Février 22, 2021
Par Lundi matin
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« C’est dans ce monde hanté seulement par la panne, dans un monde où il ne peut plus rien arriver sinon des pannes, que nous nous avançons désormais. » [1]

Une route cahotante

Un épais brouillard entoure l’idée de progrès jusqu’à en rendre les contours fantomatiques. On pourrait dire comme Baudelaire [2] que « cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance [.] Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. » Le citoyen informé nous répétera immanquablement que le plus humble foyer jouit de plus de confort matériel que Louis XIV à Versailles. Que la diffusion en continu par Internet nous apporte plus de musique, et plus variée, que le prince-archevêque Colloredo n’en recevait de Mozart à Salzbourg. Que l’on peut pratiquer l’homosexualité sans devoir se suicider comme Alan Turing ou moisir dans les geôles de Reading comme Oscar Wilde. Que la voiture électrique va nous rabibocher une planète que la voiture à essence du 20e siècle avait empuantie. Que la vidéoconférence nous garantit un contact ininterrompu avec nos êtres chéris. Que la fusion nucléaire et l’hydrogène vont nous alimenter en énergie inépuisable à bon marché. Que la technologie aérospatiale nous permettra bientôt de passer le week-end sur Mars ou d’exploiter les ressources minières de l’espace sidéral. Que la fécondation in vitro apporte les joies de la procréation à tous et à chacun, et laisse même choisir, moyennant quelques bidouillages génétiques, le genre et le modèle d’enfant souhaité.

Cela se peut. Malgré l’apparente tendance à la baisse de l’innovation mondiale rapportée par certaines études [3], on ne saurait nier la progression de cette humanité, dont les toquades les plus fantasques sont rendues possibles par la science et la technique. Mais ce que l’homme croit être le progrès n’est que l’évidement de la personne. Une transformation sans appel en un bioengin, encore doté d’une biologie et d’une psychologie complexes, mais qui a déjà vidangé la conscience par le ventre. Il est devenu une machine dont l’appétit de jouissance l’oblige à une consommation inapaisable. Cela lui a fait perdre la connaissance de cette distance qui sépare le geste qu’il fait, de la variété de ces autres qu’il aurait pu choisir de faire – ce qu’on nomme la conscience. Seuls les instincts le commandent, le reste de l’organisme se mettant au service de son système nerveux végétatif. De tels individus formeront une société de fourmis, où ils seront radicalement soumis à la discipline inexorable de la fourmilière, en y obéissant aveuglément et inconsciemment. L’humain est ramené au rang d’appareil à produire des réflexes conditionnés dans une société de chiens de Pavlov et de pigeons de Skinner [4].

Le pire n’étant pas certain, ce parcours n’est pas exempt de cahots capables, soit de retarder le voyage et de donner du temps pour réfléchir, soit d’obliger à un changement formel de route. « Nous poursuivons notre route en nous référant à des cartes marines de l’idée de progrès sur lesquelles les écueils qui nous menacent ne sont pas indiqués. » [5] La morgue technoscientifique est sans équivoque un écueil de taille. Ses insuffisances, ses erreurs et ses inefficacités sont constantes. Ponts qui s’affaissent, barrages qui s’effondrent, trains qui déraillent, réacteurs nucléaires qui fondent, tout ça émaille le quotidien. Autant de grains de sable pour entraver le mouvement du progrès. Faut-il s’en congratuler ? « Moins l’efficacité est grande, et mieux ça vaut [.] On pourrait dire que si la race humaine a survécu, c’est grâce à l’inefficacité. » [6]

De nos jours, les ratés d’efficacité sont nombreux. Le monde souffre en ce moment d’une pandémie qui dépasse les 100 millions de victimes et a tué 2,5 millions de personnes, intensifiant ici et là la baisse de l’espérance moyenne de vie. Où sont-ils donc passés les claironnés miracles de la bio-médecine, les CRISPR/Cas9 et autre nanotechnologies, qui nous assuraient d’une vie saine, plus longue et plus joyeuse ? Les « sciences » de la gestion promettaient une logistique sans faille, une efficience impeccable, « la bonne chose, au bon endroit et au bon moment » – ah ! et moyennant un petit allègement fiscal, le plein emploi en prime. Que s’est-il donc passé dans les pays les plus civilisés pour que soudain les hôpitaux n’aient plus de lits, que pendant de longs mois on ne trouve nulle part de masques chirurgicaux de protection ou de solution désinfectante, que des cascades de chômeurs viennent grossir les rangs des sans emploi et que des files de nouveaux pauvres se forment pour recevoir des secours en nourriture ? Les hérauts du progrès social nous alléchaient avec toutes les libertés imaginables : la liberté de pensée et d’expression, la liberté de circulation, la liberté de choix, la liberté personnelle. Et voilà que des oukases nous interdisent de traverser une frontière ou même de sortir de chez soi. On ne combat plus les idées inconvenantes par d’autres idées, mais on les fait criminaliser par des législateurs empressés. Des hébergeurs de services d’Internet décident au pifomètre qui est autorisé ou non à dire ce qu’il pense. Les tribunaux mettent sous les verrous des personnes qui ont le tort, non pas d’avoir commis des actes punissables, mais d’apparaître aux yeux de la cour comme susceptibles de nourrir des idées qui pourraient les amener à former des plans pouvant conduire à des projets d’actions criminelles. Entre-temps, malgré les conférences et les traités régulièrement signés pour le contrôle du climat, le réchauffement de la planète suit implacablement sa montée, agissant de conserve avec les atteintes à la biodiversité et le gaspillage des ressources pour nous rencogner dans un cul-de-sac écologique.

Dès le 18e siècle la philosophie du progrès s’insinua dans les esprits comme un évangile d’espoir retrouvé, de libération de la personne et de confiance dans la destinée humaine. Une brise de foi dans l’avenir, d’aspiration vers un bien-être à portée de la main, d’escalade irrévocable vers le bonheur souffla sur l’Europe. Ce fut comme une recharge du tonus moral pour tous ceux qui estimaient insupportable la société figée d’Ancien Régime, où des gens du monde pouvaient jouir insouciants des bonnes choses, en faisant fi de l’âpreté du quotidien des besogneux qui défilaient sous leurs fenêtres.

Reprenant la pensée de Pascal « que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours, et qui apprend continuellement » [7], Turgot crut voir dans la curiosité et dans la transmission des connaissances le principe même de la marche du progrès. Grâce à cet « héritage qui s’augmente toujours [] par des alternatives d’agitation et de calme, de biens et de maux, la masse totale du genre humain a marché sans cesse vers sa perfection. » [8]

Condorcet en prit la relève : « Non seulement le même espace de terrain pourra nourrir plus d’individus, mais chacun d’eux, moins péniblement occupé, le sera d’une manière plus productive, et pourra mieux satisfaire à ses besoins. [Il ne faut pas craindre les dommages de] l’augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens, [car] il n’en résulterait rien d’effrayant, ni pour le bonheur de l’espèce humaine, ni pour sa perfectibilité infinie ; si on suppose qu’avant ce temps les progrès de la raison aient marché de pair avec ceux des sciences et des arts. » [9]

L’esprit libéral des Philosophes et l’idée d’une société fondée sur un contrat entre membres libres et égaux, tout cela soutenu par des avancées scientifiques et techniques, furent le ferment catalyseur dont est sorti l’État moderne. L’histoire substituait au régime féodal ou absolutiste, le régime bourgeois de la raison par un processus de nécessité inexorable (Hegel, Marx). Dans ses fontes, le nouveau régime disait apporter un développement ascendant irréversible, la régénérescence de l’homme et la société du bien-être général – bref, ce qu’on désigne par progrès (Constitution américaine, socialistes utopiques).

On aurait dû se méfier de ces potions enivrantes. Les avertissements ne manquaient pourtant pas. Hobbes avait soutenu que seul un État au pouvoir illimité, le Léviathan (1651), pourrait mettre fin à la « guerre de tous contre tous » et sauvegarder la paix, la liberté et la vie normale dans la société. Hegel affirmait que l’État est « l’incarnation de la liberté rationnelle », donc toute tyrannie à l’intérieur et toute agression à l’extérieur seraient parfaitement justifiées. « L’histoire du monde n’est pas le théâtre du bonheur. » [10]

Les abus, les excès et les outrances qui ont enlaidi le prodigieux développement de la Révolution industrielle tout le long du 19e siècle ont ébranlé la foi des croyants et suscité des critiques. Pour certains, l’idée même de cette ligne ascendante est grotesque. L’histoire se déroulerait par cercles, dans un mouvement d’éternel retour – le progrès est un leurre (idée des pré-socratiques Empédocle et Anaxagore reprise par Nietzsche, Oswald Spengler, Arnold Toynbee). Pour d’autres, la géométrie du progrès intéresse moins que l’emploi qu’on en fait. Ils dénoncent la dichotomie qui résulte de l’appropriation par d’aucuns des bénéfices matériels procurés par le progrès technique et scientifique, tandis que d’autres, la majorité, n’en retire qu’un nouvel asservissement, une précarité accrue et des lendemains plus incertains. Selon leurs tempéraments, les voix critiques prônent le partage par la conviction (Paul Valéry, George Duhamel, Denis de Rougemont), par la rébellion (luddites, anarchistes), ou le partage par la violence (George Sorel, marxistes, syndicats révolutionnaires).

« Le progrès sera toujours un élément essentiel du grand courant qui ira jusqu’à la démocratie moderne, parce que la doctrine du progrès permet de jouir en toute tranquillité des biens d’aujourd’hui, sans se soucier des difficultés de demain. [] Aujourd’hui nous sommes descendus aux boniments électoraux. » [11]

Deux forces irréconciliables

Les démagogues ont beau insister que l’histoire de l’homme suit la piste du progrès vers l’achèvement de la civilisation, je n’y découvre que la résultante convulsive de deux forces irréconciliables, de l’antonymie de deux volontés. L’une, déjà signalée par Tacite [12], de ceux qui cherchent à imposer à autrui la marche forcée vers l’asservissement. L’autre, de ceux qui entendent respirer librement, s’affranchir du joug de la servitude et devenir à chaque instant autre chose que les assujettis qu’ils sont [13].

On admire les qualités de conquérants et de bâtisseurs d’empires des premiers et on en vante l’allant et le génie créatif. Je les eusse préférés moins ardents et plus stériles. Tels quels, ils n’ont cessé de piller et de ravager le monde, mus par une boulimie insatiable. Ils n’ont pas toujours adopté la violence médiévale des Écorcheurs ou des cavaliers de la Horde d’or de triste mémoire. Simple question d’opportunité. Peut-être eussent-ils même préféré la méthode douce. Et pourtant, lorsqu’il le fallut, ils n’ont reculé devant aucun méfait, fût-ce le plus sinistre, pour apaiser leurs appétits. Toujours en levant haut la bannière de la civilisation et du progrès et en invoquant le nom de Dieu. Quelles infamies n’a-t-on pas commises, quels échafauds n’a-t-on pas inondés de sang, quels autodafés n’a-t-on pas allumés pour une si belle cause ? [14] Du reste, quelqu’un a-t-il jamais lancé une croisade au nom du mal pour le mal ou de la dévastation pour la dévastation ?

On pourrait convoquer une longue liste de témoins. Je me tiendrai à quelques rappels éloquents.

L’extermination des Indiens d’Amérique. Les conquistadores ibériques, l’épée et la croix à la main, ont étendu le « royaume du Christ » au prix du « prodigieux effondrement de la population indienne, puisque, malgré l’apport de sang européen, et de sang noir amené par la traite, la population de l’Amérique espagnole peut être évaluée en 1800, à 15 millions, celle du Brésil, à la même époque, à 3 300 000 » (sur un total estimé à 40 millions au moment de la conquête.) [15] L’Amérique du Nord fut la scène d’une extermination comparable : « vers 1900, la population indienne n’était plus que de […] 5 à 10 % de la population d’origine. » [16] Un ethnocide commis au nom du progrès subsumé dans la théorie de la « destinée manifeste d’occuper le continent accordé par la Providence » [17].

La séculaire traite négrière (16e-19e siècles) [18]. De 1450 à 1809, la traite atlantique a déplacé en Amérique 11 million d’Africains – 13 million selon d’autres auteurs – dont 1,4 millions sont morts au cours du voyage. Honteuse pratique dont la « seule excuse [] est qu’ils sont enlevés pour recevoir la lumière de l’Église » [19] – en effet les négriers devaient les faire baptiser avant l’embarquement. Certains esprits concèdent que la traite fut une « vilaine méthode », largement compensée toutefois par les germes de civilisation que sont les « droits de propriété, la science, la médecine, la société de consommation et l’éthique du travail. » [20] apportés par l’Ouest au « Reste » du monde.

Les massacres commis lors de la répression de la révolte des Cipayes en Inde en 1857 : « des centaines d’insurgés furent pendus ou ligotés à la bouche des canons et ‘volatilisés’ » [21]. Ce faisant, les Britanniques se limitaient à anticiper la recommandation de Kipling : « Assumez le fardeau de l’homme blanc – et récoltez sa vieille récompense : Le blâme de ceux que vous dépassez, la haine de ceux que vous protégez. » [22]

La chevauché civilisatrice connut bien d’autres scènes macabres. Celles des Néerlandais en Insulinde (1817-1906). Vicki Baum [23] fait dire au prince Alit que « les Hollandais ne souhaitent pas du tout que je leur cède : ils veulent avoir une raison de combattre. [] Si je payais demain ce qu’ils réclament aujourd’hui, ils trouveraient la semaine prochaine une nouvelle raison de demander davantage. » Après énumérer les ravages que les Hollandais ne manqueraient pas de commettre, il conclut : « si personne d’autre ne s’oppose aux blancs, il faut que je le fasse, moi seul sur toute l’île. » L’affaire se termine par un « Poupoutan », le suicide collectif des balinais de la capitale.

Des auteurs néerlandais ayant vécu dans les Indes Orientales à l’apogée de la colonisation hollandaise ont fait le récit du délabrement d’un système reposant sur « le vol, la spoliation et le meurtre [qui seront] le point de départ de la perte [des] possessions indonésiennes. » [24] Le délitement social et l’effritement moral de toutes les strates de la population de Java, autochtones et colons, nous sont présentés comme la défaite de l’entreprise coloniale néerlandaise, « si pragmatique, de tête froide, d’un esprit si décisif », rongée par les « forces cachées » [25] du pays qu’elle gouvernait.

L’élimination des aborigènes d’Australie offre un autre tableau édifiant de l’œuvre civilisatrice occidentale. « En 1797, les aborigènes pouvaient être de 300 000 à 400 000 ; ils étaient dix fois moins un siècle plus tard, refoulés vers les territoires du Nord et de l’Ouest. » [26] À cette phase de liquidation des aborigènes succéda celle de leur assimilation forcée « dans des réserves où on les laissa mourir ‘sans que cela se vît ni se sût’ ». Puis, dans les années 1920, « on passa à la ‘sélection biologique’ en vue d’éliminer le ‘sang de couleur’ » [27], en arrachant les enfants à leurs familles pour les élever au sein des blancs, où ils devraient oublier leur origine tout en s’acquittant des tâches serviles.

Les guerres imposées à la Chine (celles de l’Opium en 1839-1842 et 1856-1860, suivies de la guerre des Boxers en 1899-1901) ont marqué le début du « siècle d’humiliation » de la Chine impériale, à laquelle les puissances occidentales, la Russie et le Japon ont arraché d’importantes concessions commerciales et territoriales au nom du « commerce libre » (nommément celui de l’opium exporté par l’Inde anglaise), de la « liberté d’évangéliser » et de la « modernisation ». Mark Twain a fustigé les impérialistes d’une belle tirade. « Ne serait-il pas plus prudent de ramasser nos outils à Civiliser, faire l’inventaire du capital qui nous reste en termes de Perles de Verre et de Théologie, de mitrailleuses Maxim et de Livres de Cantiques, de Gin commercial et de Flambeaux du Progrès et des Lumières (pouvant aussi servir, d’après le mode d’emploi, à brûler les villages), et dresser le bilan et le compte de pertes et profits, afin de décider raisonnablement si l’on continue le négoce, ou si l’on liquide tout et on démarre un nouveau Modèle de Civilisation avec le produit de la vente. » [28].

En France, Maupassant s’écriait : « Donc, on parle de guerre avec la Chine. Pourquoi ? On ne sait pas. Les ministres en ce moment hésitent, se demandant s’ils vont faire tuer du monde là-bas. Faire tuer du monde leur est très égal. Le prétexte seul les inquiète. La Chine, nation orientale et raisonnable, cherche à éviter ces massacres mathématiques. La France, nation occidentale et barbare, pousse à la guerre, la cherche, la désire [.] Et le plus stupéfiant, c’est que le peuple entier ne se lève pas contre les gouvernements. » [29] Peut-on encore songer à une quelconque mission civilisatrice en écoutant l’exhortation de Guillaume II au contingent allemand chargé de réprimer les Boxers : « Tout comme les Huns [,] puisse le nom d’Allemand se faire connaître en Chine de telle manière que plus jamais un Chinois n’osera poser les yeux sur un Allemand ! » [30]

Le Congo de Léopold II ou le « progrès » en marche

Pour confondre la tartuferie du discours du progrès et de la civilisation, je n’appellerai à la barre qu’un dernier témoin : l’éphémère État indépendant du Congo (EIC), 1885-1908. À la suite d’une diplomatie privée manœuvrière, le roi des Belges Léopold II réussit vers la fin du 19e siècle à se bâtir l’image publique d’un grand philanthrope, anti-esclavagiste militant, apôtre infatigable du progrès, paladin de la libération des Noirs, pourfendeur de la sauvagerie africaine, missionnaire de la civilisation chrétienne et du libre commerce [31]. Juste les attributs qu’il fallait pour convaincre les puissances de la Conférence de Berlin (1884-1885) d’accorder à Léopold, à titre personnel, un territoire de quelque 2,4 millions de km² au cœur de l’Afrique.

Afin de créer « Au nom de Dieu Tout-Puissant [,] les conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions de l’Afrique » [32], onze pays européens plus les États-Unis, la Russie et la Turquie se sont réunis à Berlin pour discuter d’affaires. Sur la table, le difficile problème de trouver un dépeçage et un partage de l’Afrique noire capable de neutraliser la rivalité des deux principaux acteurs coloniaux : les Anglais et les Français, sans mécontenter les plus petits, tout en laissant la porte ouverte aux appétits des pays sans colonies. Une rapide analyse sémantique du texte de L’Acte final fait ressortir ce qui était, pour les signataires, le plus important. Les mots commerce, marchand, marché apparaissent 25 fois. Les mots esclave, esclavage, traite apparaissent 14 fois, le mot civilisation 3 fois, le mot charitable 1 fois. Bref, les affaires pesaient 8 fois plus lourd que la civilisation et 25 fois plus que la charité.

Léopold a bien mené sa barque. Conscient de l’esprit du temps, il savait que, depuis Livingstone, la poussée coloniale devait obligatoirement se justifier par l’idéologie des 3 C : commerce, civilisation et christianisme. « L’envoi de l’Évangile aux païens doit [] inclure beaucoup plus que ce qu’implique l’image habituelle d’un missionnaire, à savoir un homme se déplaçant avec une Bible sous le bras. La promotion du commerce doit faire l’objet d’une attention particulière [,] car ni la civilisation ni le christianisme ne peuvent être promus seuls. En fait, ils sont inséparables. » [33] De ce point de vue le roi s’était déjà fait tailler un habit sur mesure. Il restait donc à se positionner comme un tiers neutre, ne faisant d’ombre à personne et pouvant servir, au moins pendant un temps, de tampon entre Français, Anglais et Portugais. De surcroît, l’intérieur des terres n’intéressait particulièrement personne, seule la bordure côtière étant de première importance. Cela a bien fonctionné et l’Association internationale du Congo (AIC), peu après transformée en EIC, fut reconnue internationalement comme État souverain sous l’autorité personnelle et absolue de Léopold.

Le roi mit vite en place un « système organisé de pillage et d’atrocités » [34], tout en reniant d’emblée les engagements signés dans l’Acte final. Par ordonnance de juillet 1885, « les terres vacantes devaient être considérées comme appartenant à l’État », ce qui s’apparentait fort à une spoliation des natifs, plutôt contraire à la teneur de l’article 6 de l’Acte enjoignant aux signataires de « veiller à la conservation des populations indigènes et à l’amélioration de leurs conditions morales et matérielles d’existence ». En 1889, il complétait un train de dispositifs aboutissant à l’élimination de la concurrence. L’exploitation des terres était désormais soumise à une concession de l’État. Les deux grandes sociétés concessionnaires privées, créées par Léopold et ses associés, se voyaient attribuer un monopole parfait. Les promesses de article 1 (« Le commerce de toutes les nations jouira d’une complète liberté dans tous les territoires du bassin du Congo »), rendues plus spécifiques à l’article 5 (« Toute Puissance qui exerce ou exercera des droits de souveraineté dans les territoires susvisés ne pourra y concéder ni monopole ni privilège d’aucune espèce en matière commerciale ») passaient carrément à la trappe. En 1891, un nouveau décret accordait à l’administration le pouvoir de « prendre les mesures urgentes et nécessaires pour conserver à la disposition de l’État les fruits domaniaux, notamment l’ivoire et le caoutchouc. » Sur la lancée, l’EIC instaura la perception de taxes et de droits de douane, en flagrante violation des articles 3,14 et 27 : « Pourront être seuls perçus des taxes ou droits qui auront le caractère de rétribution pour services rendus ». Comment de tels passe-droits ont-ils pu filer sans soulever des tempêtes ? Tout bonnement sous prétexte de conformité à l’article 35 : « Les Puissances signataires du présent Acte reconnaissent l’obligation d’assurer, dans les territoires occupés par elles, [] l’existence d’une autorité suffisante pour faire respecter les droits acquis et, le cas échéant, la liberté du commerce et du transit []. » La diplomatie de Léopold a fait comprendre aux oreilles complaisantes que pour édifier cette « autorité suffisante » il fallait de l’argent et que, pour avoir cet argent, il fallait générer des recettes fiscales. Et si cela empiétait sur « le cas échéant, la liberté du commerce », ce n’était qu’un moindre inconvénient.

En concomitance avec la mise en place de la structure politique-administrative, l’EIC mit rapidement le Congo en coupe réglée. Pour faire main basse sur toutes ses richesses, notamment l’ivoire et le caoutchouc, il employa la main-d’œuvre gratuite mobilisée par l’imposition du travail forcé. Afin de remplir les quotas fixés aux chefs de poste et administrateurs locaux, les populations furent soumises à un régime de terreur, appliqué par la « Force publique », la milice indigène armée et encadrée par des blancs. Un cortège révulsant d’exactions devint le quotidien des populations. « Le viol, la torture, les mutilations, le cannibalisme, les raids surprises et les exécutions sommaires font partie d’un répertoire de terreur et de guerre psychologique. Le plus souvent, le non-respect des quotas fixés était contré par des châtiments corporels et des prises d’otages. Les expéditions punitives envoyées aux récidivistes massacraient et brûlaient régulièrement les récoltes et les villages. [] Une position maximaliste, qui semble actuellement dominante, estime qu’environ cinquante pour cent de la population africaine du Congo a péri sous le régime de l’EIC, ce qui impliquerait un bilan de plusieurs millions de morts. » [35]

Des rumeurs alarmantes arrivèrent aux oreilles des missionnaires. Ils ont enquêté sur le terrain. Leurs rapports détaillés ont été mis en circulation. Des associations humanitaires s’inquiétèrent. Mais quel écho pouvaient ces soubresauts trouver auprès d’une opinion publique accrochée à l’image dominante d’un Léopold philanthrope, promoteur du progrès et émancipateur des Noirs ? L’effritement du mur d’imposture édifié par Léopold commença bureaucratiquement par l’analyse de la comptabilité d’un transporteur maritime et s’accéléra par la diffusion de la caméra photographique.

Edmund Morel [36], jeune cadre d’un transporteur de Liverpool dont l’EIC utilisait les services, a remarqué dans les livres de l’entreprise deux faits surprenants. Les cargos de son employeur transportaient vers le Congo d’énormes quantités de fusils et de munitions et très peu d’autre articles. Pourquoi l’EIC avait-il besoin d’un tel armement ? La curiosité aiguisée, Morel approfondit ses recherches et découvrit que la valeur totale des marchandises débarquées à Anvers, dont énormément d’ivoire et de caoutchouc, était de loin supérieure au revenu des exportations déclaré par l’EIC. En d’autre mots, une bonne tranche des exportations de l’EIC, au lieu d’aller grossir les ressources de l’État, se perdait en route, disparaissait des comptes et faisait son chemin vers de tierces entités.

Décidé à tirer l’affaire au clair, Morel s’informa des rapports des missionnaires, collecta tous les bouts d’information disponibles sur la réalité congolaise et puisa à toutes les sources utiles. Il en tira vite les déductions qui s’imposaient. L’EIC n’était qu’une vaste entreprise d’esclavage des populations employées dans le saccage du pays pour satisfaire l’avidité de Léopold, associés et acolytes. Morel croyait fermement aux vertus du commerce libre qui, dit-il, « consiste pour l’Europe à reconnaître la possession de la terre et du produit de la terre par les seuls indigènes [,] à charge pour l’Européen de leur ACHETER les produits » [37]. Il réprouvait la spoliation aboutissant inéluctablement à l’esclavage et aux abominations de l’EIC. Le reste de sa vie, il le voua à un combat irréductible contre Léopold et le monstrueux mensonge de l’EIC. Son travail trouva chez Roger Casement, consul britannique qui enquêta sur le terrain pendant deux mois et demi, une aide et un encouragement tenaces et précieux [38]. Appuyé par des humanitaires et des politiciens apôtres du libre commerce et du travail libre, il mena la campagne qui devait éventer le jésuitisme de Léopold.

« Le kodak a été pour nous une calamité affligeante – vraiment l’ennemi le plus puissant qui nous ait jamais affronté », se plaint Léopold dans le pamphlet de Mark Twain [39]. En effet, les accusations des missionnaires rapportées par Morel gagnèrent une force décuplée lorsque des images écœurantes d’hommes, femmes et enfants amputés, enchaînés, torturés vinrent illustrer les textes ou animer les nombreuses conférences publiques dénonçant les crimes de l’EIC. L’opinion publique émue commençait à pencher contre Léopold.

Le roi disposait toujours d’une puissante machine de relations publiques et de lobbying. Les dithyrambes de l’explorateur Stanley, son affidé appointé, ne suffisaient plus. Il savait que le succès de son entreprise dépendait beaucoup plus des faveurs des exécutifs et des corps législatifs des grandes puissances que des humeurs de l’opinion publique. Il fit mettre la pression sur le gouvernement des États Unis, où Kowalsky, son agent aux gages, se déchaîna pour le faire passer auprès du président Theodore Roosevelt pour quelqu’un « grand par l’héritage, plus grand par son grand cœur, son cerveau et sa conception généreuse des droits de l’homme [.] Peut-être plus que tout autre homme vivant, Léopold II représente l’esprit du progrès. » [40] Il fallait aussi discréditer le récit des brutalités au Congo, quitte à livrer en pâture quelque menu fretin. A cet effet, il adopta la tactique qui l’avait déjà servi dans le passé. Il nomma une Commission d’enquête, à la composition soigneusement soupesée, dotée d’une feuille de route et d’un calendrier assez tatillons pour empêcher tout envol risqué et dont le rapport final lui était strictement réservée.

Lincoln aurait dit que « vous ne pouvez tromper tout le monde tout le temps ». Si Léopold l’a écouté, il n’en a pas eu cure. Résultat, sa stratégie d’influence se retourna contre lui avec éclat.

La Commission, malgré les obstacles logistiques rencontrés, a mené à bien une enquête sérieuse sur le terrain. Le rapport, rendu fin 1905 [41], malgré les édulcorants et les faux-fuyants diplomatiques dont il fut truffé, dressait un tableau précis et incriminant des méfaits de l’EIC. Les arguties juridiques servant les spoliations, les subterfuges faisant obstacle à la liberté du commerce, les excès commis dans le travail contraint, les perversités des impôts en nature et des corvées, les expéditions punitives, les massacres, la famine, les violences graves commises par les préposés à la surveillance des prisonniers, les humiliations, la chicotte, les amputations – la Commission corroborait les horreurs dénoncées par le mouvement de Morel. Le roi essaya en vain de contrôler les dommages en en faisant diffuser un résumé dûment aseptisé. Mais le rapport avait fuité et des copies finissaient sur les bureaux de gens influents. Ceux-ci ne pouvaient plus prétexter qu’il ne s’agissait là que de médisances de quelques humanitaristes enragés.

Aux États Unis, fin 1906, un Kowalsky dépité a laissé – ou fait – passer vers la presse de Randolph Hearst une épaisse liasse de courrier échangé avec le roi et avec le réseau de lobbyistes chargés d’influencer la politique de la Maison Blanche et du Congrès. Pendant une semaine, la presse de Hearst publia cette correspondance, agrémentée des clichés de Morel les plus accrocheurs. La série suscita un haut-le-cœur public, agaça puissamment les politiques étasuniens et mena directement à des efforts conjoints entre les États Unis et la Grande-Bretagne pour mettre fin au règne personnel de Léopold au Congo.

On arrivait au bout du chemin. Mais c’est encore Léopold qui a gardé la main gagnante. On voulait se débarrasser de lui ? Eh bien ! C’est lui qui se débarrasserait du Congo, mais à prix d’or. En 1908 le royaume de Belgique accepta d’acheter à son souverain la colonie du Congo, devenue le Congo Belge, moyennant l’annulation de la dette du roi (110 million de francs), en prenant en charge le coût de la finition des constructions royales (45,5 millions) et en lui versant par tranches la somme de 50 millions « comme gage de gratitude pour ses grands sacrifices en faveur du Congo. » [42]

Mark Twain remarquait en 1905 que « D’autres souverains chrétiens taxent leurs peuples mais fournissent en échange des écoles, des tribunaux, des routes, de la lumière, de l’eau et une protection pour la vie et le corps ; le roi Léopold taxe sa nation volée, mais ne fournit rien en échange, si ce n’est la faim, la terreur, le chagrin, la honte, la captivité, les mutilations et le massacre. » [43]

Un an après la cession du Congo à la Belgique, Conan Doyle commentait : « Jamais auparavant il n’y a eu un tel mélange d’expropriation et de massacre à grande échelle, le tout sous une odieuse apparence de philanthropie, sans autre justification que les motifs commerciaux les plus bas. [] On prend la terre, on prend les produits, on prend la main d’œuvre. Autrefois, on exportait l’esclave africain. Mais nous avons fait des progrès avec le temps. Maintenant une intelligence supérieure nous a montré la sottise des méthodes anciennes, alors qu’il est si facile d’asservir l’Africain dans sa propre maison. » Et il concluait, « Une année écoulée sur l’annexion par la Belgique [,] le prince Albert, héritier du trône, à son retour du Congo dit que « [] ce que nous devons faire c’est d’œuvrer pour la régénération morale des natifs [] ». Régénération morale des natifs ? Régénération morale de sa propre famille et de son pays – c’est ce que la situation exige. » [44]

Évidemment, pour Conan Doyle, à l’instar de monsieur tout-le-monde, les barbares sont toujours les autres. Ce qui l’autorisait à dire que la « Grande Bretagne était vraiment le porte-parole du monde civilisé. » Peut-être bien. Il devait souffrir quand même d’une perte de mémoire carabinée. Il oubliait, par exemple, qu’en 1900-1902, la veille donc, pendant la seconde guerre des Boers, son compatriote Lord Kitchener s’était distingué par la tactique de la terre brûlée accompagnée de la mise en place d’un réseau de camps de concentration où périrent de misère et de maladie [45] des milliers de prisonniers, dont « environ 28 000 femmes et enfants » Boers [46]. En fait, tout en réprimandant Léopold, les colonisateurs Anglais, Français, Portugais et autres ont su apprécier à sa juste valeur la prouesse économique de l’EIC et n’ont pas manqué de s’en inspirer copieusement.

Un, deux, trois, dix « pourquoi ? »

Il ressort des sources consultées deux attitudes symétriques à l’égard de la responsabilisation pour les forfaits commis au Congo. L’une, celle de Léopold II, de ses porte-voix et thuriféraires, tout en s’évertuant à réduire les dimensions du crime par toutes sortes de chicanes, jette tout le blâme sur des sous-fifres sacrifiables. L’œuvre du souverain, des hauts responsables de l’EIC et des sociétés concessionnaires, poursuivait des buts nobles et élevés et, malgré les obstacles rencontrés, pouvait se targuer d’un bilan prestigieux. Les erreurs, les excès, les manquements étaient le fait d’agents subalternes trop zélés et frustes – des « bavures » dirait-on de nos jours. Pure mystification.

À l’opposé, l’attitude de contemporains des faits comme Morel et Twain et d’historiens plus près de nous comme Hochschild. Ils frappent Léopold II d’anathème et en dressent le portrait d’un surhomme manipulateur, cupide et moralement désinhibé. Certes, le portrait n’est pas trompeur : il fut bien l’âme damnée du cauchemar congolais. Mais, n’en déplaise à Nietzsche, il en faut bien plus qu’un surhomme pour ravager l’Europe, comme le fit Napoléon, son idole, ou pour saigner une aussi vaste région que le Congo, sans même jamais y mettre les pieds.

Léopold, tout génie du mal qu’il fût, manquait cruellement de moyens du bâtisseur d’empire. Assis sur le trône d’une petite monarchie constitutionnelle à régime parlementaire, fraîchement éclose – émancipée par les puissances européennes en 1830 –, il était bien roi des Belges, mais pas de la Belgique. Les leviers du pouvoir, c’est le gouvernement qui les avait en mains. De surcroît, la Belgique, pays à vocation industrielle, ne possédait pas de flotte ni d’armée pour nourrir des ambitions impérialistes.

Cependant, Léopold faisait un excellent bouc émissaire. En l’accablant, ses critiques mobilisaient des mécanismes de défense internes qui prévenaient ou apaisaient de possibles pincements de conscience. J’ai déjà relevé le libéralisme très livingstonien (3C) de Morel et le chauvinisme bien-pensant de Conan Doyle. Les puissances, elles, en pointant sur lui le doigt accusateur, détournaient les attentions des forfaits qui marquaient leur propre marche expansionniste. On pense aux massacres aux Philippines (EUA, 1902-1907), au génocide des Hereros (l’Allemand von Trotha, 1904), aux atrocités de la guerre des Boers déjà mentionnées (Kitchener, 1902), à la banalisation du crime au Congo Français (dénoncé par Brazza en personne, 1903), aux guerres au Mozambique (Portugal, 1895), etc. D’ailleurs, dès que la Belgique a assumé la souveraineté du Congo, la campagne des puissances contre les crimes du Congo s’est singulièrement assourdie, quoique les pratiques sur place fussent demeurées profondément critiquables. On avait tourné la page.

En érigeant cet homme comme le seul responsable, on affirme qu’il aurait pu, à titre individuel, sans le secours d’aucune puissance, monter et faire tourner une vaste entreprise d’exploitation telle que l’EIC, méthodique, outrée, exhaustive et implacable. Ce serait inédit et à priori impossible. Pourtant l’EIC a bel et bien carburé. Pourquoi ?

Une réponse nous arrive de ces historiens qui estiment trop simpliste d’en attribuer tout le démérite à l’ignoble personnalité de Léopold. En plaidant en faveur d’un récit « qui considère la culture de la violence de l’EIC comme un phénomène social aux causes multiples, largement répandu et profondément enraciné » [47], sans aucunement disculper le roi, ils éclairent le cas EIC à la lumière de l’ « esprit du temps » historique. Ce ne sont pas les « méchants » qui font le plus de mal en ce monde. Ce sont les maladroits, les négligents et les crédules. [48] Je résumerai : ce sont les hommes ordinaires.

La fin du 19e et le début du 20e siècles furent le théâtre d’un élan de promotion d’un essaim de petits bourgeois, fonctionnaires et professionnels, mus par la crainte de tomber dans la condition prolétaire, autant que par l’ambition de se hausser aux rangs supérieurs. Dans leur tête flottait l’écho de l’injonction « enrichissez-vous, améliorez la condition morale et matérielle » [49]. Mais où aller chercher la richesse ? Eh bien, dans cette aventure coloniale, qui leur était présentée comme une noble épopée. « Provocatrice, la civilisation, quand elle cherche à ouvrir des terres qui appartiennent à la barbarie ? » – « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. [] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » [50] Le discours de la supériorité raciale pouvait-il troubler les esprits ? Des maîtres à penser, tenus pour l’incarnation même de la modernité, les rassérénaient. « La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité [.] La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise [,] une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre [,] une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne [,] Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. » [51]

Léopold trouva dans la société de son temps un terrain favorable au recrutement. Tel un padrino mafioso, il s’entoura d’un écran derrière lequel ses consiglieri exécutifs faisaient prospérer les affaires par l’entremise d’une structure d’agents administratifs et de répression, utilisant la violence pour accéder aux richesses et pour protéger l’organisation par l’intimidation. Un certain nombre de règles internes assuraient l’engagement réciproque de ses membres. L’omertà, la loi du silence, devait prévaloir en toute circonstance – avant de céder le Congo à la Belgique, le roi fit brûler toutes les archives. Des primes attribuées en fonction des résultats individuels alimentaient chez les agents l’espoir d’un enrichissement rapide, et contribuaient indirectement au dopage des bénéfices de l’EIC. Ce n’était plus un seul individu, c’était toute une organisation, du bas jusqu’en haut de la pyramide, à se compromettre dans cette affaire criminelle. « La civilisation est une maladie causée par la construction des sociétés avec des matériaux pourris. » [52]

Sauf que les agents ne pouvaient pas tous être pourris. Certains osèrent braver l’omertà et filtrèrent vers les missionnaires et Morel des rapports, des photographies et des documents compromettants, à grand risque personnel. N’empêche que la discipline régna, les agents firent leur travail et le système d’exploitation se développa sans gros ratés. Pourquoi ?

Schiller aurait dit que « les grands arrêteront de dominer quand les petits arrêteront de ramper ». Bien avant lui, La Boétie se demandait comment « il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent. » Il suggérait que « le ressort et le secret de la domination [est que] ceux qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux. » [53] Il démontait les mécanismes par lesquels tous finissent broyés par le tyran, si entre-temps celui-ci ne tombe pas, victime de ses proches commis. Mais il restait discret sur le moyen de briser le joug. Aujourd’hui comme jadis, les dominés persistent dans la sottise de participer à leur propre domination. Malgré d’épisodiques explosions de liberté, ils restent incapables de s’émanciper. Pourquoi ?

Trop occupé par ses affaires, ses monuments et les filles, Léopold n’avait pas de temps pour s’adonner aux lectures touffues. Mais il savait par intuition que « l’homme a toujours un but et des motifs qui règlent ses actions » [54] et qu’il est insatiable, rien ne lui suffit. [55] Cette psychologie sommaire suffisait pour maîtriser le personnel de l’EIC. Aurait-il su que l’homme « n’est heureux et calme que si le passage du désir à sa réalisation et celui du succès à un nouveau désir se font rapidement » [56] que cela n’aurait rien changé. Y aurait-il des loupés ? Il les ferait dissimuler. Ses combinaisons ne dureraient pas éternellement ? Il suffisait qu’elles durent assez longtemps.

Ceci m’amène à conclure que « l’essence même de l’homme » est cette pulsion inconsciente « à persévérer dans son être [,] dont découlent nécessairement les choses qui favorisent sa conservation » et qu’il doit faire inexorablement. Dans le cas d’espèce, les idées de progrès, de civilisation ou d’élévation de la société humaine, tous les prurits moraux doivent voler en éclats ou être piétinés sans merci si l’individu les perçoit comme un barrage à son propre avancement. De même, tout gain, tout avantage matériel, tout compromis louche sera méprisé avec répugnance, s’il lui apparaît comme un obstacle à l’achèvement de ce qu’il souhaite ou il recherche. « Nous ne cherchons, ne souhaitons, ne cherchons ni ne désirons rien parce que nous pensons que c’est bon, mais, au contraire, nous jugeons une chose bonne parce que nous la recherchons, la souhaitons, la cherchons ou la désirons. » [57]

Le progrès à rebours

Valéry répétait que « nous entrons dans l’avenir à reculons. » [58] Le progrès étant, selon ses prophètes, l’avenir même, je dirai en paraphrasant que le progrès grimpe au paradis à rebours. Non pas par étapes, l’une se substituant à la précédente. Mais par couches, l’une s’étalant sur l’autre de dessous. Dans ce matériau composite multicouche j’aperçois la sublimation d’une idée de progrès qui, depuis la couche inférieure, se libère progressivement des scories humaines qui la troublaient, pour devenir dans la couche supérieure un progrès raffiné, pur, exempt d’humanité, le progrès d’une société d’hommes-bioengins. Les couches étant perméables, on peut trouver sur une couche donnée des affleurements des couches inférieures. Je distingue les trois couches suivantes.



L’humain = engin générateur de potentiel de travail

On s’accorde pour placer dans le néolithique, il y a près de 10 000 ans, la première des deux ou trois plus marquantes révolutions de l’humanité. Aujourd’hui encore, notre quotidien continue de déployer « les grands arts de la civilisation : poterie, tissage, agriculture et domestication des animaux » [59]. La pensée primitive nous apprit à faire le pain et la bière, à sélectionner les végétaux comestibles, à traiter les aliments poisonneux, à édifier les villes où les populations sédentarisées s’abritèrent.

Hélas, elle nous a légué aussi ce raffinement social que Plaute a saisi par l’expression « homo homini lupus » (l’homme est un loup pour l’homme) : le prédatisme de ceux qui lorgnent leurs semblables comme des proies ou un butin bons à saisir. Il fallait bâtir les palais et les temples tracés par les nouvelles civilisations et il fallait cultiver les champs pour remplir les silos. Pour tout cela il fallait une main-d’œuvre abondante et soumise, la main-d’œuvre esclave.

S’ensuivirent des milliers d’années de servage et d’esclavage de la majorité pour le profit d’une mince fraction de l’humanité. L’homme se trouve dépossédé de sa personnalité, aliéné, soumis à une volonté étrangère, réduit à la condition de chose, de source énergétique propriété d’autrui. Il garde cependant une part d’intelligence pendant sa journée de labeur servile. On lui dira bien ce qu’il doit faire, mais c’est lui qui sait comment le faire. Et il peut contempler le fruit de son travail au fur et à mesure de l’avancement. À l’occasion, la chance aidant, cette part d’intelligence, son savoir-faire, son talent lui permettront de se rendre indispensable et peut-être de grimper quelques degrés de l’échelle économique et sociale, voire d’arracher au destin son émancipation.



l’humain = un engin-outil appendu à la machine

Démarrée au 18e pour s’envoler au 19e siècle, la révolution industrielle eut des répercussions d’une ampleur comparable à celle du néolithique. Elle a chamboulé l’agriculture, en y introduisant notamment la machine et les engrais chimiques, et en obtenant – enfin ! – le pain accessible à tous. Le système industriel, porté par les innovations techniques dans la métallurgie, la chimie, la production d’énergie, le transport et la construction de machines, aussi bien que par les méthodes nouvelles d’organisation du travail, a transformé le monde. D’énormes gains de productivité ont gonflé le volume de la production et de la consommation par habitant. Les échanges commerciaux se multiplièrent. Du coup, le spectre de la faim devint moins menaçant, les disettes moins fréquentes. Une profusion d’objets manufacturés franchit les seuils des habitations. La consommation de calories s’éleva. L’hygiène s’améliora. Une espérance de vie accrue et une mortalité réduite firent prendre à la population un décollage sans précédent. Le prix à payer a été à la hauteur des acquis. Le creusement des inégalités, l’esclavage des enfants et des femmes, le martyre de la classe ouvrière [60].

On compte deux siècles d’abaissement du laboureur – homme, femme ou enfant – à la condition de travailleur libre, de prolétaire qui ne pourra faire mieux que survivre. Et encore à condition d’obtenir un engagement. Son aliénation s’approfondit, car, à mesure que le système industriel se perfectionne et s’étend, son savoir-faire, ses compétences sont de moins en moins employables. La mise en œuvre du régime taylor-fordiste – travail en miettes, micro-tâches standardisées, travail à la chaîne – achève la chosification de l’homme. On lui dicte toujours ce qu’il doit faire. Mais on lui a déjà enlevé la maîtrise du comment le faire. Le métier, le savoir-faire, l’intelligence ne sont pas simplement superflus, ils deviennent carrément encombrants. L’ouvrier doit s’en tenir à l’exécution des gestes et des mouvements stipulés par la « procédure opérationnelle permanente » (SOP en anglais) en suivant la cadence imposée par la machine, point final. La machine étant promue au statut d’organisation prééminente, l’humain n’en devient qu’une prothèse.

Il ne saura pas à quoi peut bien servir l’opération qu’il vient de terminer et qui se répétera immuable toute la journée de travail durant. Il ne pourra plus regarder l’oeuvre complète pour laquelle il a trimé que sur catalogue ou dans la vitrine du commerce. Ce qu’il lui reste d’intelligence, il ne pourra l’employer qu’après la sortie de l’usine, avec les gamins, une fois rentré à la maison, avec les copains sur le terrain de foot ou avec les camarades dans le syndicat – la première moitié du 20e siècle fut l’âge d’or du syndicalisme militant. L’abêtissement le guette à échéance.

Le vide mental cherché d’abord comme un refuge contre l’érosion morale causée par un travail crétinisant, s’étend vite à tous les replis de l’esprit entraînant l’ankylose de l’intelligence. Les possibilités d’évasion de la condition prolétaire grâce à l’expérience et à la maîtrise du métier s’amenuisent au point de devenir quasiment nulles. Le nouvel homme engin-outil peut encore, s’il a de la chance, se frayer un chemin dans le paradis fordiste. Un travail idiot mais suffisamment rémunéré. Une pléthore de marchandises à prix abordable. L’accès aux délices de la consommation. L’oubli trouvé dans la torpeur d’une existence à peine plus que végétative. Un paradis tout de même réservé aux seuls élus – la majorité est la foule des laissés pour compte, incapables de trouver l’embauche dans les industries de pointe. Surtout un paradis précaire, dépendant d’une économie en surchauffe permanente – le krach de 1929 a balancé par dessus tête la fiction fordiste, mis des millions d’hommes-engins-outils inutiles sur le pavé et mené le monde dans l’abîme de la 2e Guerre.

Est-ce là un progrès social par rapport à la longue ère du servage/esclavage ? À chacun d’en décider. N’oublions toutefois pas qu’à côté de la prolétarisation, l’esclavage a perduré. Dans les colonies [61], comme on l’a vu pour le Congo. Mais aussi en Europe. En 1925 on pouvait écrire, en faisant écho aux mots de Renan cités plus haut, que « pour l’établissement de types de civilisation supérieurs, les membres de races inférieures constituaient l’une des conditions préalables les plus essentielles. Eux seuls pouvaient pallier le manque de moyens mécaniques sans lesquels aucun progrès n’est possible. [] s’ils [les types supérieurs] se procurent le matériel humain nécessaire – c’est-à-dire des hommes d’une race inférieure – pour leur servir d’instruments de travail, la faculté culturelle qui sommeille en eux s’épanouira de façon splendide. » [62] Arrivé au pouvoir, l’auteur de cette tirade, a bel et bien mis en pratique sa leçon d’épanouissement.

L’humain = engin-consommateur générateur de recette

Depuis le dernier quart du 20e siècle, l’avancée convergente de la physique des semiconducteurs, des sciences informatiques et des télécommunications a imprimé une vitesse décuplée à la résolution de l’humain en un bioengin. « L’impact d’une innovation technologique sur le processus économique consiste à la fois en un réarrangement industriel et en une réorientation des consommateurs, souvent aussi en un changement structurel de la société. » [63]

Le mouvement s’est traduit d’abord par une progressive dématérialisation et automation des tâches de planification, de gestion et de contrôle. Des besognes qui auraient jadis requis l’emploi d’armées entières de gratte-papiers pendant des durées interminables pouvaient désormais être menées à bien rapidement et avec une grande économie de moyens. On pouvait aussi, en passant, vider les bureaux administratifs de nombre de fonctionnaires devenus superflus. La route était ouverte aux grands projets, complexes et lourds.

Dans les usines, les machines à commandes numériques ont vite pris la place des machines-outils électro-mécaniques, moins rapides, moins flexibles, moins précises, moins intelligentes que leurs puînées. L’essor de la programmation informatique et le développement de capteurs intelligents ont parachevé la mutation des machines-outils en automates aux aptitudes virtuellement illimitées. Le nouvel appareillage industriel, le robot, peut se substituer avantageusement au binôme machine-ouvrier. Plus précis, plus rapide, infatigable, maître absolu du mouvement exact, du rythme juste, de l’opération absconse, de la séquence invariable, d’une régularité chronométrique, le robot n’attend que peu de chose pour remiser définitivement l’ouvrier dans le cabinet des curiosités. L’ouvrier le plus calé ne saurait rivaliser avec la somme d’intelligence incorporée dans l’automate par tous les ingénieurs, les programmateurs, les mathématiciens, les techniciens spécialisés qui en ont bâti les modules et assemblé le tout. Devenu un poids mort, il ne lui reste qu’à sortir de scène. Dorénavant les bureaux et les nefs des usines ne seront hantés que par une poignée d’agents presse-boutons et des équipes de nettoyeurs.

La productivité sans égale du nouvel appareil de production permet d’élever à la énième puissance le credo de Ford : grande quantité (« pour la multitude »), prix faible (« à la portée de toute personne correctement rémunérée ») [64]. Dès les années 1960, de nouvelles « lois » (de Moore, de Metcalfe, de Gilder, de la courbe d’expérience) font leur entrée dans le périmètre de l’économie, augurant d’un système de production capable de dégorger des volumes prodigieux de marchandises à des coûts tendant vers zéro. Trois décennies plus tard, commencent à se répandre les produits gratuits : recherches Google, musique et vidéo en ligne, Wikipédia, localisation par satellite, etc. Nous savons aujourd’hui que, lorsque le produit est gratuit, l’homme est le produit même. En faisant une recherche chez Google, je paie ce service « gratuit » en cédant sans réserve quantité de données sur moi – des données enrichies et rendues plus foisonnantes à chaque recherche que je fais ultérieurement. Google va pouvoir réaliser un gigantesque chiffre d’affaires en vendant aux annonceurs une publicité ciblée, après traitement de la matière première fournie gratis par les milliards de recherches effectuées par les milliards d’utilisateurs du réseau.

Je cesse d’exister en tant que personne, je me suis donné tout entier pour l’éternité. Désormais je ne suis qu’une unité statistique pour Google, un consommateur anonyme potentiel pour les annonceurs. Il est complet, le chemin du progrès qui devait aboutir à la réification, à la marchandisation complète de l’homme. Dans cet admirable nouveau monde, « Tout semble ne faire qu’un : la machine humanisée et les humains mécanisés. C’est la plus magnifique, la plus émouvante des beautés, l’harmonie, la musique ! » [65]

Ce monde lisse est tout de même saupoudré d’affleurements rêches. Les éructations impérialistes ne font pas défaut, sous couvert d’une tartuferie qui ne déparerait chez Léopold II : Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Afrique centrale, etc. « C’est ce qu’on appelle la civilisation moderne. Les Blancs ne communiquent avec les Noirs ou les Jaunes que pour les asservir ou massacrer. » [66] L’esclavage n’est toujours pas au rebut : « 40 millions de personnes ont été victimes de l’esclavage moderne en 2016, dont 25 millions de personnes en travail forcé [.] En 2016, on comptait 152 millions d’enfants travailleurs. » [67]

Cette couche supérieure du progrès bute dans une chicane paradoxale. Chaque jour qui passe, l’humain et notamment l’humain-travailleur devient moins utile, voire superfétatoire, une charge dont il importe de se débarrasser. Mais le système en a besoin – c’est lui qui génère les recettes en acquérant les marées de biens déversées par l’appareil de production. Quoi faire, dirait Zeus dans son Olympe ? Jusqu’ici, on a pu échapper au dilemme en créant des moyens de paiement virtuels et en gonflant les bilans d’une montagne de dette. C’est un palliatif qui ne touche pas à la racine du problème. Les hoquets de la finance et de l’économie depuis une quinzaine d’années laissent présager d’un règlement de comptes plutôt cuisant. Bien malin qui pourrait dire ce qui poindra demain.

Le problème central du progrès

Il est cocasse que les prophètes du progrès ne puissent faire mieux que de nous resservir de vieilles chimères. Un futuriste étasunien, dogmatique du progrès exponentiel – « il n’est pas vrai que nous connaîtrons cent ans de progrès au XXIe siècle ; nous assisterons plutôt à un progrès de l’ordre de vingt mille ans » – nous promettait « la fusion de l’intelligence biologique et non biologique, des humains immortels basés sur des logiciels et des niveaux d’intelligence ultra-élevés qui s’étendent vers l’extérieur de l’univers à la vitesse de la lumière. » [68] Si j’enlève la quincaillerie, je retrouve tout de go l’idée, vieille de deux siècles et demi, « des polypes humains [.] L’homme se résolvant en une infinité d’hommes atomiques, qu’on renferme entre des feuilles de papier [.] Qui sait si ce n’est pas la pépinière d’une seconde génération d’êtres [.] Une chambre chaude, tapissée de petits cornets, et sur chacun de ces cornets une étiquette : guerriers, magistrats, philosophes, poètes, cornet de courtisans, cornet de catins, cornet de rois. » [69] Rien de nouveau sous le soleil.

Par quelque bout qu’on le prenne, le progrès semble aboutir à des antinomies irréconciliables. Technique, le progrès devait produire des machines qui libèrent l’homme ; elles l’asservissent davantage, si ce n’est qu’elles le détruisent (Tchernobyl, Fukushima). Social, il devait instaurer la paix, la justice, la liberté, au lieu de quoi nous voilà entrés dans une société dont les sujets « se laissent conduire comme un troupeau et ne sont exercés qu’à l’esclavage, ce n’est plus une société, c’est une solitude. » [70] Culturel, il devait produire un art et une pensée toujours plus élevés et admirables – j’attends toujours qu’il nous offre un Phidias plus parfait que Phidias, un Giotto plus serein que Giotto, un Spinoza plus pénétrant que Spinoza, un Beethoven plus héroïque que Beethoven… J’arrête là.

Sans conteste, « Le progrès n’est pas une illusion, il se produit, mais il est lent et invariablement décevant [.] Le problème central – comment empêcher les abus de pouvoir – reste sans solution. » [71] Nous disposons désormais d’assez d’outils, de solutions, de connaissances, de moyens, de concepts, bref de tout ce qui est nécessaire pour amorcer un véritable âge d’or. Pourtant, c’est l’âge du feu et de la colère où nous nous embourbons. J’ai dit plus haut que le progrès est la résultante convulsive de l’antonymie de deux vouloirs. Celui de faire main basse du progrès pour tout rapiner : biens, corps et âmes. Cet autre de s’en servir pour libérer l’homme de ses servitudes et lui donner les ailes pour s’envoler vers l’espace ouvert et lumineux qu’il convoite.

Le progrès les a déçus, l’un comme l’autre. Celui-là, car il sent qu’il pourrait étendre beaucoup plus loin sa domination, si le bétail humain se laissait faire. Il enrage et rue d’impatience, prêt à tout, y compris à ressortir les pratiques du servage, du pillage et de la belligérance de la resserre où il les avait remisées momentanément. Le dernier, car, incapable de dompter le potentiel de nuisance du premier, il voit les chances de changement aller à vau-l’eau et s’afflige de l’irréparable gaspillage. Les deux partis s’affrontent depuis l’aube de l’histoire. Le premier s’est fortifié et s’est aguerri, mais n’a pas, à ce jour, réussi à annihiler le second. Nous acheminons-nous vers le match nul ? Peut-être, hélas ! Mais un nul au milieu du chaos terminal, dans lequel nous prolongera la fringale frénétique du premier, si le second ne réussit à le circonvenir auparavant.

Le cœur du problème est donc politique : qui détient le pouvoir ? Qui contrôle le détenteur du pouvoir ? Qui peut mettre un frein aux abus ? Les régimes politiques actuels, de tyrannie démocratique ou de tyrannie autoritaire, tournent au bénéfice du premier parti, celui des fossoyeurs. Les raisonner, les sermonner, les morigéner c’est aussi vain qu’essayer de faire tourner la terre dans le sens des aiguilles d’une montre. Ils ne céderont pas d’un pouce sur ce qu’ils perçoivent comme l’essentiel. Ils continueront d’être sourds à toute raison, n’écoutant que leurs instincts, leurs passions. Le seul moyen de les amener à la sobriété, c’est de les mater.

Combien de fois a-t-on pu croire que la bête était domptée, pour la voir peu après redresser la tête, plus pétulante que naguère : 1642, 1789, 1848, 1917, 1936, 1968 … ? Aussi nécessaire qu’elle soit pour creuser les fondations d’un monde de progrès, la violence (en particulier la « violence légitime » de l’État) doit être rendue impossible dans le monde d’après, sous peine de tomber de nouveau dans des mains indésirables. Cela réclame un saut qualitatif des conceptions politiques.

On peut songer à un autre choix de société, s’inspirer d’une société qui s’organise de façon à lutter contre l’émergence « d’un pouvoir qui, séparé de la société, s’exerce sur elle et, au besoin, contre elle. » Une société qui ne « tolérera que son chef se transforme en despote [,] parce qu’elle-même, et non le chef, est le lieu réel du pouvoir. » Une société où prévaut la « volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins. Et rien de plus. » Une société dont « le chef est au service de la société, c’est la société en elle-même – lieu véritable du pouvoir – qui exerce comme telle son autorité sur le chef. » [72] Cette société-là pourrait donner un nouvel élan à la promesse de progrès à présent si éreintée. Des pistes qui méritent un travail d’éclaireur, mais c’en est une autre paire de manches.

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Source: Lundi.am