Climat social : en Belgique,
ça chauffe aussi !

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Gilets jaunes, jeunes pour le climat qui manifestent tous les jeudis et grève générale le 13 février dernier, ça branle aussi dans le manche belge ! Nous reproduisons ici et complétons les propos d’un camarade belge qui nous parle un peu de ce qui se passe.

La grève (vraiment) générale

du 13 février

Le mouvement a été très suivi et a réussi a complètement bloqué l’économie du pays (et même l’espace aérien !). Il n’y avait pas eu de grève générale en Belgique depuis décembre 2014. Pourquoi cette grève ?

Le contexte d’abord. Cette mobilisation a eu lieu dans le cadre de l’AIP : tous les deux ans, les organisations patronales et syndicales au sein du « Groupe des 10 » négocient un nouvel Accord Inter-Professionnel. C’est un accord intersectoriel qui, d’une part, détermine la norme salariale pour les deux années à venir, et d’autre part, reprend une série de dispositions en matière de conditions de travail, formation, congés, etc. Se mettent autour de la table, les bureaucraties syndicales (dont les 3 grands syndicats FGTB (socialiste), CSC (chrétien) et CGSLB (libéral) et les organisations patronales (dont la Fédération des entreprises de Belgique) mais les discussions ont vite tourné court car le patronat relayé par le gouvernement enfermaient les syndicats dans une marge salariale « disponible » de 0,8%… sur deux ans ! A l’heure où les factures explosent mais où la croissance économique est de retour avec des profits plantureux pour les entreprises. En effet, depuis 2016, les patrons bénéficient d’une “tax shift”, soit une diminution majeure de leurs charges sociales, équivalent à 3 milliards et demi d’euros et en 2017, les 5 000 entreprises belges les plus importantes ont vu leur chiffre d’affaire grimper de 10% et leurs bénéfices de 5% (1).

Les organisations syndicales regroupées dans un front commun ont donc avancé plusieurs mots d’ordre : une augmentation significative des salaires, une augmentation du salaire minimum à 14€/heure ou 2.300€/mois, moins de pression et un travail faisable, plus de contrats à durée indéterminée et un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle, une pension minimum de 1.500€ net, une fin de carrière en douceur via le maintien des régimes de prépension et des emplois de fins de carrières à partir de 55 ans, le relèvement des allocations sociales de 10% au-dessus du seuil de pauvreté, l’égalité salariale « À travail égal, salaire égal ! », le renforcement des services publics, des factures de biens et services essentiels (eau, gaz, électricité) raisonnables, une plus grande justice fiscale qui déplacera la pression fiscale des épaules les plus faibles vers les plus fortunés, le capital et les grandes entreprises, etc… Un sacré programme !

Ces revendications immédiates sont plutôt populaires au sein du prolétariat. Il était évident que la grève nationale allait être particulièrement bien suivie. L’entièreté des secteurs furent touchés. Des métallurgistes aux travailleurs de la pétrochimie en passant par les salarié.e.s des grands magasins (comme Carrefour qui a connu le licenciement de 1.200 personnes en 2018), de la poste, des transports publics, des ports et aéroports, du marchand et du non marchand, des services et de la production, du privé et du public, des banques et assurances ( par ex. AXA qui sort d’une restructuration qui a touché 650 personnes).

Mais voilà le projet d’accord, douche froide pour la base

Fin février, on nous apprend que les « partenaires sociaux » sont parvenus à un projet d’accord après près de 20 heures de discussions. Quelques légères augmentations touchent les prestations sociales. L’intervention patronale dans les frais de déplacement est revu légèrement à la hausse. On constate aussi les premiers reculs. Afin d’éviter les licenciements secs, les entreprises en restructuration peuvent accorder des prépensions dès l’âge de 56 ans. Dorénavant, pour les entreprises en difficultés l’âge de la prépension a été rehaussé et passera de 56 à 58 ans cette année, 59 ans en 2020 et 60 ans dès 2021. Concernant les fins de carrière, il est encore possible pendant deux ans et demi d’accéder à la prépension à 59 ans pour les longues carrières et les métiers lourds. Ensuite, on passe à 60 ans en 2021. Les bureaucrates syndicaux sont ravis et bombent ridiculement le torse à l’instar des secrétaires de la puissante FGTB qui déclarent : « dans un contexte politique particulièrement difficile, nous sommes quand même parvenus à obtenir quelques avancées sociales pour les travailleurs notamment sur le pouvoir d’achat. Grâce à notre pression et à la grève que nous avons organisée, nous sommes parvenus à relever la marge de 0 8% à 1,1% de la masse salariale »…Concernant le salaire minimum (9,85€), il a été augmenté de 1,1%, soit 10 centimes de l’heure, largement en deçà des 14€ escomptés par le front commun syndical. Même réjouissance du côté du patronat et du ministre belge du travail qui claironne : « en Belgique, il y a encore moyen d’avoir une concertation sociale », un bel exemple de cogestion et de trahison des bases syndicales.

Depuis, l’ambiance n’est pas à la joyeuseté au sein des militant-e-s de certaines centrales syndicales et du prolétariat car il y a comme une impression que les mobilisations derrière les syndicats ne mènent qu’à la défaite et à la démoralisation. Le syndicalisme de concertation permet-il à notre époque d’empêcher ou même de limiter l’attaque permanente contre les conditions d’existence des travailleuses et travailleurs ? On est un paquet à se poser la question…

Le rôle historique

des syndicats belges

La Belgique est l’un des pays européens avec le plus fort taux de syndicalisation puisque près de 70% de la population active est syndiquée dans les deux grands syndicats belges : la FGTB (fédération générale du travail en Belgique) proche du parti socialiste mais avec des dissensions ; la CSC (confédération des syndicats chrétiens de Belgique) plus proche des partis démocrates-chrétiens. Reste la 3eme roue du carrosse, la CGSLB qui est la centrale des syndicats libéraux, on s’en doute, les moins combattifs et qui ont d’ailleurs le moins d’adhérents.

Cette puissance syndicale s’explique par l’histoire sociale et politique belge où le patronat, face aux insurrections ouvrières d’après guerre et à la menace communiste, a décidé de s’appuyer sur un syndicalisme puissant, capable de cadrer la force de travail et avec qui, il pouvait se concerter dans un certain compromis social. Ainsi, si on est syndiqué, c’est le syndicat qui verse l’allocation chômage (il existe aussi un Pôle emploi gérée par l’Etat qu’on appelle la CAPAC, mais le suivi est moins bien assuré). Les syndicats sont aussi très présents dans les mutuelles et les conseils d’administration publics et privés ce qui génère une certaine forme de clientélisme. Enfin, lors des grèves, les syndicats via une caisse payent les grévistes (à hauteur d’une trentaine d’euros). Le syndicalisme belge est donc une formidable machine à cogestion mais aussi à mobilisation qu’on peut rapprocher du modèle anglo-saxon et des syndicats allemands ou anglais. Mais cela rend plus difficile les débordements par la base.

Côté jeune :

« On est plus chaud, plus chaud, plus chaud que le climat »

Depuis le début de l’année, le pays connaît « les jeudis pour le climat ». Chaque jeudi, les jeunes adolescents des écoles techniques, professionnelles et des lycées ne se rendent pas à l’école mais préfèrent manifester et se mobiliser. Ils font grève !

Il y a d’abord eu une manifestation en janvier à Bruxelles réunissant plus de 70 000 personnes. La plus grosse manifestation jamais vue en Belgique sur les questions environnementales. L’intérêt médiatique suscité et l’appel de la jeune suédoise Greta Thunberg au mouvement de grève en Australie « Strike for Climate » («  En grève pour le climat ») ont suscité le lancement d’une plateforme « Youth for Climate » (« Les jeunes pour le climat ») avec l’idée de faire des manifestations hebdomadaires, et ce jusqu’aux élections fédérales qui se tiendront en mai.

On peut s’interroger sur cette deadline et y voir un calcul politique. En effet, le 26 mai les belges votent pour les européennes mais aussi pour des représentants fédéraux et régionaux. Déjà, des sondages (qui n’engagent que ceux qui les regardent) notent une nette augmentation du vote écolo aussi bien dans la partie wallonne que flamande. Ainsi, le bloc écologiste doublerait ses résultats de 2014, et il la première force du pays, avec 29 sièges fédéraux (sur 150), contre 12 actuellement. Il serait alors en mesure de piloter la formation du prochain gouvernement (2) et faire la nique au parti nationaliste flamand le NV/A

Heureusement, le mouvement reste plus ou moins autonome de ses enjeux et critique le système. Sur les ondes de la radio « La Première », Piero Amand, jeune militant de 18 ans, soulignait : « Ce n’est pas des pansements sur une jambe de bois, comme on le fait souvent aujourd’hui, ce ne sont pas de mesurettes qu’on a besoin, c’est vraiment un changement en profondeur de nos sociétés et un changement économique aussi, parce que la plupart des politiciens et des gouvernements aujourd’hui, surtout ceux qui tiennent au libéralisme à tout prix, tiennent vraiment à ce que la croissance soit l’objectif numéro un. La croissance, la croissance, la croissance tout le temps, la compétitivité, la concurrence, etc. Et tout ça, ce sont des règles qui valaient quand on devait produire des richesses, quand il fallait améliorer les conditions de vie des gens, et ça, ça s’est évidemment produit au siècle passé, mais aujourd’hui on sait que la croissance à tout va provoque des désastres écologiques.  »

Depuis les manifestations se poursuivent et concernent toutes les grandes villes du pays. Les partis de droite (au pouvoir) apprécient moyennement à l’image de la ministre flamande de l’Environnement qui a donné sa démission, à la suite de ses propos complotistes sur les manifestations. Elle sous entendait en s’appuyant sur les informations des services de renseignements (sic) que les jeunes étaient manipulés par des gauchistes et des environnementalistes comme Greenpeace et consorts. Côté syndical, les syndicats soutiennent mais n’appellent pas à la grève notamment pour la grève mondiale du 15 mars. Seule la centrale générale de la FGTB qui regroupe la construction, la chimie et l’industrie, les secteurs des services et du non-marchand affiche un soutien clair et couvre leurs militants d’un préavis de grève … mais elle ne mobilisera pas dans les entreprises !

La grève internationale pour le climat a rassemblé 30 000 personnes à Bruxelles (chiffres de la presse) et des milliers d’autres dans les grandes villes belges. L’ensemble reste très gentillet, c’est très « bobo » et affreusement interclassiste. On ne remet pas vraiment en cause l’organisation politique et économique de la société, comptant au contraire sur les structures politiques, les « employeurs »et les multinationales pour qu’elles collaborent. On verra ce que tout ça donne mais ce qui est déjà positif c’est que la jeunesse s’est remobilisée. Il n’y a plus eu de mouvement étudiant de grande ampleur depuis l’automne 1994 et la colère contre un décret qui visait à fusionner les nombreuses écoles supérieures non-universitaires. Ou depuis les grèves lycéennes des années 80 contre l’allongement du temps du service militaire et l’allongement du stage d’attente pour les jeunes sortant des études afin de prétendre à une allocation de chômage.

Et côté jaune, quid des gilets ?

Le mouvement semble s’essouffler. Il n’y a plus de blocages ni de manifestations comme à Bruxelles. Cependant des GJ restent actifs notamment au niveau de la frontière française. Certains d’entre eux viennent manifester à Lille et participent aux AG. Le 2 mars dernier, une manifestation internationale a eu lieu à Lille réunissant plus de 200 belges. La colère et la détermination restent de mise pour nombre d’entre eux. En lien avec tout ce qui a été dit avant, nous reproduisons ici un texte des gilets jaunes de Namur « aux étudiants et écoliers » en rapport avec les marches pour le climat.

Alors que nous sommes à l’aube d’une sixième extinction de masse, qui a déjà commencé et n’est pas prête de s’arrêter, alors que tous les experts qui se sont penchés sur la question du réchauffement climatique nous disent qu’il faut agir maintenant, et pas dans deux ou cinq ans, alors qu’une centaine d’entreprises sont responsables de 70% des émissions de gaz à effets de serre et que les produits que nous achetons ont fait plusieurs fois le tour du monde avant d’arriver entre nos mains, la question écologique se pose aujourd’hui de manière concrète, matérielle, cruciale.

Il s’agit de savoir si la terre restera un espace habitable pour les hommes et les millions d’autres espèces vivantes d’ici quelques décennies. Nous assistons à l’agonie d’un système politique et économique auquel plus personne ne croit et pour lequel plus personne ne se sacrifiera. Un système fondé sur l’accumulation illimité de richesses et de profit détenu par une minorité de capitalistes (82 % des profits générés en 2017 ont bénéficié aux 1 % les plus riches). Un système qui produit des pollutions irréversibles de l’eau, de l’air, du sol et de la nourriture. Un système qui engendre un réchauffement climatique susceptible de détruire définitivement toutes conditions de vie désirables sur terre.

Tandis que des dizaines de milliers de lycéens et d’étudiants (belges, allemands, australiens, suédois, norvégiens…) refusent de se rendre en cours chaque semaine, force est de constater que les marches pour le climat ont le mérite d’alerter sur l’état de la biodiversité et la destruction de nos conditions de vie. Mais si elles peuvent constituer un bon espace d’expression politique, leur absence de but clair, d’objectifs déterminés et de moyens d’action efficaces transforment nos bonnes intentions en simples déambulations inoffensives et stériles. Ainsi malgré le nombre important de participants et l’urgence de la situation, le gouvernement n’a toujours rien fait de concret pour l’environnement, à part des tentatives de récupération ou de greenwashing sur notre dos !

Pourtant depuis 4 mois, des milliers de gilets jaunes se mobilisent aussi, en Belgique comme en France, affrontant quant à eux le pouvoir de manière plus offensive, en prenant la rue sans déclarer de parcours, en bloquant l’économie et certains centres logistiques (dépôts pétroliers, plate-forme, ports etc.), en s’attaquant aux banques, spéculateurs immobiliers, politiciens irresponsables…

Face à ce constat, nous pouvons simplement continuer nos défilés pour soulager nos consciences, ou nous pouvons dès maintenant commencer à nous organiser pour construire un véritable mouvement de blocage du pays. Nous pouvons faire plier notre gouvernement, il s’agit juste de ne plus perdre le temps qui reste à essayer de le gagner. Arrêtons de nous en remettre complétement à Youth For Climate et rassemblons-nous plutôt en assemblées générales, afin de décider nous-mêmes des suites que nous voudrons donner à notre mouvement. Il serait temps d’agir dans tous les lieux d’étude et de travail pour construire la grève générale et le blocage total de l’économie… La Terre va si mal qu’on ne la sauvera pas sans dresser quelques barricades !

écrit par Sandro et Fabien-

Charleroi/ Lille connections !

1 – chiffres pris sur le site révolution permanente.

2 – chiffres cités dans le journal Politis n°1544

Encart

Belgique :

Journée internationale contre les violences

policières  

Le 15 mars dernier, dans les rues de la ville de Charleroi, entre 50 et 100 personnes ont dénoncé les discriminations, le racisme policier, la répression des mouvements populaires, la chasse aux migrant·e·s, la traque des sans-papiers, le fichage généralisé et les logiques sécuritaires.

Soutenant que « le changement passe par notre capacité à nous unir et à nous entraider pour mener la lutte vers un avenir sans racisme, sans répression et sans exploitation », les militant.e.s poursuivent « plutôt que de questionner les rouages inégalitaires de notre société, les gouvernements n’apportent qu’une réponse sécuritaire : plus de policiers, plus de caméras, plus de lois répressives, plus de violences. La politique de la matraque n’a pourtant jamais permis de résoudre les problèmes sociaux ou de faire baisser la violence au sein d’une société. La criminalité restera un problème tant que l’on maintiendra artificiellement en vie un système basé sur l’exploitation et les inégalités. Ceux qui prétendent se soucier de notre sécurité n’ont cessé ces dernières décennies de démanteler les mécanismes de solidarité et de faire peser sur les précaires les conséquences des crises qu’ils ont engendrées. Il est important de le rappeler, notre première sécurité est sociale. Il convient de lutter contre tous ceux qui veulent la démanteler. ».


Article publié le 07 Mai 2019 sur Oclibertaire.lautre.net