Outil féministe, l’intersectionnalité permet de prendre en compte toutes les femmes, à l’heure où il s’agit d’être critique envers les pratiques militantes et entendre que les femmes racisées ne se retrouvent pas nécessairement dans certains courants du féminisme. C’est pourquoi il s’agit d’avoir une démarche plus inclusive qui s’appuie sur une analyse matérialiste.

Issue du black feminism des années 1970 [1], l’intersectionnalité est un outil conceptuel visant à révéler la pluralité des discriminations de classe, de sexe et de « race ».

Il s’agit de visibiliser les multiples formes de domination, de discrimination ou de stratification qu’une société peut faire subir à une personne. Ces dominations historiquement reconnues que sont le sexe, la « race » et la classe vont s’entrecroiser de façon plus ou moins forte pour les individus à l’intersection de ces dominations. Nous choisissons dans la suite de ne pas parler de sexe, mais de genre. Le genre est une construction sociale qui définit les différences entre les hommes et les femmes. Il nous apparaît ainsi que ce terme est plus proche des réalités intersectionnelles et aussi plus inclusif, puisqu’il prend en compte les personnes non-binaires, trans, etc.

Il nous appartient de nous emparer de cet outil pour y ajouter au triptyque genre, race, classe, d’autres discriminations comme celles liées à l’orientation sexuelle ou encore au handicap.

À l’origine l’afro-féminisme

Comme le soulignait déjà bell hooks : « Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches ». Ainsi, l’intersectionnalité ne doit pas rester cantonnée aux luttes féministes et antipatriarcales car, elle est à la jonction entre les luttes anticapitalistes, antilibérale, antivalidistes, antiracistes, antifascistes, anticolonialistes, et LGBTI.

Si l’intersectionnalité permet de visibiliser les phénomènes de domination, ce qui importe n’est pas de prendre en considération toutes les oppressions en tout temps, mais d’évaluer quelles oppressions influent en fonction des situations afin que les concerné·es puissent continuer à contrôler leur existence.

Angela Davis précise d’ailleurs que le cumul des oppressions ne produit pas que la simple addition de celles-ci, mais génère des oppressions spécifiques [2].

Ainsi on ne peut nier qu’une prolétaire racisée et homosexuelle est à l’intersection de plusieurs oppressions qui ne sont pas les mêmes que celles subies par une prolétaire blanche ou par un homme racisé hétéro cis-genre [3]. En aucun cas il ne s’agit de nier les oppressions vécues par les individus et encore moins de les hiérarchiser.

Une approche matérialiste…

On se doit d’utiliser l’intersectionnalité à travers le prisme du matérialisme. On ne saurait oublier dans cette lecture la place prépondérante de la classe, donc du capitalisme, dans les modes de dominations socio-économiques. Cette prise en compte permet de ne pas tomber dans les travers de celles et ceux qui brandissent de façon simpliste la théorie des privilèges sans se référer à la classe.

Notre discours n’est pas d’enfermer des individus derrière des étiquettes en leur assignant des privilèges et des oppressions dont elles et ils ne sauraient se défaire alors que cela ne correspond pas à leur réalité. Pour pallier cela, il nous semble nécessaire de garder une lecture de classe, cette dernière étant trop souvent absente de l’application actuelle de l’intersectionnalité. La classe sociale détermine souvent le choix de l’éducation, de la construction sociale…

De même il ne s’agit pas de faire la part belle aux revendications identitaires et religieuses, ni comme le préconisent certaines féministes de militer avec des personnes ou individus qui oppriment. Nous luttons contre toutes les dominations, nous ne pouvons pas lutter aux côtés d’oppresseurs et ne pouvons être complaisant·es face aux natio­nalismes, ethnicismes et religions qui oppriment les femmes et les personnes LGBTI. Tout comme nous ne pouvons accepter qu’une personne soit discriminée en fonction de sa religion ou de la manière dont elle se vêtit.


… Et libertaire

Notre apport libertaire est aussi d’apporter une critique anti-étatiste des dominations intersectionnelles. L’État, parce qu’il est patriarcal, raciste et capitaliste, est à l’origine des dominations intersectionnelles. L’État décide des lois, de l’éducation, de la libre circulation, de l’accès au travail, aux soins médicaux, au logement et aux papiers d’identité, du droit à la contraception, à l’avortement, des politiques natalistes ethnocentrées et cis-hétérocentrées. L’État peut aussi interdire certaines pratiques sexuelles, l’homosexualité, les relations entre personnes blanches et racisées…

Ces États, très majoritairement contrôlés par des hommes, ont une police qui dispose de la violence légale qui vise aussi à attaquer les femmes, comme c’est le cas par exemple des personnes prostituées [4], ou à les réduire au silence lorsqu’elles sont victimes de violences masculines. De plus, on ne peut nier les violences sexistes et sexuelles de la police et de la prison, tout comme on ne peut nier l’extrême violence dont elle fait preuve face aux hommes racisés.

Ces violences d’État participent d’une politique raciste et de ségrégation sociale comme le montrent la ghettoïsation de certaines périphéries ainsi que les politiques migratoires actuelles. Ces politiques s’inscrivent dans la continuité du colonialisme. L’État est historiquement un système de domination dont la visée est de protéger la bourgeoisie, perpétuant ainsi ses mécanismes oppressifs de domination. Au-delà d’un fait social, il s’agit donc bien d’une création par l’État de pratiques de domination, d’oppression, d’appropriation et d’exclusion ainsi que de harcèlement politique et médiatique.

Au sein de l’UCL et en dehors, l’intersectionnalité est ainsi un outil nécessaire qui ne saurait se priver d’une lecture libertaire afin de déconstruire et de lutter contre le patriarcat et ses différentes manifestations.

Anna (UCL Allier), Beryl (UCL Auvergne Sud), et Sarah (UCL Bordeaux)


Article publié le 16 Jan 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org