Août 30, 2021
Par La Brique
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Jan ClareboutUn gĂ©ant belge de la frite surgelĂ©e sĂ©vit dans notre rĂ©gion. InstallĂ© depuis 2008 au Nord-Ouest de la mĂ©tropole lilloise (derriĂšre la frontiĂšre), il souhaite dĂ©sormais s’étendre prĂšs de Gravelines. Sur le projet, des habitant.es constatent de nombreuses nuisances : odeurs, retombĂ©es grasses, bruits incessants. Leur ville risque d’ĂȘtre dĂ©figurĂ©e Ă  jamais par une usine Clarebout Potatoes, premier concurrent de McCain sur les frites surgelĂ©es, exportateur dans le monde entier et exploiteur d’une main-d’Ɠuvre prĂ©caire. Il devrait produire Ă  terme plus de 2500 tonnes de produits surgelĂ©s par jour. Nous sommes allĂ©.es Ă  la dĂ©couverte de l’usine situĂ©e Ă  deux pas de Lille pour connaĂźtre l’enjeu de son extension vers le littoral.

 Une usine de transformation de pommes de terre existe dĂ©jĂ  depuis 2008 Ă  Warneton, Ă  quelques mĂštres de la frontiĂšre franco-belge. Depuis 2011, la production est montĂ©e Ă  1140 tonnes de frites surgelĂ©es par jour, grĂące Ă  la construction d’un premier bĂątiment de congĂ©lation automatique. Clarebout s’est rĂ©cemment lancĂ© dans la construction d’un deuxiĂšme congĂ©lateur. Son extension ne s’arrĂȘte pas lĂ , car elle souhaite s’installer prĂšs de Gravelines et prĂšs de Mons. Un bras de fer est lancĂ© contre le gĂ©ant international Belge.

Opposition internationale à l’implantation de la patate belge

Le projet initial est titanesque : un passages de poids-lourd toutes les trois minutes par jour, deux cheminĂ©es de 80m, une consommation monstrueuse en eau Ă©quivalente Ă  la ville de Dunkerque. 2800 T de surgelĂ©s Ă  base de patates par jour, soit l’équivalent du poids d’un navire de guerre. Comme dirait l’autre, c’est ça la RĂ©publique (dans le nord de la France). C’est non-seulement un projet polluant mais qui, en plus, ne prĂ©voit que des emplois prĂ©caires.

À la fin du premier confinement, des habitant.es se constituent en collectif Â« Non Ă  la friture Â». Ils organisent un marchĂ© artisanal et local le 29 aoĂ»t 2020 pour sensibiliser les riverain.es aux implications du projet Clarebout, s’inspirant de Framaries (Belgique), oĂč les habitant.es ont luttĂ© avec succĂšs pour empĂȘcher l’implantation d’une usine semblable il y a trois ans.

Le bruit et l’odeur de la patate chaude

PrĂšs de Warneton (Belgique), la ville française voisine de DeulĂ©mont se prend toutes les nuisances de l’actuelle plus grande usine Clarebout du monde qui souhaite pourtant s’étendre. Des odeurs de friture se mĂȘlent Ă  celle d’Ɠuf pourri, due Ă  l’utilisation d’ammoniac pour la congĂ©lation. Pas moyen de mettre Ă  sĂ©cher son linge sous peine de la rĂ©cupĂ©rer avec une sale odeur de graillon, odeur qui suit les habitant.es jusque dans leur lit. Quand Jacqueline s’Ă©tait installĂ©e Ă  DeulĂ©mont, les pieds dans la Lys au fond du jardin, « ce n’Ă©tait pas pour ça qu'[elle avait] signĂ© Â». Le maire de St-Georges-sur-l’Aa qui a visitĂ© le site de Warneton minimise les nuisances en affirmant que les voisin.es ne sont dĂ©rangĂ©.es « qu’une Ă  deux fois par an Â». Ce qui les fait rire jaune.

Le congĂ©lateur actuel est impressionnant, il prend une place trĂšs importante dans le paysage, il rentrerait tout juste sur la Place de la RĂ©publique de Lille entre la PrĂ©fecture et les Beaux-Arts, avec Ă  peu prĂšs la mĂȘme hauteur. Une rĂ©elle pollution visuelle qui vient trancher avec la verdoyance de DeulĂ©mont, rare endroit aux alentours de Lille encore Ă©pargnĂ© par l’industrialisation.

Mais comme l’usine est en Belgique et les nuisances en France, les moyens d’actions et les recours sont restreints et complexes, du fait de lĂ©gislations diffĂ©rentes. Ce qui arrange bien les affaires de Clarebout.

Étendre l’empire : « Warneton sera bientĂŽt Clarebout-land Â»

Trois chantiers cohabitent au bord de la Lys, ils devraient se terminer au printemps 2021 selon les habitant.es : le deuxiĂšme congĂ©lateur, la crĂ©ation d’une plateforme portuaire, et la rĂ©fection des rives de la riviĂšre, qui devient une vaste mascarade environnementale pour cacher la forĂȘt de bĂ©ton qui, elle s’agrandit bel et bien.

En 2014, Clarebout annonce la construction d’un deuxiĂšme congĂ©lateur, en dĂ©pit d’une promesse contraire quelques mois plus tĂŽt. La lutte a permis de retarder la construction mais malgrĂ© tout, l’autorisation de construire ce deuxiĂšme bĂątiment est annoncĂ©e, en plein Ă©tĂ© pendant les vacances. Clarebout affirme que ce deuxiĂšme congĂ©lateur ne servira pas Ă  produire plus de frite. Cependant : « Jan Clarebout, c’est mensonges sur mensonges Â», rĂ©torquent les habitant.es.

Un recours administratif est dĂ©posĂ© par des organisations belges et françaises. Jan Clarebout fonce tout de mĂȘme en mettant les moyens pour construire : « Il ne s’agit que de travaux de terrassement, pas de la construction d’un “deuxiĂšme congĂ©lo”. Et puis d’abord on dit “congĂ©lateur”. Â» Clarebout compte terminer son bĂątiment avant qu’on lui enlĂšve le droit de l’exploiter.

Jan Clarebout skiant sur Jan Clarebout avec des ski-frites

En plus de ces travaux, une plate-forme portuaire est en cours de construction sur les rives de la Lys, principalement cĂŽtĂ© belge. Cela signifie l’implantation de nouvelles entreprises industrielles, et cela augmenterait encore les nuisances, en les rapprochant encore de DeulĂ©mont. Un quai de 235 m de long pour, selon la RTBF « accueillir deux bateaux de 110 m de long, soit des bateaux de 2000 tonnes, ou un bateau de 180 mĂštres de long, soit de 4500 tonnes. Â» (1)

Pour Clarebout, « indĂ©pendamment de [notre] demande, l’Europe a dĂ©cidĂ© de construire un quai pour bateaux, et ce, sur un terrain Ă  proximitĂ© de notre Ă©tablissement (
) ce qui pourrait Ă©viter jusqu’à 12.000 trajets en camions (
) et 30 millions de tonnes d’émissions de COÂČ par an. Â» Ouf, la pollution est Ă©vitĂ©e.

Les habitant.es disent alors craindre une demande de construction d’un troisiĂšme congĂ©lateur. Ainsi, dans la demande d’autorisation du second, il est possible d’exploiter jusqu’Ă  30 000 L d’ammoniac, or un congĂ©lateur demande seulement 10 000 L pour fonctionner. Le permis de construire prĂ©voit un total de six cheminĂ©es, or pour l’instant l’usine en utilise deux. « Monsieur Clarebout, il vous demande le petit doigt, il vous prend le bras Â» dit la prĂ©sidente de l’Association environnementale de DeulĂ©mont.

Projets et propagandes

Un bonheur que les riverain.es peuvent dĂ©couvrir dans leur boĂźte aux lettres, grĂące Ă  une brochure de 28 pages-cartonnĂ©es-couleurs auto-Ă©ditĂ©e par Clarebout, intitulĂ©e « ActualitĂ©s Riverains Â». Nous avons pu consulter celle de l’hiver 2020. On y dĂ©couvre tout ce que la firme met en place pour faire accepter son sort Ă  la population : un terrain de karting Clarebout, l’organisation de festivitĂ©s, de tournois sportifs… Certain.es tĂ©moignent avoir reçu des sacs Ă  pain Clarebout, en partenariat avec l’entreprise de livraison.

Et si on s’insurge contre l’empire, l’empire contre-attaque : Jan Clarebout est trĂšs procĂ©durier et n’hĂ©site pas Ă  aller en justice dĂšs qu’il a l’occasion de faire taire celles et ceux qui tentent de ternir l’image de son industrie. Elisabeth Dumoulin a Ă©tĂ© convoquĂ©e au commissariat en 2017 pour soupçon d’espionnage industriel (2) suite Ă  la rĂ©vĂ©lation dans la presse de photographies de l’intĂ©rieur de l’usine la plus opaque du Plat-Pays.

La Brique promet d’essayer d’y entrer, et de faire parler ces travailleur.ses muselĂ©es. À suivre, donc.

Lariat et Lud

1. « Travaux sur la Lys Ă  Comines-Warneton: les dossiers Ă©voluent Â», RTBF, 14/11/2016.

2. Moustique, « Secret des affaires : musĂšlement de grande ampleur Â», La Brique n°56, « Interdit au public Â», automne 2018.




Source: Labrique.net