Janvier 10, 2021
Par Antiopées
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Coline Picaud, Personne ici ne sait qui je suis, Ă©ditions Le monde Ă  l’envers, novembre 2020

Sur le site de son Ă©diteur, les ouvrages de Coline Picaud (elle en a publiĂ© quatre chez Le monde Ă  l’envers, maison aux attaches libertaires et anticapitalistes sise Ă  Grenoble) sont classĂ©s Ă  la rubrique « Romans graphiques Â». Je n’ai pas lu ses trois prĂ©cĂ©dents, mais celui qui nous intĂ©resse ici relĂšve plus de la « bande dessinĂ©e de reportage Â», ainsi que l’auteure elle-mĂȘme a intitulĂ© son blog. Quoique
 Mais j’y reviendrai.

« Cela fait maintenant 6 ans que je travaille dans un centre social qu’on appelle ici Ă  Grenoble “Maison des habitants” (MDH) Â» : tel est le texte que l’on trouve en haut de la premiĂšre page du livre, entiĂšrement occupĂ©e par la reprĂ©sentation de l’immeuble que l’on suppose dĂšs lors abriter cette MDH, et dont l’entrĂ©e est situĂ©e entre les devantures d’une pharmacie et d’un fleuriste. « Je m’occupe des ateliers sociolinguistiques (ASL) : des cours de français Ă  destination d’étrangers adultes. Leur objectif est d’aider les personnes Ă  se sentir mieux dans la sociĂ©tĂ© française, par l’apprentissage de la langue, notamment Â», poursuit la voix off juste en dessous de l’image. Un peu plus loin dans le livre, Coline Picaud explique le fonctionnement administratif des MDH qui sont en fait des Ă©manations de la Ville et qui ont pour fonctions le lien et l’animation avec les personnes ĂągĂ©es et les familles, l’animation et la vie du territoire et bien sĂ»r l’accueil des habitant·e·s, quels que soient leur statut ou leur nationalitĂ©. L’auteure est « coordinatrice ASL Â» et Ă  ce titre « recrute et forme les animateurs bĂ©nĂ©voles, donne des cours, monte des projets, propose et alimente le contenu pĂ©dagogique Â». « Cette annĂ©e [2019, si j’ai bien compris], 23 bĂ©nĂ©voles donnent des cours Ă  la MDH. Cela permet d’accueillir du monde (environ 200 personnes Ă  l’annĂ©e) et de faire des groupes de nive au. Marc, un salariĂ©, et moi, donnons Ă©galement des cours. Â» Bon, rassurez-vous : ces prĂ©cisions plutĂŽt prosaĂŻques ne prennent pas beaucoup de place dans l’ensemble du rĂ©cit – je devrais d’ailleurs Ă©crire : des rĂ©cits, puisque Coline Picaud donne beaucoup de place aux rĂ©cits de vie des personnes qu’elle rencontre dans le cadre de son activitĂ©. C’est ce qui fait tout l’intĂ©rĂȘt de cette « bande dessinĂ©e de reportage Â» : c’est qu’elle n’en est pas vraiment une, justement, ou alors qu’elle est beaucoup plus. Par « reportage Â», j’entends le matĂ©riau rapportĂ© et mis en forme, parfois de façon virtuose, par un·e journaliste depuis tel ou tel « terrain Â» oĂč se dĂ©roulent (ou pas) des Ă©vĂ©nements plus ou moins spectaculaires. Rien de tel ici. L’auteure raconte son quotidien, entiĂšrement occupĂ© par l’accueil, l’écoute et si possible la joie partagĂ©e avec des personnes « dĂ©placĂ©es Â» et souvent marquĂ©es par les violences subies avant de quitter leur pays natal, pendant leur voyage vers les terres promises de l’Europe et encore aprĂšs leur arrivĂ©e sur les rives de ce qui ressemble souvent plus Ă  l’enfer qu’au paradis. En fait, si l’on devait parler de reportages, alors ce serait au pluriel, puisque Coline Picaud nous donne Ă  voir et Ă  lire, entrecoupĂ©s par la description des diffĂ©rentes activitĂ©s de la vie quotidienne de deux MDH oĂč elle intervient – l’accueil de gens qui dĂ©barquent du monde entier en quĂȘte de cours de français, mais aussi et surtout, probablement, d’une compagnie bienveillante, de sourires et de gentillesse, les cours de français, d’alphabĂ©tisation, les sorties organisĂ©es Ă  la mer (Marseille, qui a beaucoup plu aux participant·e·s) ou Ă  la montagne, les fĂȘtes, le « CafĂ© international Â» oĂč l’on parle de tout en français plus ou moins approximatif, mais c’est ainsi que l’on progresse le mieux – elle nous rapporte, donc, les rĂ©cits de Sutha la Sri-Lankaise, Zabihullah l’Afghan, Meri la BrĂ©silienne, Abdelrahman le Somalien, Rahel l’Éthiopienne, Maha la Syrienne, Golindya l’ÉrythrĂ©en et TĂ©lĂ©milĂ© le GuinĂ©en. Bien sĂ»r qu’elle a choisi quelques parcours parmi beaucoup d’autres, mais comment faire autrement, sinon Ă  retomber dans des gĂ©nĂ©ralitĂ©s statistiques ? Et puis on sent bien qu’avec celles-ci et ceux-lĂ , Coline Picaud a vraiment pris du temps, et qu’ils et elles ont sympathisĂ©. Elle laisse parfois transparaĂźtre une sorte de culpabilitĂ©, d’ĂȘtre nĂ©e du bon cĂŽtĂ© de la planĂšte, lorsqu’elle entend les horreurs qu’ont subies certain·e·s de ses interviewé·e·s. Mais elle ne tombe jamais dans l’emphase ni dans le pathos. Chacun, chacune raconte comment il ou elle est partie et pourquoi. Et puis la route, les passeurs, les frontiĂšres, parfois la Libye et souvent la MĂ©diterranĂ©e
 Et une fois franchis tous ces obstacles, l’Europe, la France, Grenoble oĂč l’auteure les a rencontré·e·s.

Je me prends Ă  rĂȘver que ce genre de bouquin serve de matĂ©riel pĂ©dagogique en cours de gĂ©ographie dans les Ă©coles françaises. Car, comme le dit Coline Picaud, « il existe peu de lieux tels que les ateliers de français oĂč se mĂȘlent, plusieurs heures par semaine, universitaires sud-amĂ©ricains et GuinĂ©ens privĂ©s d’école, Ă©clopĂ© et professeur de salsa, prostituĂ©es nigĂ©rianes et religieuses malgache. Le monde est lĂ . Â»

La grande rĂ©ussite de l’ouvrage est de nous le faire (presque) toucher du doigt, ce monde qui bruisse de milliers de rĂ©cits. J’avoue qu’à premier abord, je n’étais pas trĂšs sĂ©duit par le dessin de Coline Picaud. Mais la force de ses images est telle que j’ai trĂšs vite oubliĂ© mes prĂ©ventions. C’est pourquoi je ne peux que recommander vivement cette lecture et, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, mais bis repetita placent, souhaiter que des instits ou des profs s’en saisissent – sĂ»rement que dans les quartiers populaires, certain·e·s Ă©lĂšves y reconnaĂźtraient des figures familiĂšres et qu’ailleurs, pour ĂȘtre moins connues, ces mĂȘmes figures sortiraient de l’exotisme ou de l’altĂ©ritĂ© vaguement menaçante oĂč elles sont trop souvent relĂ©guĂ©es.




Source: Antiopees.noblogs.org