Depuis début novembre, le collectif « collages contre les féminicides » de Lyon a fait l’objet de plusieurs interpellations policières. La nuit du 12 au 13 novembre encore, une équipe de colleuses a été contrôlée : traitées de « nénettes », elles se fadent un petit « not all cops » et se font prendre leurs slogans, par trois policiers qui pourtant se disent débordés et « acquis à la cause ».

Après l’action Place Bellecour de samedi 9 novembre, au milieu des messages solidaires et chaleureux, quelques mises en cause de celles que nous pensions nos alliées nous ont surprises par leur agressivité. Des membres du groupe « Féminicides par compagnons ou ex » et certaines colleuses parisiennes reprochent aux lyonnaises leur acception transversale et non excluante des féminicides et leur récusent le droit de citer le décompte des féminicides conjugaux. Pour compléter les propos tenus dans le Canut Info de vendredi 8 novembre, nous avons tenu à redire à celles et ceux qui en doutent, ou qui nous le reprochent, que ce qui nous lie et nous motive, c’est la solidarité féministe. Explications.

Interview dans le Canut Info du vendredi 8 novembre

L’inclusion n’est pas une posture. Elle ne prétend pas éliminer les débats internes aux mouvements féministes, sur les moyens d’agir, sur l’exploitation qui s’exerce dans le cadre de la prostitution, sur les usages des questions d’identité en contexte libéral.

L’inclusion est une condition et un objectif. Quelle que soit leur position dans la société, les femmes, qu’elles soient nées femmes ou qu’elles soient comptées parmi les femmes, subissent une oppression qui est largement invisibilisée et ainsi maintenue, perpétuée. Se sentir solidaires de toutes les femmes est la condition pour rejoindre le collectif lyonnais contre les féminicides, en plus de partager l’expérience d’être ou d’avoir été une femme. Se sentir plus fortes, ensemble, et contribuer à rendre visibles les violences dont toutes les femmes sont les victimes est le but de toutes. Visibiliser c’est désinvisibiliser, c’est lutter contre le silence toujours enjoint aux victimes, c’est montrer l’ampleur des dégâts, c’est étaler sur les murs la violence subie, crue, abjecte, menaçante.

Parce que les victimes n’en peuvent plus de devoir se taire pour préserver l’ordre social.

Il ne saurait être question d’exclure de la communauté des femmes à défendre celles qui sont tuées dans un autre contexte que celui de la violence strictement conjugale. Les personnes trans peuvent être victimes de violences sexistes. Les personnes prostitué·es peuvent être victimes de violences sexistes. Les femmes qui ne vivent pas en couple peuvent être victimes de violences sexistes. Les très jeunes femmes, les mineures, peuvent être victimes de violences sexistes. Les femmes âgées, parfois malades, peuvent être victimes de violences sexistes. Les femmes lesbiennes peuvent être victimes de violences sexistes.

Les violences sont innombrables. Les catégories sont toujours insuffisantes et même additionnées, elles oublieraient des victimes isolées, moins considérées, dont les meurtres sont passés sous le radar. 132 féminicides conjugaux au 12 novembre, mais bien plus de femmes tuées et plus de 200 000 victimes de violences conjugales, 800 000 victimes d’insultes sexistes, 3 millions de femmes qui subissent une drague lourde dans l’espace public, 1 million de femmes harcelées, plus de 90 000 femmes victimes de violences sexuelles chaque année (sur ce dernier point, pour plus de détails et de précisions, voir notamment l’enquête Virage de 2017). Sans parler de la discrimination au travail, de l’autonomie financière tellement difficile à atteindre, de l’éducation des enfants qui perpétue les inégalités. Et ce sont des meurtres non comptabilisés, des séquelles irréversibles, des plaintes jamais enregistrées, des récits qui sont tus et d’autres qui ne nous parviennent jamais.

Les catégories se recoupent et les violences s’additionnent. Ce ne sont pas que des chiffres, ce sont des monceaux de souffrances et des cris et des vies massacrées et des masses d’énergie qu’il faut déployer pour lutter.

Les collectifs « collages contre les féminicides » se sont mis en place dans le contexte du Grenelle des violences conjugales. Mais de la part des pouvoirs publics, nous n’attendons rien. Les budgets des associations sont rognés, le droit recule et criminalise de moins en moins les auteurs de violences, les forces de l’ordre sont bien souvent complices en ne protégeant pas les victimes quand elles le demandent. Au mieux des mesures éviteront une partie de la casse. Depuis des décennies, les associations et les mouvements féministes travaillent à visibiliser le continuum des violences, pointant la façon dont les féminicides sont les manifestations ultimes de processus dans lesquels les femmes sont confrontées à des violences multiples contre lesquelles il est particulièrement difficile de se défendre.

Coller des slogans sur les murs, entre femmes, participe de cette volonté de dénoncer les conditions de maintien d’un contexte social, économique et politique qui fragilise et expose toutes les femmes aux violences, qu’elles soient conjugales, physiques et psychologiques, sexuelles, économiques, professionnelles, institutionnelles.

La forme de la répression policière n’est pas anodine. Les agent·es qui interpellent les colleuses peinent à comprendre la solidarité spontanée de femmes qui défendent les femmes, toutes les femmes, sans tracer de frontières sur la base du sexe assigné à la naissance, de la profession, de la religion ou de la classe. Quand ils l’aperçoivent, cette solidarité, ils cherchent à humilier, ridiculiser, diviser les militantes.

Face aux féminicides, Police et Justice répondent en arrêtant 7 « colleuses » à Lyon et Paris

Aujourd’hui nous en sommes au 127e de l’année en France et rien n’est fait pour stopper l’hécatombe. Si la police et la justice se montrent d’ordinaire peu promptes à protéger les victimes de violences conjugales, elle sait être efficace contre celles et ceux qui la dénoncent en arrêtant 7 colleuses à (…)




6 novembre

Or ce qui nous lie, c’est la solidarité féministe. C’est le besoin de dire que la manière de remédier aux violences dans notre société ne nous convient pas. Que les mesures qui relèvent de la criminalisation, de la judiciarisation, de la psychologisation ne sont pas satisfaisantes et pas suffisantes. Les policiers tardent à intervenir, minimisent les violences, laissent leurs auteurs quitter les commissariats. Les juges, au pénal comme aux affaires familiales, fragilisent la parole des femmes et visent à une pacification qui abandonne les victimes à une brutalité sans fin, quand ils ne sont pas simplement les relais d’une implacable justice de classe. Les psys renvoient inlassablement les victimes à des schémas culpabilisants où elles portent la responsabilité de la paix avec leurs bourreaux. Police, Justice et Psy ne protègent pas efficacement les femmes et, même quand elles remplissent leur petit office, elles ne suffisent pas à ouvrir la voie à une émancipation collective dont l’urgence est ressentie par tellement d’entre nous.

Contre la répression, les colleuses lyonnaises vont s’organiser, protéger celles qui ont été en première ligne, continuer plus fort, plus nombreuses, plus déterminées. Faire la preuve que la solidarité n’est pas un vain mot. Nombre de collectifs, associations et syndicats locaux les soutiennent. Contre les violences, celles qui recensent patiemment et rigoureusement, celles qui agissent depuis longtemps pour les femmes et celles qui découvrent les luttes féministes, toutes sont utiles. Parce que ce n’est pas le moment de se diviser, parce que défendre une seule catégorie de victimes c’est encore invisibiliser et contraindre au silence.


Article publié le 14 Nov 2019 sur Rebellyon.info