Aux yeux de certaines « têtes d’affiches » de France Inter, Marine Turchi a probablement commis l’irréparable : critiquer « Le Masque et la plume », l’émission culturelle phare de France Inter ; mettre à jour, sur la base de multiples citations à l’appui, le sexisme ordinaire des chroniqueurs ; questionner la défense des concernés, auxquels la directrice de la chaîne (Laurence Bloch) déroule le tapis rouge, n’ayant jamais rien à redire sur rien, tout en laissant entendre que la parole des auditeurs compte beaucoup [1] ; analyser le dispositif de l’émission, en montrant combien l’ambiance théâtrale revendiquée – faite d’escarmouches et de joutes verbales – autant que le manque de diversité parmi les chroniqueurs sont autant de conditions objectives qui facilitent, en partie, un « flot de propos sexistes et, dans une moindre mesure, des stéréotypes racistes ou homophobes. »

Ni une ni deux, Claude Askolovitch prend la mouche (et la plume) dans sa revue de presse du lendemain. Voici son « argumentaire », qui mérite d’être cité in extenso :

À mon angoisse dédaigneuse, je redoute le conformisme de mon âge. Et j’ai la même sensation curieuse en lisant Mediapart, qui ne parle pas de beauté mais de bonne tenue langagière, et qui m’inspire le même malaise devant une époque où tout se lisse. J’évoque ici un long article qui parle de nous, France Inter, et de notre vieille émission « Le Masque et la plume », où chaque semaine une bande de critiques joyeuse ou fâchée goûte, croque, déchiquette théâtralement littérature et cinéma. Dans leur enthousiasme, ils manquent parfois de finesse et ils ont plus aimé des films de Woody Allen ou de Polanski que commenté les accusations qui entourent leurs auteurs. Des auditeurs s’en plaignent parfois, Mediapart en fait procès.

Ayant écouté 96 émissions, le journal affirme que « Le Masque » est coupable de manière récurrente de sexisme, de misogynie, voire d’homophobie et de préjugés raciaux. La preuve par quelques blagues prises sur le vif et au premier degré et qui feraient système.

Personnellement, ayant lu et réécouté, je trouve cela faux et forcé mais le débat est libre et l’article de Mediapart a été salué sur les réseaux sociaux. L’affaire est en tout cas intéressante pour ce qu’elle révèle sur l’état des disputes en France.

L’article est signé Marine Turchi, grande enquêtrice de Mediapart qui a notamment accompagné les révélations d’Adèle Haenel. Et on est frappé de lui trouver contre « Le Masque » la même fièvre minutieuse, comme si des hoquets de rire et de langage, le fruit d’une conversation poussée aux exagérations, et dont le patron de l’émission, Jérôme Garcin, bonne pâte, reconnaît être parfois désolé, étaient aussi graves, valaient le même traitement, portaient le même poison que l’emprise et les atteintes sexuelles supposées d’un adulte sur une jeune comédienne.

S’il est ce matin une révélation dans Mediapart, elle est ici : nous vivons un moment où l’on passe du procès des individus au procès des mots et au procès des intentions que ces mots révèleraient, en dépit de leurs auteurs.

Le monsieur « revue de presse » ne pensait sans doute pas offrir un cas d’école aussi parfait pour quiconque cherche à comprendre la manière dont fonctionne l’entre-soi corporatiste dans les grands médias, visant à préserver l’image de marque d’une émission dite historique. Quitte à valider le sexisme ? Il faut croire que oui.

Cachez ces citations que je ne saurais voir !

Il est plutôt rare d’entendre Claude Askolovitch donner un avis aussi tranché, à la première personne, sur un article dont il rend compte. « Je trouve cela faux et forcé » affirme-t-il ici. Sans bégayer, mais surtout sans prendre la peine de donner à entendre aux auditeurs ne serait-ce qu’une citation de l’article de Marine Turchi pour qu’ils s’en fassent une idée : une gageure, quand on voit pourtant qu’il en compte… pléthore.

Les propos relevés brûleraient-ils les lèvres de Claude Askolovitch ? On a pourtant connu le journaliste moins pudique au moment de pointer et de relayer – à très juste titre – le sexisme et l’homophobie à l’œuvre dans d’autres émissions de télévision et chez d’autres présentateurs, en particulier concernant « Touche pas à mon poste », ou encore dans l’affaire de « La ligue du LOL » [2].

À propos de cette dernière, Askolovitch affirmait : « Et l’on constate que la cruauté machiste, en groupe, n’a pas de frontière idéologique, les vedettes de la ligue du LOL et les journaux auxquels ils collaborent sont de grandes consciences progressistes… » (11/02/19) En effet. Sans doute serait-il donc cohérent de ne pas contribuer à construire ces frontières, notamment celles qui chercheraient à préserver le média pour lequel on travaille…

Mais il est sans doute des cibles plus faciles que d’autres. À moins qu’une émission de France Inter ne puisse, comme d’autres, être taxée de sexisme, au seul prétexte que les chroniqueurs se contentent de déverser des propos misogynes sans aller jusqu’à agresser des femmes en plateau ? C’est ce que nous laisse entendre la thèse de Claude Askolovitch : « On passe du procès des individus au procès des mots et au procès des intentions que ces mots révéleraient, en dépit de leurs auteurs ». Des mots et des récits qui contribuent pourtant à façonner des imaginaires [3], a fortiori quand ceux qui les profèrent de manière aussi systématique et « décomplexée » ne sont quasiment jamais contredits au cours des émissions, voire en font leur fonds de commerce, comme dans le cas d’Éric Neuhoff. Des mots et des récits dont de nombreux travaux ont pourtant montré le poids qu’ils ont dans le système des violences contre les femmes [4].

Re-mettre en récit : une parade pour valider le sexisme

Autre aspect : l’article de Marine Turchi est irrigué d’exemples de propos sexistes, qu’ils concernent les personnages féminins des films, les actrices elles-mêmes, ou les chroniqueuses de l’émission (voir le florilège en annexe). « La récurrence et l’effet de masse questionnent cette émission » interroge-t-elle, pointant « un traitement différencié des hommes et des femmes ; des remarques raillant ou minorant la gravité des violences sexuelles et de la pédocriminalité ». Mais Claude Askolovitch ne l’entend pas de cette oreille, et préfère quant à lui d’autres mots, et une autre mise en récit pour décrire l’émission. Une émission dans laquelle, selon lui, une « bande de critiques joyeuse ou fâchée goûte, croque, déchiquette théâtralement littérature et cinéma ». Tout de suite plus sympathique. Une émission où les propos sexistes deviennent « quelques blagues prises sur le vif et au premier degré », ou encore « des hoquets de rires et de langage, le fruit d’une conversation poussée aux exagérations ». Très original.

En d’autres termes, pas de panique : ce n’est là que du théâtre. Du reste, la directrice de France Inter ne dit pas autre chose dans sa défense poussive de l’émission, niant tout sexisme au prétexte que « Le Masque et la Plume » ne serait qu’« une scène de théâtre – on pourrait dire un ring de boxe. C’est aussi un café du commerce ». Et de poursuivre : « Ce n’est pas une tranche d’information. Je ne tolérerais pas ces propos dans une tranche d’information ». Comprendra qui pourra, tant il est vrai que la critique culturelle n’a, à l’évidence, aucune valeur informative !

Quant à la critique formulée par Mediapart, Claude Askolovitch la repeint en morale : cette critique ne viserait qu’à orienter voire imposer le sens de… la « bonne tenue langagière ». Si ce n’est se soustraire à la justice. Ainsi Claude Askolovitch confond-il – de manière fort peu originale là encore – la critique… et « le procès d’intention », voire le « procès » tout court : « Mediapart en fait procès ». Quitte à singer le ton des verdicts judiciaires : « Le journal affirme que « Le Masque » est coupable de manière récurrente de sexisme, de misogynie, voire d’homophobie et de préjugés raciaux. » Rassurons tout de suite nos lecteurs : aux dernières nouvelles, aucune démarche judiciaire n’a été enclenchée, les chroniqueurs sont toujours en place (sur France Inter comme dans leurs journaux respectifs), ils peuvent se prévaloir d’un soutien professionnel (de la part de la direction de la chaîne défendant « la volonté [des chroniqueurs] de faire des bons mots ») et institutionnel (de la part du petit milieu littéraire parisien, qui, tout récemment, adoubait Éric Neuhoff en lui décernant le prix Renaudot – dont Jérôme Garcin est membre du jury) [5]. De bien sévères « procès » que ceux qui terminent en cérémonies drapant le sexisme dans la soie des éloges littéraires !

On se demande, en définitive, si les « procès d’intention » débusqués par Claude Askolovitch ne sont pas plutôt de son fait, ce dernier reprochant à la journaliste de Mediapart de mettre sur le même plan violences sexuelles et propos sexistes : « On est frappé de lui trouver contre « Le Masque » la même fièvre minutieuse, comme si des hoquets de rire et de langage […] étaient aussi graves, valaient le même traitement, portaient le même poison que l’emprise et les atteintes sexuelles supposées d’un adulte sur une jeune comédienne. » Mais on attend toujours désespérément du journaliste qu’il donne en exemple un propos à même d’appuyer cette thèse [6]

***

Le « malaise » de Claude Askolovitch témoigne de la solidarité corporatiste qui anime les personnalités les plus installées dans les systèmes médiatique et culturel au sens large. Une entraide qui verrouille le fonctionnement de chaînes et d’émissions dont il s’agit toujours de défendre le « prestige », comme il s’agit de préserver l’aura symbolique de présentateurs et de chroniqueurs qui y sévissent. Et qui contribue à l’impunité de quelques sommités en position de pouvoir, dont les pratiques sont critiquées depuis des lustres, qu’elles aient trait au sexisme, au mélange des genres, aux copinages et autres renvois d’ascenseur (parfois même les trois cumulées, comme dans le cas de Jérôme Garcin). Le pendant ? Aucune remise en question sérieuse ne semble nécessaire, aucune autocritique ne semble digne d’intérêt. Cette revue de presse donne donc toute la mesure des réflexes à l’œuvre dans le milieu des bandes originales… Un milieu qu’il convient de ne pas égratigner et de maintenir en place, quitte à le faire sur le dos des femmes, et au profit du sexisme. En la matière, si « Le masque et la plume » est une tribune parmi d’autres, la revue de presse de Claude Askolovitch lui sert de marchepied. Lui qui, du reste, commençait sa chronique en affirmant qu’il « redout[ait] le conformisme » : on lui reconnaîtra au moins un éclair de lucidité.

Pauline Perrenot

Annexe : Les « hoquets de rires » d’une « bande de critiques joyeuse ou fâchée »

Puisque l’oubli (ou la paresse) ont enjoint à Claude Askolovitch de ne pas mentionner certains des propos relevés dans l’article de Marine Turchi qu’il qualifie pourtant sans mal de « hoquets de rires », rappelons-en quelques-uns à sa place :

Jean-Louis Ézine (L’Obs) à propos des héroïnes de « Muchachas » : Justement, elles sont tellement bêtes qu’on est content qu’elles soient battues.

Pierre Murat (ex Télérama) puis Éric Neuhoff (Le Figaro) à propos du personnage incarné par Isabelle Huppert dans « Elle » : Elle se fait violer, théoriquement, elle devrait appeler les flics, bah non, elle commande des sushis. – Oui, parce qu’on a des sushis gratuits quand on est violée.

Éric Neuhoff à propos de l’actrice Marine Vacth : Et j’ai appris que ça coûtait 3 à 500 euros de coucher avec cette fille-là. Je veux le numéro de la chambre et l’adresse de l’hôtel désormais. – Jérôme Garcin : L’hôtel, je crois que c’était Porte Maillot. – Éric Neuhoff : Bah c’est là où tu vas (rire général). – Xavier Leherpeur : Vous êtes payés, au Figaro. T’as les moyens.

Éric Neuhoff à propos des actrices de « Much Loved » puis de l’actrice Zahia : Ces filles-là, je ne sais pas quels sont leurs tarifs, mais moi j’achète. – On a Zahia pour le prix d’une place de cinéma, c’est beaucoup moins cher que ce que ça a coûté à Ribéry. […] C’est l’avantage du film. Elle est mignonnette mais c’est un gadget.

Xavier Leherpeur (France Inter, La Septième Obsession) à propos de l’actrice Clémentine Baert : [Elle] a visiblement trouvé grâce aux yeux et l’entrejambe d’Éric Neuhoff.

Et ce n’est là qu’un petit échantillon.


Article publié le 26 Fév 2020 sur Acrimed.org