’a pas connu d’attentats de grande ampleur depuis des annĂ©es, c’est grĂące Ă  la libĂ©ration de Raqqa Ă  laquelle notre camarade a participĂ© au pĂ©ril de sa vie. En combattant en Syrie ce dernier a donc directement contribuĂ© Ă  la sĂ©curitĂ© des Français, ce que le tribunal mĂ©diatique s’est bien gardĂ© de mentionner. Comment en effet faire rentrer dans leur narration Ă  charge que l’accusĂ© ait donnĂ© bien plus Ă  la lutte contre le terrorisme que les policiers, procureurs et journalistes qui l’accusent aujourd’hui d’ĂȘtre un « terroriste d’ultragauche Â» ?

Pour comprendre cette affaire, il faut remonter au dĂ©but de l’engagement de volontaires internationaux en Syrie. Entre 2015 et 2019, une trentaine de français ont rĂ©pondu Ă  l’appel des populations du Rojava pour protĂ©ger la paix en participant Ă  la guerre de lĂ©gitime dĂ©fense contre Daech et l’armĂ©e turque. La DGSI a immĂ©diatement Ă©tabli un tri entre les « mauvais Â» volontaires, se rĂ©clamant d’une idĂ©ologie rĂ©volutionnaire, et les « bons Â» volontaires, anciens militaires ou apolitiques, qui pour certains ne furent mĂȘme pas auditionnĂ©s Ă  leur retour en France. Ceux qui Ă©taient identifiĂ©s comme de potentiels membres de « l’ultragauche Â» se retrouvĂšrent systĂ©matiquement « fichĂ©s S Â» et firent l’objet d’une surveillance active, tout en Ă©tant coupables de rien d’autre que d’un dĂ©lit d’opinion. Arrestations Ă  l’aĂ©roport, menaces sous forme de conseils paternalistes, pressions sur nos familles, nous sommes nombreux Ă  avoir fait l’objet de tentatives d’intimidation plus ou moins voilĂ©es de la part des services de sĂ©curitĂ©. Fin 2016, la DGSI fit irruption chez l’un d’entre nous pour lui retirer son passeport et sa carte d’identitĂ©, afin de l’empĂȘcher de retourner au Kurdistan syrien. Le ministĂšre de l’IntĂ©rieur affirmait alors que ce combattant du YPG pouvait ĂȘtre Ă  l’origine « de graves troubles Ă  l’ordre public Â» et Ă©tait susceptible d’utiliser son expĂ©rience militaire « dans des attaques contre les intĂ©rĂȘts français, en lien avec l’ultragauche rĂ©volutionnaire Â». Ces accusations complĂštement fantaisistes furent balayĂ©es par le tribunal administratif de Paris quelques mois plus tard. Le ministĂšre de l’IntĂ©rieur fut ensuite contraint de lui rendre ses documents d’identitĂ© et de lui verser des dommages et intĂ©rĂȘts. En dĂ©pit de cette victoire judiciaire, nous savions que la DGSI nous garderait dans son collimateur et Ă©tait prĂȘte Ă  tout, y compris Ă  des accusations sans preuves, pour nous faire rentrer dans le moule qu’elle avait crĂ©Ă©e : celui de dangereux vĂ©tĂ©rans d’ultragauche cherchant Ă  importer la violence du conflit syrien de retour chez eux. Cette caricature a Ă©tĂ© construite dĂšs le dĂ©part, ex-nihilo, avant mĂȘme que l’un d’entre nous ne remette les pieds sur le territoire français. MĂȘme si de retour en France aucun volontaire n’a jamais Ă©tĂ© impliquĂ© dans des actions violentes, la DGSI attendait patiemment l’occasion de piĂ©ger l’un d’entre nous, pour pouvoir enfin donner une crĂ©dibilitĂ© Ă  ses fantasmes. L’annĂ©e derniĂšre, elle a communiquĂ© Ă  notre sujet par le biais de journalistes de Mediapart. Ces derniers, dĂ©sireux de renvoyer l’ascenseur aux sources qui les informent sur d’autres sujets, ont dĂ©roulĂ© le tapis rouge Ă  l’argumentaire dĂ©lirant du ministĂšre de l’IntĂ©rieur. Un camarade parti en vacances en AmĂ©rique du Sud se retrouvait accusĂ© d’avoir essayĂ© de nouer des contacts avec une guĂ©rilla colombienne, un autre frĂ©quentant la ZAD aurait prĂ©tendument tirĂ© une fusĂ©e Ă©clairante sur un hĂ©licoptĂšre de la gendarmerie, des dĂ©gradations d’antennes tĂ©lĂ©phoniques, de bornes VĂ©lib ou de fourgons de police nous Ă©taient Ă©galement associĂ©es. Ces fables anxiogĂšnes, parfaitement dĂ©connectĂ©es de toute rĂ©alitĂ©, venaient confirmer ce que nous savions dĂ©jĂ  : jusqu’à ce qu’il ait trouvĂ© le coupable idĂ©al, le ministĂšre de l’IntĂ©rieur ne renoncerait pas Ă  l’entreprise de diabolisation dont nous faisions l’objet.

En plus de chercher une revanche sur l’affaire Tarnac, les services de sĂ©curitĂ© poursuivent depuis des annĂ©es un double objectif : criminaliser l’internationalisme et nous utiliser comme des Ă©pouvantails pour stigmatiser l’ensemble de la gauche rĂ©volutionnaire française. En plein tĂŽlĂ© sur la loi relative Ă  la sĂ©curitĂ© globale, on peut reconnaĂźtre Ă  la DGSI qu’elle fabrique des terroristes au moment opportun, au service d’un gouvernement qui nous conduit chaque jour un peu plus vers un Etat policier. Laurent Nuñez, faisant preuve d’une incroyable malhonnĂȘtetĂ© intellectuelle, a rĂ©cemment enfoncĂ© le clou en rappelant dans une interview donnĂ©e au Figaro qu‘une « dizaine de militants d’ultragauche sont allĂ©s Ă  s’aguerrir au Rojava Â». Alors que nous nous retrouvons collectivement mis en cause par le conseiller Ă  l’anti-terrorisme du prĂ©sident Macron, une mise au point est nĂ©cessaire. Nous sommes allĂ©s au Rojava avec la volontĂ© de dĂ©fendre une rĂ©volution basĂ©e sur la dĂ©mocratie directe, la coexistence pacifique entre communautĂ©s, l’égalitĂ© femmes-hommes et le juste partage des richesses, autant de valeurs dont l’Etat français se rĂ©clame sans jamais les appliquer. Pour ce faire nous n’avons pas cherchĂ© Ă  nous « aguerrir Â», nous avons combattu les jihadistes de Daech au moment oĂč, Ă  Paris et Ă  Nice, ils massacraient des centaines de personnes en profitant de l’incompĂ©tence des services de sĂ©curitĂ© supposĂ©s nous protĂ©ger. Les termes « allĂ©s s’aguerrir Â» laissent supposer que le Rojava n’était qu’un prĂ©texte, un moyen d’acquĂ©rir une expĂ©rience militaire que nous souhaitions en rĂ©alitĂ© utiliser dans notre pays d’origine. Nous rĂ©pondions prĂ©cisĂ©ment Ă  la logique inverse. Nous avions besoin de ces compĂ©tences militaires pour combattre Daech et dĂ©fendre l’existence du Rojava mais avoir acquis un tel savoir faire ne signifie pas que voulions l’utiliser de retour en France, ou que la lutte armĂ©e serait subitement devenue le seul moyen d’action de notre rĂ©pertoire militant. Nous ne sommes pas des amis de ce gouvernement, de ses chiens de garde et du systĂšme qu’ils servent, c’est un fait, mais nous les combattons par des moyens dĂ©mocratiques et non par la violence comme nos accusateurs l’insinuent. La vĂ©ritable prolongation de notre combat c’est le tĂ©moignage. Nous transmettons ce que nous avons vu et appris au Kurdistan Ă  travers un livre dont nous recommandons la lecture Ă  ceux qui voudraient essayer nous comprendre, loin des clichĂ©s vĂ©hiculĂ©s par le ministĂšre de l’IntĂ©rieur et par les mĂ©dias Ă  ses ordres . Alors que la DGSI nous dĂ©peint en comploteurs ou en vandales, nous avons en rĂ©alitĂ© passĂ© ces derniĂšres annĂ©es Ă  reprendre le fil de nos vies (paisibles). Nous continuons Ă  militer pour dĂ©fendre le Rojava, la mĂ©moire de nos camarades tombĂ©s au combat, et les valeurs qui nous ont poussĂ©s Ă  nous rendre lĂ -bas. En rentrant chez nous, nous ne nous attendions pas Ă  recevoir la LĂ©gion d’honneur, ni mĂȘme a ĂȘtre remerciĂ©s par qui que ce soit, mais nous ne pouvions pas imaginer que nous serions dĂ©signĂ©s comme des ennemis de l’intĂ©rieur et traitĂ©s Ă  l’égal des jihadistes que nous avions combattus. Comme nous venons de le rappeler ici, nous avons suffisamment fait l’objet de calomnies de la part de la DGSI pour ne pas accorder la moindre crĂ©dibilitĂ© aux accusations portĂ©es contre notre camarade Ă  qui nous rĂ©affirmons notre confiance absolue et notre soutien sans faille”.

Le CCFR (Collectif des combattantes et combattants francophones du Rojava). 1er février 2021.




Source: Demainlegrandsoir.org