Je ne suis allé voir ce film que sur les instances de plusieurs amis, car je ne m’intéresse évidemment pas aux personnages issus de la mythologie en carton-pâte qui est celle des « super-héros » (en l’occurrence, Batman). Et donc, premier compliment : le film a le mérite de décrire un monde où un « super-héros » est tout simplement impensable (il n’est donc pas une sorte d’introduction à un futur Batman, du genre The Joker Rises, mais une approche indépendante, non infantile).
Quant au metteur en scène, Todd Philipps, il ne m’attirait pas davantage, pour avoir tourné des films aussi négligeables que Very bad trip, L’école des dragueurs ou Starsky et Hutch.
Aussi, pour moi, les incontestables qualités de Joker relèvent d’une sorte de miracle.

L’intention manifeste est de sortir du monde de la bande dessinée et de sa pauvreté stéréotypée pour donner « de l’épaisseur » au personnage, en développant des thèmes originaux. On peut dire que sur ce plan, c’est réussi, même s’il faut toujours craindre que ladite épaisseur, qui est la bienvenue, finisse par déboucher sur une consolidation du cliché originaire : une certaine intelligence, mise au service du stéréotype commercial ? J’y reviendrai par la suite.

Comment ne pas commencer par de véritables louanges pour les décors, pour la prise de vue, pour la bande-son et, comme on pouvait s’y attendre, pour Joaquin Phoenix ? C’est vraiment un excellent acteur, dont j’avais admiré la performance dans Quills et dans Gladiator. J’avais aussi admiré la performance de son jeune frère, River Phoenix, dans À bout de course (Running on empty) de Sydney Lumet, un cinéaste que j’aime beaucoup et dont je viens d’ailleurs de regarder Equus, qui a quelques points communs avec Joker.

Sauf erreur de ma part, le devenir d’un méchant, i. e. du Joker, est expliqué de façon purement anecdotique dans les récits « Batman ». Ici, on invente au contraire une histoire qui lie de façon dense le récit personnel et l’environnement social. La description des pauvres dans cette métropole déchue est convaincante, et le film ne se prive pas de s’en prendre à la misère sociale des bullshit jobs, à la prétention creuse des médiatiques (Murray Franklin), au pouvoir des politiques (Thomas Wayne), aux individus « normalement » agressifs et dominateurs (les trois jeunes cons dans le métro) et même à la vulgarité courante (les consommateurs qui assimilent une femme à une bagnole, laquelle est leur unique critère de référence). La satire frappe également les innombrables « conseillers psychologiques » et « spécialistes comportementaux » qui font semblant de disposer d’un savoir, et, encore plus, il se moque de la « pensée positive » qui exige de toujours cacher ce qu’on éprouve : le personnage du clown est en lui-même une métaphore vivante d’une telle exigence, puisqu’il doit faire rire quand il a envie de pleurer (Ridi, Pagliaccio, e ognun applaudirà ! – ris, Paillasse, et chacun applaudira). Toute la phase d’incubation du personnage se compose sur le sourire obligé, dégénérant en fou-rire immaîtrisable. Faut-il comprendre ce fou-rire (cette expression française fait malheureusement défaut à la langue anglaise) comme une réaction irrépressible devant un ridicule tragi-comique, assuré d’échapper à un entourage noyé dans le conformisme et le premier degré ? Ou faut-il interpréter ce rire comme un signifiant séparé de sa signification commune (au lieu d’exprimer la gaité, exprime-t-il la douleur, ou encore devient-il l’expression d’une intensité purement quantitative) ? Pendant toute cette première période du film (avant le premier meurtre), le spectateur reste prisonnier de ce questionnement, ce qui le fait adhérer au personnage. Le rire compulsif, frénétique, qui ébranle les corps, le rire qui devient une fatalité ininterrompue, un rictus immaîtrisable, évoque également ce personnage de Victor Hugo, L’homme qui rit, qui avait fait l’objet de plusieurs films (je n’ai vu que celui de Paul Leni, tourné en 1928 avec Conrad Veidt, qui avait remplacé le grand Lon Chaney, acteur fétiche de Tod Browning).

De façon plus générale, le clown est un personnage inquiétant du fait de porter un masque, empêchant qu’on puisse lire sur son visage. On se souvient d’Octopussy et des clowns tueurs. De façon moins romancée, il y eut aussi John Wayne Gacy https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Wayne_Gacy). Plus près de nous, fin 2014, plusieurs personnes s’étaient déguisées dans des villes françaises en clowns maléfiques à l’occasion d’Halloween, et se baladaient dans les rues avec des armes pour effrayer les passants. Plusieurs personnes furent interpellées. Enfin, en automne 2016, de nombreuses personnes dans plusieurs pays s’étaient aussi déguisées en clowns maléfiques pour semer la peur et intimider les gens, ce qui causa une panique générale, provoquant plusieurs accidents. Les costumes de clowns maléfiques furent interdits à plusieurs endroits. Le film s’inscrivait donc dans une lignée prometteuse.

Un environnement aussi lugubre que celui décrit par le film (le revers du bonheur américain) produit pour se faire oublier des personnages « divertissants », et le clown criminel, issu du divertissement, devient ainsi l’inversion, le renversement des intentions de cette industrie. D’ailleurs, Arthur Fleck finira par désavouer le monde du spectacle en s’invitant dans l’émission télévisée d’un manipulateur célèbre (le patronyme Fleck n’a peut-être pas été choisi par hasard puisqu’il signifie « la tache » en allemand). Se fissure ainsi l’apparence trompeuse d’un monde en fin de course.

Le film raconte comment personne ne peut se constituer soi-même sans se situer, d’une façon ou d’une autre, consciemment ou inconsciemment, à la fois devant et au milieu de l’industrie du mensonge et sa consommation de masse. Certains, la plupart, embrassent d’emblée la cause du système, afin de se croire toujours du côté du manche. D’autres déraillent, ne s’y font pas, prennent d’autres chemins. Se couler dans le moule, tantôt ils le ne veulent pas, tantôt ils ne le peuvent pas : mais qui pourra différencier ce vouloir et ce pouvoir ? La « maladie mentale » en résulte, avec toute son ambiguïté. Arthur ne cesse d’osciller entre « ne pas pouvoir » et, à partir d’un moment, « ne pas vouloir ». C’est ce qui fait la profonde humanité du personnage et la qualité du film.

En revanche, celui-ci est tissé d’ambiguïtés d’une autre espèce, bien moins convaincantes.

La première est un cliché fréquent du cinéma américain. Celui qui oppose son refus, le « dissident », est forcément un monstre, qui a d’abord droit à la sympathie du public (dont on attend une attitude du type de la société protectrice des animaux), puis finit par révéler qu’en vérité, il est encore plus atteint que les autres (la révélation qu’Arthur croyait aux inventions maternelles est un coup dur pour l’histoire du film). Edward aux mains d’argent était un exemple parmi d’autres de cette « grandeur et décadence des monstres ». Frankenstein et King-Kong, malgré leurs indéniables qualités, s’en rapprochent aussi. Quant au superbe Freaks, même chose. Et je laisserai de côté tous les E.T. et consorts. Avec l’échec dû à la monstruosité, le noyau rationnel de la critique risque de sombrer également. La critique n’était-elle là que pour émouvoir, et pour ensuite être rangée dans sa boîte, dont on referme précipitamment le couvercle ? Arthur est un vrai malade. Sa mère mythomane également. Cette conclusion apportée par le film vient invalider, ou du moins affaiblir, le refus de l’ordre dominant qui caractérisait le fils. Il est vrai que son mal-être rejoint la colère des foules, et que le film montre une sorte de gilets jaunes à l’américaine, infiniment plus violents qu’en France, ou un rappel des émeutes de Watts en 1965. Les émeutes ne pourront cependant donner raison à une histoire individuelle si on avance qu’elle est construite sur du vent : et ce sont les tenants de la domination, comme Thomas Wayne, qui énoncent probablement l’histoire véritable de la famille Fleck. Un tel hiatus est gênant car il réduit grandement la portée du film.

La seconde ambiguïté est la fin en pirouette : Arthur est sauvé de la voiture accidentée et porté en triomphe par la foule, puis on le retrouve prisonnier en asile psychiatrique : avait-t-il donc rêvé ? Voir Arthur ensuite s’éloigner en dansant vient quelque peu dévitaliser les démonstrations que le film avait apportées.

Je reprocherais aussi les gros sabots que constituent les scènes de violence, plutôt complaisantes, du genre Coën ou Tarantino. Par là, le film fait partie du monde des conventions médiatiques contre lesquelles il affecte pourtant de s’inscrire en faux.

C’est donc, typiquement, un bon film si on le compare à la production hollywoodienne de tous les jours, mais un film médiocre, si on le compare à une œuvre maîtrisée et réfléchie – les deux appréciations se chevauchent, tant est grand l’écart entre les deux extrêmes.

Urbain Bizot


Article publié le 21 Oct 2019 sur Monde-libertaire.fr