Avril 1, 2021
Par Zones Subversives
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La pratique du collage se propage dans les mouvements artistiques du XXe siècle. Le montage joue également un rôle central dans la musique, le théâtre ou le cinéma. Cette pratique artistique permet de libérer l’imaginaire et peut exprimer une contestation politique.

Le collage renouvelle les pratiques artistiques du XXe siècle. Ravalé au niveau des arts mineurs, le collage attaque la pureté supposée de l’œuvre d’art. Cette pratique favorise l’autonomie et la créativité contre les codes et conventions traditionnelles de l’art classique. Le collage sort des critères de reconnaissance et de légitimité artistique.

Ces œuvres peuvent également souligner les contradictions de la réalité sociale. Le collage permet également de bousculer les repères du public. Les avant-gardes artistiques s’emparent de cette pratique dès 1910. Le collage, ou le montage, se retrouve également dans la musique, la littérature, le théâtre ou le cinéma. Jean-Marc Lachaud propose ses réflexions sur ces pratiques artistiques dans le livre Collages, montages, assemblages au XXe siècle.

 

                   Couverture Collages, montages, assemblages au XXe siècle 

 

Dada et surréalistes

 

Les surréalistes valorisent le collage qui permet de briser la séparation entre la pensée logique et la pensée poétique. Benjamin Péret estime que le merveilleux « est partout, dissimulé aux regards du vulgaire, mais prêt à éclater comme une bombe à retardement ». Le collage se développe avec les cubistes. Braque et Picasso se servent de gravier, de plâtre et de cendre. Les ciseaux et les mains de l’artiste permettent le découpage ou la déchirure. Cette démarche ludique permet surtout de questionner le réel. Les futuristes assemblent des matériaux pour diversifier les perceptions sensibles.

C’est en 1916, à Zurich, que le mouvement Dada émerge. Le Cabaret Voltaire propose des spectacles qui mêlent poésie phonétique, musique, danse, avec des costumes et des masques. Dada attaque la guerre, le patriotisme et les valeurs bourgeoises. « C’est un état d’esprit qui, avec un humour corrosif et libertaire, s’oppose radicalement aux valeurs de la société occidentale honnie », décrit Jean-Marc Lachaud. Les règles de l’art, les conventions morales et les protocoles sociaux sont transgressés. Arthur Cravan valorise le scandale. Il organise des conférences pour insulter le public et tire même des coups de feu. 

Tristan Tzara propose de découper des mots dans un journal et de les assembler au hasard pour créer un poème. Il refuse l’utilisation d’un langage normalisé et verrouillé qui impose un sens figé. Il choisit des mots pour leur sonorité, dans le sillage de la démarche bruitiste. Le ready-made permet d’utiliser des objets du quotidien. Marcel Duchamp crée à partir d’objets dont il détourne l’usage le plus banal.

Dada à Berlin devient ouvertement politique, notamment dans le contexte de la révolution allemande de 1918. « L’exaltation de la liberté et la volonté de détruire la laideur, y compris lorsqu’elle caractérise les comportements humains, animent par ailleurs leur engagement », souligne Jean-Marc Lachaud. L’Eglise, l’Armée et la Bourgeoisie sont attaquées. Même si les dadaïstes préfèrent la provocation ludique à l’organisation révolutionnaire. Hannah Höch découpe des fragments dans des journaux et des magazines. Raoul Hausmann participe à l’invention du photomontage. Ces affiches s’inscrivent dans une agitation politique.

 

Le mouvement surréaliste utilise également le collage pour introduire du rêve et du merveilleux dans la vie quotidienne. « Gagner à la révolution les forces de l’ivresse, c’est à quoi tend le surréalisme dans tous ses livres et dans toutes ses entreprises », estime Walter Benjamin. Cet intellectuel marxiste rattache également les surréalistes à « une idée radicale de la liberté ». Ce mouvement associe la révolte de l’esprit et la révolte sociale pour incarner le romantisme révolutionnaire du XXe siècle.

Le peintre Max Ernst utilise le collage pour multiplier les possibilités de création. Le ludique, le jeu et la spontanéité sont ranimés par le collage au service du plaisir de peindre. Marx Ernst s’approprie des dessins imprimés, des dessins de réclame, des images de dictionnaires, des images populaires ou des images de journaux.

Les décalcomanies d’Oscar Dominguez permettent de créer des formes étranges, qui rapprochent la réalité du rêve. Le poète tchèque Karel Teige photographie des parties érogènes du corps féminins, comme les seins ou les fesses, pour les coller dans l’espace urbain ou dans une station de métro. Jindrich Styrsky utilise des images banalement pornographiques pour leur donner une dimension onirique. Pierre Molinier relie également l’érotique et le merveilleux.

Le photographe Man Ray propose des images qui bousculent la réalité. Le cinéaste Luis Bunuel valorise les images oniriques. Il attaque le conformisme bourgeois pour libérer le désir de vivre. Les collages de Jacques Prévert combattent l’horreur et l’injustice. Marcel Mariën propose des associations étonnantes. Il s’appuie également sur l’érotisme. Le surréalisme s’appuie sur le merveilleux pour repassionner la vie.

 

  Alexandre Rodtchenko / Flickr

Art et révolutions

 

Les avant-gardes artistiques russes accompagnent la révolution d’Octobre. Le collage et le photomontage permettent de réaliser des affiches. Maïakovski et Rodtchenko détournent des affiches publicitaires. Le socialisme et l’amour doivent bousculer la routine de l’ordre établi.

Le cinéma russe accompagne également l’élan révolutionnaire. Dziga Vertov insiste sur le montage qui donne un sens aux images montrées. Eisenstein insiste sur la puissance agitatrice du montage pour agir directement sur la conscience du public. L’impact dramatique d’une scène peut être renforcé par le montage. Pour Béla Balazs, la dimension politique du film ne doit pas effacer l’imagination, le rêve et la poésie. Le cinéma prolétarien ne peut pas être froidement démonstratif ou réaliste.

Des artistes soutiennent également la révolution allemande de 1918John Heartfield utilise le photomontage dans une perspective de lutte. Il dénonce les mensonges de la social-démocratie. Il manie la satire pour critiquer le monde existant. Au moment des Jeux Olympiques de 1936, il montre la réalité de la terreur nazie.

Le théâtre d’Erwin Piscator montre les grèves ouvrières. Il tente également de briser la séparation entre les travailleurs du théâtre et le public pour créer une communauté militante. Bertolt Brecht valorise la dimension épique du théâtre. Le déroulement de l’action doit rythmer la pièce. Brecht s’adresse à un public actif qui peut exercer sa liberté de jugement. Ce théâtre ne vise pas à endoctriner le spectateur, mais l’incite à prendre parti.

La révolution artistique ne s’accompagne pas d’une révolution sociale. L’art n’a pas la capacité de modifier le cours de l’histoire. Mais il peut permettre de révéler le caractère inacceptable du monde. L’art ne doit pas tenter d’éduquer le peuple. Les spectateurs « choisissent comment assembler ce qu’ils voient là avec leur propre histoire, leur propre expérience », souligne Jacques Rancière. L’art doit permettre de sortir de l’étouffoir conformiste du monde marchand pour s’ouvrir à d’autres possibilités d’existence. Pour Herbert Marcuse, l’art doit bousculer les lignes pour libérer l’imaginaire et les désirs.

 

                 

 

Créativité et luttes sociales

 

Le collage accompagne les luttes sociales du XXe siècle. Des artistes pratiquent la création collective pour remettre en cause la notion d’auteur et agir avec ceux qui luttent. Les collages se diffusent dans les usines, dans les universités, dans les rues. Un esprit collagiste se retrouve « dans les démarches des artistes qui veulent engager politiquement l’art, confondre l’art et la vie, fonder un art féministe ou occuper la rue », décrit Jean-Marc Lachaud.

L’Internationale situationniste aspire au dépassement de l’art et de la politique. Elle attaque la séparation entre les artistes et les spectateurs, mais aussi entre l’art et la vie. Guy Debord estime que seule une société sans classe et sans État, fondée sur le communisme de conseils, peut permettre de libérer la créativité. Le détournement rejoint l’esprit collagiste. Cette pratique artistique permet de réutiliser une image sortie de son contexte pour lui donner un sens nouveau. Les films de Guy Debord reprennent des images de films et de publicités, mais aussi diverses citations. Au moment de la révolte de Mai 68, les situationnistes diffusent des affiches qui détournent des bandes dessinées. La dialectique peut-elle casser des briques ? devient le premier film entièrement détourné.

Des artistes dénoncent la guerre du Vietnam ou le conformisme de la société bourgeoise. Wolf Vostell, fondateur du mouvement Fluxus, déchire des affiches. Il décolle ou efface des images de magazines ou des portraits de Fidel Castro. Il évoque également les massacres passés et présents, de la Seconde Guerre mondiale au bombardement du Vietnam. Wolf Vostell questionne aussi l’emprise des médias et des messages qu’ils diffusent sur la vie quotidienne. Le peintre Enrico Baj participe au mouvement Cobra. Il colle sur ses tableaux du verre, des médailles militaires, du tissu. Il attaque la hiérarchie et le pouvoir militaires.

Joan Rabascall fustige la fausse frivolité des images mercantiles. Il critique le bonheur factice lié au paraître, aux loisirs, au consumérisme et aux objets. Certaines œuvres évoquent le décalage entre la vie rêvée des magazines et la violence du monde. Hans Haacke dénonce les liens entre le monde de l’art et le monde économique. Les entreprises utilisent l’art pour améliorer leur image de marque et augmenter leur rentabilité économique. Hans Haacke dénonce l’hypocrisie des grands groupes industriels qui financent l’art, mais soutiennent également des régimes autoritaires.

Mona Hatoum évoque le sort des exilés, des réfugiés, des massacres, des camps. Mais elle introduit de l’intime et du quotidien dans ces problèmes internationaux. Jan Bucquoy, anarcho-situationniste, s’attaque aux symboles de la Belgique bourgeoise et conformiste. Il ridiculise le couple royal. Il réalise des films sur La vie sexuelle des Belges. Des femmes artistes dénoncent les rôles assignés aux femmes. Elles évoquent la femme objet ou la ménagère. Linder, issue de la scène punk anglaise, propose des photomontages. Elle montre la désérotisation généralisée des relations humaines. Un couple se confond avec la télévision.

 

             

Diversité des pratiques artistiques

 

Des pratiques artistiques tentent de relier l’art et la vie. Le happening permet une action directe et agissante censée favoriser la complicité d’un public participant. Jean-Jacques Lebel développe des happenings pour raviver la tradition de la provocation et du scandale. Il réalise également des collages. John Cage crée un environnement total qui mêle musique, danse et peintures. Le mouvement Fluxus pratique l’assemblage et le collage dans une démarche plus ludique que politique. Des artistes s’emparent de la rue à travers le Street art. Ernest Pignon Ernest évoque la mémoire des vaincus et des figures de la révolte comme Rimbaud ou Genet. Miss Tic montre des femmes sensuelles qui recherchent l’émancipation et le plaisir.

Le théâtre devient également un outil de lutte. Le Living Theatre s’inscrit dans un pacifisme libertaire pour dénoncer la guerre et la société de consommation. Le Living Theatre intervient dans la rue pour célébrer les corps, l’amour et la paix. Le théâtre radical permet une compréhension de la nature politique de la réalité et valorise les luttes sociales. A San Francisco, la Mime Troup se rapproche du mouvement des Diggers. En Italie, Dario Fo évoque l’actualité politique et les grèves.

Au Brésil, Augusto Boal invente le Théâtre de l’Opprimé. Il tente de sortir du cadre du spectacle figé. Le spectateur doit sortir de la passivité pour se libérer, agir et penser par lui-même. Avec le Théâtre-forum, le public peut intervenir. Mais le débat et le conflit d’idées doivent primer sur la propagande et la manipulation. Le Théâtre-forum « n’est pas catéchistique, n’est pas dogmatique, n’est pas dirigiste », tient à préciser Augusto Boal.

Le cinéma militant peut dénoncer une réalité politique, mais il peut aussi inciter à l’action. Le documentaire prime alors sur la fiction. Oser lutter, oser vaincre, de Jean-Pierre Thorn, s’inscrit dans la mouvance maoïste. Ce film montre une grève et dévoile les positions politiques des travailleurs révolutionnaires, de la CGT et de la direction de l’entreprise. Ce film nourrit la réflexion collective et vise à entraîner la classe ouvrière dans le combat révolutionnaire. Les ciné-tracts de Chris Marker s’appuient sur un montage rythmé. Ils montrent les grèves et les manifestations, mais aussi la répression. Ils critiquent les dirigeants politiques et la culture bourgeoise. La caméra de Carole Roussopoulos accompagne les luttes des femmes.

Le courant marxiste est traversé par des débats sur la théorie de l’art. Les enjeux sont esthétiques, mais aussi philosophiques et politiques. L’art prolétarien et le réalisme socialiste s’opposent aux avant-gardes artistiques. Bertolt Brecht évoque les problèmes de la réalité sociale. Mais il se méfie de l’écriture réaliste qui devient formaliste et ronronnante.

Son théâtre épique s’appuie sur la technique du montage pour rythmer le récit. Le collage rejoint la philosophie de Walter Benjamin qui vise à « sortir par effraction du cours homogène de l’histoire ». Walter Benjamin reste attaché au surréalisme qui repose sur le merveilleux et libère l’imaginaire. Mais il reste attaché à une politisation de l’art. Theodor Adorno, figure de l’Ecole de Francfort, estime que l’art est intégré dans la civilisation marchande et la société de consommation. L’œuvre d’art devient désormais vide de sens.

 

             

 

Collages et imaginaire artistique

 

Les livres de Jean-Marc Lachaud permettent de se replonger dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Il montre bien la diversité des démarches artistiques. Il présente de nombreuses œuvres et artistes. Ces livres proposent une introduction à des courants artistiques originaux et souvent contestataires. L’art accompagne aussi l’histoire sociale du XXe siècle.

Jean-Marc Lachaud propose également une réflexion d’ensemble sur ces diverses démarches artistiques. Il dresse le fil rouge de la pratique du collage. La technique professionnelle devient secondaire pour créer un collage. La créativité et la spontanéité prédominent. L’assemblage d’éléments permet d’ouvrir l’imaginaire et de sortir du cadre de l’ordre existant. Néanmoins, il semble important de valoriser les démarches artistiques qui expriment un sens politique. L’art contemporain peut dériver vers la vacuité et l’acceptation de la civilisation marchande. Les œuvres artistiques peuvent accompagner des luttes sociales ou jeter un regard critique sur la société.

La pratique du collage rejoint une forme de romantisme révolutionnaire. Ce courant est attaché à l’utopie, au désir et à l’imaginaire. La créativité se distingue d’une conception froide et réaliste de l’art. Les pratiques artistiques ne doivent pas se réduire à un simple instrument de propagande. La création doit esquisser une nouvelle logique sociale. Le collage exprime bien cette démarche alternative. Le collage s’attache à libérer l’imaginaire. Mais il comporte également une dimension ludique et une recherche de plaisir. Pour Brecht, « le plaisir que les hommes prennent à l’art est le plaisir que l’on prend à la vie ».

La créativité et les collages proposent de nouvelles pratiques sociales. Pour permettre à chacun et chacune d’exprimer sa créativité, il devient indispensable de sortir des contraintes marchandes. Inventer une autre société doit permettre de remettre le jeu et le plaisir au centre de la vie quotidienne.

 

Source : Jean-Marc Lachaud, Collages, montages, assemblages au XXe siècle. Volume 1. L’art du choc, L’Harmattan, 2018

Source : Jean-Marc Lachaud, Collages, montages, assemblages au XXe siècle. Volume 2. Le fragment à l’œuvre, L’Harmattan, 2018

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Jean-Marc Lachaud, De la critique esthétique (2014), conférence dans le cadre du colloque “Territoires critiques” organisé par le Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation à La Parole Errante (Montreuil), les 3 et 4 juin 2014

Jeanne Bacharach, Note de lecture, publiée dans la revue en ligne Critique d’art le 27 novembre 2019 

Jean-Marc Lachaud, « De l’usage du collage en art au XXe siècle », publié dans la revue Socio-anthropologie, 8 | 2000, mis en ligne le 15 janvier 2003

Jean-Marc Lachaud « Organiser le pessimisme » !, publié sur le site de la revue Le Passant ordinaire n°37 [novembre 2001 – décembre 2001]

Jacques Rancière, Politique et esthétique. Entretien réalisé par Jean-Marc Lachaud le 30 novembre 2005, publié dans la revue Actuel Marx 1/2006 (n° 39)

Articles de Jean-Marc Lachaud mis en ligne sur le portail Cairn

Articles de Jean-Marc Lachaud mis en ligne sur le portail Persée

Stéphanie Thrt, Au delà de l’esthétique collagiste. Barbara Formis attire notre attention sur le collage 

Corinne Bourdenet Vicaire, Le collage : filiation historique 

Revue Histoire de l’art, No. 78: Collage ?, publié le 25 janvier 2016

6 artistes phares du collage des années 20 à aujourd’hui, publié sur le site d’Artsper Magazine




Source: Zones-subversives.com