Je ne suis pas un spécialiste des utopies, comme peut l’être en France un certain Thierry Paquot, sociologue, qui a lui une lecture conciliante des utopistes. L’intérêt pour les utopies m’est venu plus particulièrement quand Le Monde, à l’été 2017, publia une série d’articles à leur sujet. Le Monde qui, par ailleurs, est un ardent défenseur de ce qu’on appelle la Smart city, ou ville intelligente. Chaque année, Le Monde remet un prix de l’innovation Smart cities à des entreprises, start-ups, associations et collectivités locales pour leur projet urbain innovant en matière numérique. Prix de l’innovation décerné avec le concours de la BNP, Bouygues et Michelin. Le Monde a d’ailleurs un portail internet dédié à ces « créateurs de la ville de demain ».

C’est donc à la lecture de cet intérêt pour la smart city que je me suis plongé dans ce qu’on appelle les « utopies », un genre aujourd’hui quelque peu délégitimé par les horreurs concentrationnaires du stalinisme, de sa création d’un Homme nouveau dans une cité nouvelle, mais qui semble connaître un regain de vigueur à la faveur du développement durable et numérique des territoires.

Qu’est-ce que la smart city ? C’est une ville arrivée au stade technologique de son développement, une ville qui ajoutera une « couche d’intelligence » à sa gestion technique quotidienne par le biais des capteurs, cartes à puce RFID, vidéo-surveillance intelligente, applications mobiles, drones, etc. Autant de technologies que je présenterai au fur et à mesure.

La technologie étant le dernier stade de développement du capitalisme — à savoir l’alliance de la science et du capital (après avoir été, grosso modo, commerçant, agraire, industriel) —, la concurrence française, européenne, voire mondiale, entre les métropoles veut qu’elles produisent du discours et des politiques publiques en ce sens pour attirer les investisseurs de cette nouvelle économie. Montpellier est désormais « cité intelligente », Lille devient « Lille’s Digital », Abou Dhabi construit sa cité intelligente « Masdar City », Namur est devenue « Namur Innovative City Lab », sans parler de Toronto qui vient de passer un contrat avec la filiale de Goggle Sidewalk Labs pour édifier un smart quartier de 50 000 mètres carrés. Caen elle-même a son programme de smart city depuis qu’il est possible de payer les transports en commun via son smartphone (application bien nommée « Twisto »).

Quel lien avec les utopistes ?

Thomas More

Introduisons le premier utopiste, en tout cas celui qui en inventa le terme. Thomas More est un érudit anglais, homme de lettres et homme politique, philosophe et humaniste. More vécut à cheval sur les XVe et XVIe siècles. Il fut donc le témoin de l’expropriation des paysans et l’enclosure des campagnes anglaises au profit de l’élevage proto-industriel des moutons dont la laine servait au textile, jetant les paysans dans la misère et le dénuement. Dans son Utopie, More s’indigne de l’injustice qui s’abat sur ces pauvres hères jetés sur les routes et dans les faubourgs des villes. Ainsi que de l’arbitraire royal et de la suprématie de l’argent sur les relations sociales. Son Utopie, comme celles qui suivirent sur son modèle, dépasse largement le seul fait urbain, mais conceptualise une organisation rationnelle de l’espace public (i.e. la police des populations) dans le but d’établir d’une société plus égalitaire et morale.

Son île d’Utopie comporte 54 villes « bâties sur le même plan et possédant les mêmes établissements, les mêmes édifices publics. » Elles sont toutes « exactement semblables ». « Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession commune. Pour anéantir jusqu’à l’idée de la propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans, et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage. »

Si les villes sont tout à fait ordonnées, les hommes aussi. Les Utopiens travaillent le même temps et aux mêmes horaires. La trompette indique l’heure des repas. La vie est si bien ordonnée qu’à table, les hommes s’installent d’un côté et les femmes de l’autre. Les vieillards quant à eux se placent aux côtés du chef.

En Utopie, l’oisiveté et la paresse sont impossibles, et même inimaginables. More considérant l’oisiveté comme le fait des parasites, nobles et religieux de son époque. De toute manière, tout le monde est tellement ravi de vivre en Utopie qu’il ne viendrait à l’esprit de personne de rechigner à la tâche.

« Quand une famille s’accroît outre mesure, le trop-plein est versé dans les familles moins nombreuses. Quand il y a dans une ville plus de monde qu’elle ne peut et qu’elle ne doit en contenir, l’excédent comble les vides des cités moins peuplées. »

Une cité utopienne comporte très exactement 6 000 familles, elles-mêmes composées de 10 à 16 personnes dans l’âge de la puberté. Pas plus, pas moins.

L’abondance des produits et l’équilibre entre les villes sont savamment organisés par le Sénat dont la tâche première et principale est celle de la planification du travail et des besoins des Utopiens. Déjà à son époque, More emploie le terme de « statistique économique ». La gestion de la vie quotidienne est centralisée, minutée, ordonnée, calibrée. En Utopie, pas de signes ostentatoires de richesses comme More les décelaient à son époque, tout le monde est habillé des mêmes vêtements, distinguant « seulement l’homme de la femme, le célibat du mariage. » Mais, rassure Thomas More, les vêtements sont à la fois élégants et commodes.

Pour permettre cet ordonnancement parfait et statistique, et c’est là que l’on fera le lien avec la Smart city, en Utopie il n’y a « ni repaires cachés, ni assemblées secrètes. Chacun [est] sans cesse exposé aux regards de tous. » Telle est la condition sine qua non d’une bonne planification centralisée de la production. Le planificateur doit connaître à chaque instant les besoins matériels d’une part, et les capacités de production d’autre part pour diriger d’une main statistique la vie de ses sujets. Le projet utopien peut sembler à bien des égards totalitaires.

Or, que ne voit-on pas apparaître avec le développement des technologies urbaines ? Le développement, notamment, d’une société de contrôle et de surveillance. Au point que la Commission Nationale Informatique et Libertés, la CNIL elle-même, a déposé le 12 octobre 2017 un rapport sur les « enjeux de politiques publiques et de vie privée » que pose la smart City. Caméras intelligentes capables de reconnaître les passants et de détecter des mouvements de foule, cartes de transport qui enregistrent les déplacements des usagers des transports en commun, applications routières comme Waze qui fichent les déplacements des automobilistes via leur GPS, capteurs des IP des smartphones dans l’espace public, etc.

Dans son rapport, la CNIL cite d’ailleurs le film, dystopique celui-là, Alphaville, réalisé par Godard en 1965, dans lequel la ville est gérée par un ordinateur central. Dans le film, un ingénieur résume ainsi son travail : « Nous ne savons rien. Nous enregistrons, calculons et tirons des conclusions. » Alphaville est la ville des technocrates, efficaces, compétents, prétendument désidéologisés, à moins de considérer comme Nicolas Sarkozy ou Emmanuel macron que l’idéologie aujourd’hui, c’est l’efficacité.

Prenons le projet VOIE (vidéoprotection ouverte et intégrée). Ce projet est celui du vidéotracking et de la reconnaissance faciale par algorithmes (soit de VIP à qui l’on doit un service spécial, soit de personnes recherchées par la police), du traitement d’anomalies par le deep learning (détection de gestes et comportements anormaux ou violents, mouvements de foule, etc.). Ce système a été installé au titre d’expérimentation à la Gare du Nord, à la station Châtelet, et aux abords des stades pendant l’EURO 2016.

Étienne Cabet

Prenons un autre utopiste, Étienne Cabet, surnommé le « Père Cabet » par les nombreux prolétaires qui le lisaient. Auteur en 1840 d’un Voyage en Icarie, il fut l’un des premiers en France à s’affirmer « communiste ». Il est l’inventeur de cette maxime, mise en exergue de son Voyage en Icarie, « À chacun selon ses besoins – de chacun selon ses forces. »

Son Icarie, communiste et communautaire, parfaite et statistique, était très populaire. En Icarie, la quantité et la qualité des produits de consommation courante sont planifiées et uniformisées par des comités spécialisés. Idem pour les maisons, les rues, les villes et les jardins, planifiés scientifiquement pour répondre à l’Ordre supérieur de l’Intérêt général. En Icarie, pas de café ni d’hôtel particulier, uniquement des bâtiments collectifs. La journée des Icariens est calculée, divisée entre tâches ménagères et travail : tout le monde suit le même emploi du temps, se lève et se couche à la même heure. En Icarie, c’est l’individu qui s’adapte à la collectivité machinique et aux machines elles-mêmes, comme c’est le cas dans l’Enfer vert des villes intelligentes. Et non l’inverse. En Icarie,

« Le rôle de l’agriculteur est celui de “directeur intelligent et ordonnateur éclairé”. Pas un pouce de terrain perdu, pas une ronce, une herbe ou une pierre ; les clôtures et les haies ont été supprimées, les seuls arbres plantés sont fruitiers ou fournissent de la matière première. Ainsi, quarante ans de culture rationnelle et de recherche scientifique ont permis l’amélioration des produits agricoles “en volume et en bonté”. » [1]

Dans une ville flottante ou une smart city, les jardins ne sont-ils pas suspendus et les algues génétiquement modifiées ? Le Monde parle de l’Icarie comme d’un « Paradis rouge » [2], paradis que Cabet s’en fut expérimenter par deux fois, installant des colonies icariennes en Amérique. La première fut ravagée par la fièvre paludique. La seconde par la contestation du Père Cabet et de son système autoritaire.

Icarie peut être lu à la lumière de la smart agriculture actuelle : GPS, drones, capteurs d’humidité font du paysan un obligé des algorithmes et des logiciels de gestion. Il n’est plus le maître de sa machine, la machine a pris le contrôle de son exploitation. Exemples : gestion satellitaire ou par drone des parcelles, puis envoi des données aux GPS des épandeurs qui disperseront automatiquement la bonne dose de pesticides et d’intrants chimiques. Ou encore les capteurs d’hygrométrie qui rationnent l’arrosage d’eau pied de vigne par pied de vigne. En attendant les moissonneuses batteuses autonomes comme il existe des voitures sans chauffeurs.

La ville d’Icara est « saine, propre, hygiénique », relève le sociologue Thierry Paquot dans son hommage un peu surprenant à Thomas More et aux utopistes. Icara suit un plan en damier de 50 rues larges se coupant perpendiculairement. À cette « ville modèle » correspond un « logement modèle » de quatre étages. Cabet, comme Thomas More, inventa un siècle avant Le Corbusier, « l’homme standard » dans sa « machine à habiter » techno-totalitaire. Un urbanisme toujours fonctionnel et produit de cet « esprit industriel, mécanique et scientifique ». Le Corbusier n’a-t-il pas conçu en 1925 le plan Voisin dont le projet était de raser plusieurs arrondissements de Paris pour édifier des tours ?

Tous en tout cas inventent une société bien ordonnée contre le désordre urbain, l’arbitraire politique des chefs d’État, la cupidité des marchands, l’individualisme qui fait passer la satisfaction de ses besoins personnels avant, voire au détriment, de la collectivité. Leur réponse étant, pour reprendre les mots de Saint Simon, de « remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». Les hommes étant devenus eux-mêmes des choses, des stocks, des flux, impersonnels.

L’aboutissement de cette police des populations se trouve chez l’utopiste italien Tommaso Camapanella. Sa Cité du Soleil inspira Louis XIV — le Roi Soleil. La « Cité idéale » de Campanella est égalitaire, scientifiquement équilibrée — sous contrôle total. La famille n’existe plus, les unions et la reproduction sont planifiées selon les qualités génétiques des reproducteurs, comme dans les banques de sperme et d’ovocyte actuels où l’on peut choisir les qualités physiques et même mentales de sa progéniture : couleur des yeux et de la peau, carrure, et même niveau d’études et Q.I. du donneur.

« Ainsi les habitants de cette heureuse cité se moquent-ils de nous, qui donnons tous nos soins à l’amélioration de la race des chiens et des chevaux, et qui négligeons celle de notre espèce. » Après-guerre, Campanella est lu comme une influence de l’eugénisme nazi. Aujourd’hui il nourrirait celui des transhumanistes dans l’élaboration d’une humanité supérieure, parfaite, et biologiquement adaptée à son technotope.

Les enjeux de la Smart city

La Smart city est l’héritière de ces utopies urbaines progressistes, réalisées pour partie sous le Second Empire modernisateur avec le baron Haussmann qui élargit les rues pour laisser place aux déplacements de marchandises et aux troupes, et assainir une ville grouillante, mal aérée.

Les utopies urbaines du XIXe, qu’elles soient socialistes ou modernisatrices, avaient comme but de répondre aux problèmes d’insalubrité exacerbés par la croissance démographique et l’exode rural. La rougeole, la dysenterie, le typhus font des ravages en milieu urbain. L’épidémie de choléra qui touche Paris en 1832 soulève le manque d’eau potable. Le taux de mortalité dans les cités ouvrières anglaises, comme Manchester ou Liverpool, surpassent celui connu pendant la Grande Peste par exemple.

Pour saisir les enjeux auxquels doivent répondre les villes intelligentes, il faut comprendre que la métropole est devenue une sorte de « mégamachine » (pour reprendre le terme de Lewis Mumford, La Cité à travers l’histoire) complexe et fragile, à la tête de laquelle les technocrates ont en charge son optimisation : optimisation des flux, des kilomètres de voiries, des millions de litres d’eau et des mégawatts d’énergie, des déchets, de l’équilibre entre « espaces verts » et bétonnisation, de la qualité de l’air, etc. Le tout dans un environnement aléatoire, des températures qui montent et qui descendent, des intempéries, des pollutions et des risques d’accident industriel. Bref, autant « d’aléas » qui nuisent à la marche de l’économie. La quadrature des métropoles à laquelle promettent de répondre les « urban technologies » se résume ainsi : comment densifier une ville sans engendrer de congestion routière ? Comment allier densification de l’habitat et « bien-être » ? Comment développer des activités industrielles tout en assurant une certaine « qualité de vie » ?

Prenons une illustration extrême : le métro. Condensé des problématiques métropolitaines, le métro est un espace automatisé, clos, éclairé, chauffé et aéré artificiellement qui nécessite d’énormes quantités d’énergie. Tous les jours aux mêmes heures, des milliers de gens s’y entassent pour se rendre d’un point A à un point B malgré les frictions qu’engendrent nécessairement une telle population.

Le métro est le laboratoire de la Smart City — il n’est pas innocent que les technologies de contrôle et de surveillance des masses et des flux s’y appliquent en premier : cartes RFID, caméras intelligentes, etc.

« La jeune société Smart Me Up, spécialisée dans la technologie de reconnaissance faciale et d’analyse d’individus en temps réel, a développé un algorithme d’intelligence artificielle adaptable à l’ensemble des 40 000 caméras de surveillance de la SNCF. […] L’analyse instantanée de densité de foule intéresse la compagnie ferroviaire. En cas d’augmentation subite du nombre de personnes sur un quai, elle peut déclencher l’envoi de personnel pour aider à la circulation des voyageurs, orienter ces derniers vers des zones moins denses, ou transformer un train direct en omnibus afin de désengorger la gare » [3].

La vidéo-surveillance intelligente permet de détecter les mouvements de foule et de lire sur les lèvres à 200 m comme c’est le cas à Nice. Il y a quelques années, la RATP avait annoncé, avant de se dédire, la mise en place de la reconnaissance faciale biométrique comme moyen d’identification et de paiement.

Une fois ces technologies expérimentées dans le métro, elles sortent de terre pour coloniser la ville. Comme on l’a dit, une « smart city » est une « ville » dotée de leviers technologiques propres à la rendre toujours plus fluide et plus dense malgré ses externalités écologiques désastreuses. Par rapport à la ville industrielle des 19e et 20e siècles, ces nouvelles données écologiques sont la raréfaction des matières premières et l’augmentation de leur prix (eau, gaz, pétrole, uranium, mais aussi espace vital), la multiplication d’« épisodes climatiques » extrêmes (tempêtes, inondations, enneigement, sécheresse), la pollution de l’air, et l’explosion du trafic routier.

Les compteurs « intelligents » d’électricité enregistrent et envoient la consommation des particuliers auprès du concessionnaire et des ménages. Vendu comme un moyen de réduire la facture d’énergie, le compteur Linky permet surtout de détecter les pannes, les mauvais payeurs et les squatteurs, et de couper les compteurs à distance sans l’intervention d’un technicien. Grâce aux compteurs intelligents, EDF pourrait équilibrer la production et la consommation d’électricité en coupant arbitrairement l’électricité chez les particuliers, ou en baissant la puissance disponible. On appelle ces technologies les « smart grids ». Il existe un équivalent pour les compteurs d’eau et de gaz.

En France, le quartier lyonnais de La Confluence est une des expérimentations françaises les plus abouties. Les poubelles y sont pucées et les citadins renseignés sur leur production de déchets via les tablettes numériques. Une flotte de voitures électriques en autopartage est augmentée d’un site de covoiturage qui aurait permis d’économiser 10 000 pleins de carburant. Les capteurs placés sur les routes, la commande à distance des feux de signalisation de 1 500 carrefours et la gestion algorithmique des tournées de livraison optimisent le trafic routier.

Dans la Ville de Nice, les services techniques ont intégré des capteurs dans les trottoirs. Ils détectent les voitures garées, renseignent les services municipaux et les automobilistes cherchant une place libre dans le centre-ville commercial.

Dans son projet « Smart City », Paris prévoit également la pose de capteurs sur les routes et places de parking, un pilotage automatique de 200 000 lampadaires (qui s’éteignent et s’allument selon la présence d’un piéton par exemple), de feux de signalisation qui s’adaptent au trafic, de compteurs d’eau intelligents sur le même mode que Linky.

Tous ces capteurs, ces caméras, ces puces, GPS, smartphones emmagasinent un nombre gigantesque de « données ». Ce « Big data » urbain ne demande qu’à être exploité au mieux des intérêts du capitalisme local. L’interconnexion de tous ces sous-systèmes de contrôle permet aux technocrates de l’urbanité une approche plus « systémique » de la ville appelée « hypervision » par l’industriel militaire Thalès. [4] Par exemple : le lampadaire détecte une agression ou un départ d’incendie, il contacte lui-même le service approprié, bloque les feux rouges et déploie les services de police et de secours selon leur géolocalisation. Une ville sans humains.

La métropole du Grand Dijon vient par exemple de lancer un appel d’offres pour rassembler toutes les données recueillies en un seul centre de supervision urbaine.

« L’objectif de Dijon, nous dit la presse, est donc de réunir le PC sécurité [les écrans de vidéo-surveillance], le centre de la police municipale, le centre de supervision urbaine [l’éclairage public par exemple], le PC circulation [caméras et capteurs sur les routes], le service d’e-administration et le PC neige en un seul et même poste de commandement connecté rassemblant toutes les data récupérées, notamment par les futurs capteurs. »

Le contrôle de la ville s’étend ainsi à l’état du trafic, du stationnement, la qualité de l’air, au niveau de nuisance sonore, aux déchets déposés et à la propreté, au positionnement de l’ensemble des véhicules municipaux, aux accidents ou travaux en cours, manifestations, attroupements, rixes, bagarres, incendies, verglas, neige… Rien ne manque.

La smart city produit sa propre utopie

La ville-réseau, horizontale et transparente

L’imaginaire développé autour de la Smart City n’est bien sûr pas celui d’une société de contrôle et de surveillance, bassement policière.

L’utopie de la smart city est celle de l’univers des nouvelles technologies en général, mais appliquées à la ville : un univers supposément horizontal puisqu’en réseau, où le peer-to-peer de l’économie collaborative deviendrait le citizen-to-citizen grâce à l’open data, où le citadin reprendrait du pouvoir sur sa ville. Des villes mettent en place des cartes collaboratives où l’on trouve l’emplacement des arrêts de bus, des trottoirs surélevés qui gênent le passage des handicapés, des tags et des poubelles sauvages, pour qu’ainsi chaque citoyen devienne co-constructeur de sa ville. En fait : l’ingénieur-système de son bout de trottoir.

Mais c’est une transparence à sens unique, évidemment. Au moment même où la ville de Lille met en place des smart grids ou un portail internet d’open data, le président de la métropole et le directeur de la boîte de BTP Eiffage sont en procès pour favoritisme, corruption et trafic d’influence dans la construction du grand stade de foot. Le secret des alcôves métropolitaines reste encore inaccessible aux métropolitains connectés.

Aussi, la co-construction de la ville n’est permise qu’une fois les projets décidés. Une fois que la MEL aura voté l’implantation d’un pôle de compétitivité, d’une piscine olympique ou d’un grand stade, l’intelligence collective des citoyens volontaires sera mise à contribution pour en fluidifier les accès, discuter des modes de déplacements, du sens des pistes cyclables, de l’emplacement des arrêts de bus, de la couleur du béton. Ils ne pourront évidemment pas discuter de l’opportunité d’installer tel ou tel équipement, mais seront incités à améliorer un projet décidé d’en haut. La Ville se charge de densifier la ville, et ils sont chargés d’aider à sa fluidification. En somme, ils sont des agents consentants du désastre.

La Ville durable

La Conférence internationale sur le climat qui s’est tenue à Paris en 2015 nous a rappelé combien la ville concentre un mode de développement prédateur. Elle ne s’étale que sur 2 % de la surface du globe et pourtant elle consomme les trois quarts de l’énergie produite, rejette 80 % du CO2, et abrite la moitié de la population. Dans trente ans, la Chine aura construit entre 20 000 et 50 000 gratte-ciel, et le nombre de citadins aura doublé sur la planète.

Or, la Ville dispose, et ce de plus en plus, de la possibilité d’orienter politiquement son développement sous les effets de la décentralisation. Elle rogne même sur certaines prérogatives dévolues à l’État : recherche & développement, gestion du réseau électrique, routier, du réseau d’eau.

Mais face aux nuisances écologiques du fait urbain, il ne s’agit jamais, pour les pouvoirs publics, de ralentir le phénomène urbain, qui recouvre pourtant de son béton l’équivalent d’un département français tous les dix ans, mais de rationaliser technologiquement son expansion et sa densification. « Longtemps considérées comme le “problème”, [les villes] commencent à imaginer des “solutions” », nous dit le journal Le Monde. [5]

Si Montpellier Agglomération devient une « cité intelligente » dotée d’un « écosystème pour stimuler l’innovation locale », c’est aussi parce qu’elle détient le record français de la croissance démographique (+ 43 % depuis 1990) : « En quatre ans, on a urbanisé autant que nos anciens en 2000 ans, me racontait un technicien montpelliérain, c’est un atout pour l’économie, mais qui pose un souci en termes d’accueil. » Par exemple, la ville manque d’eau pour abreuver ses 650 000 habitants : « Il faut gérer les situations de crises hydrauliques sinon on ne peut pas urbaniser. » Domestiquer un environnement naturel qui n’en demandait pas tant, étendre son béton, ses logements et ses nuisances industrielles autour de trois fleuves soumis à des crues récurrentes, devient un challenge technique de premier ordre. C’est pourquoi Montpellier parfait son développement par une « couche d’intelligence ». Face à la pénurie qui vient, les capteurs et le pilotage informatique du réseau d’eau potable et d’assainissement rationaliseront l’offre et la demande, détecteront les fuites, les pollutions chimiques, les inondations. Une fois la pression démographique sur les ressources naturelles domptées, l’urbanité montpelliéraine peut s’étendre jusqu’à la mer et rompre la tranquillité des flamands roses.

La Smart City n’est même pas la gestion du désastre, mais sa perpétuation.

Tomjo


Article publié le 16 Sep 2019 sur Lundi.am