Juillet 4, 2022
Par Lundi matin
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lundisoir dernier, Romain HuĂ«t discutait avec Perrine Poupain et Nolig de leurs retours d’Ukraine, l’émission est accessible ici. Elle fait suite Ă  la discussion entamĂ©e au lendemain du dĂ©clenchement de la guerre.

1er mai 2022, Kramatorsk et Severodonetsk.

Quitter Kharkiv a Ă©tĂ© une Ă©preuve douloureuse. Je me suis attachĂ© Ă  beaucoup de volontaires. Le dĂ©part et le malaise qui l’accompagne rĂ©vĂšlent l’asymĂ©trie du rapport entre l’observateur et les volontaires. Ils restent, tandis que j’ai une libertĂ© de mouvement et que je n’ai vĂ©cu leur quotidien que pour une durĂ©e provisoire.

AprĂšs nos adieux et nos promesses de maintenir les liens en toutes circonstances, je me rends dans un autre centre de volontariat, dans le Donbass, Ă  Kramatorsk — puis Ă  Severodonetsk. La situation militaire semble bien plus dĂ©favorable qu’à Kharkiv. Les Russes forment un arc autour de la ville. Les affrontements sont d’une trĂšs forte intensitĂ©. Chaque jour, on craint une avancĂ©e significative de l’armĂ©e ennemie jusqu’à la prise potentielle de chacune des villes.

Au plus prĂšs des combats

Tout comme Ă  Kharkiv, le centre de volontariat fournit de l’aide humanitaire aux villes et villages situĂ©s au cƓur des affrontements. Il s’occupe aussi de l’évacuation des derniers habitants extĂ©nuĂ©s par l’intensitĂ© de la guerre et rĂ©solus malgrĂ© eux Ă  quitter leur monde.

Pendant cette semaine, j’accompagne les volontaires dans leurs missions. Les journĂ©es sont Ă  peu prĂšs identiques. À 7h du matin, les volontaires viennent des quatre coins de Kramatorsk pour se retrouver en banlieue, dans ce qu’ils appellent « leur base Â». Pour y accĂ©der, il faut emprunter une route en piteux Ă©tat. Sur quelque 200 mĂštres Ă  l’approche de la base, la voiture roule au pas et slalome entre les divers obstacles.

La base est une immense scierie dĂ©saffectĂ©e. Le spectacle est lunaire. L’usine paraĂźt abandonnĂ©e depuis de nombreuses annĂ©es. Quelques piles de bois, quelques engins de chantier Ă  l’abandon.

Devant l’ancienne scierie transformĂ©e en base de volontaires.

La plupart des volontaires sont dĂ©jĂ  arrivĂ©s en minibus ou avec leur voiture personnelle. Ils font la queue devant la station-service qu’ils se sont improvisĂ©e : deux cuves de quelques centaines de litres.

Chaque matin, c’est la mĂȘme routine. Les volontaires stationnent devant les cuves pour recevoir l’essence nĂ©cessaire Ă  leur trajet du jour. C’est une Ă©conomie provisoire, au jour le jour. Pour le reste, un immense hangar sert d’entrepĂŽt de marchandises et de lieu de chargement. On y trouve de nombreux cartons ordonnĂ©s de façon approximative. Pour l’essentiel, ils contiennent des produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ© fournis par quelques ONG europĂ©ennes. On y trouve Ă©galement toutes sortes de confiseries et quelques jus aux saveurs et aux couleurs improbables.

Dans le hangar.

Non loin de lĂ , les tanks ukrainiens sont planquĂ©s. On ne les voit pas mais on les entend tirer rĂ©guliĂšrement. Leur prĂ©sence me contrarie un peu. Elle fait de la base une cible potentielle. Cette inquiĂ©tude n’est pas partagĂ©e. Les volontaires paraissent indiffĂ©rents vis-Ă -vis de la rĂ©alitĂ© des fronts, des positions militaires et de la situation gĂ©nĂ©rale. UsĂ©s par la saturation des informations changeantes, ils composent avec cette rĂ©alitĂ©, un point c’est tout. Ils ne parlent de la situation militaire qu’en des termes extrĂȘmement gĂ©nĂ©raux.

Quand les missiles tombent soudain du ciel

Ce matin, j’accompagne Vadim pour la journĂ©e. Nous irons livrer des colis dans la ville de Severodonetsk, Ă  deux heures de route de lĂ  en temps normal, assiĂ©gĂ©e depuis plusieurs semaines. Puis nous tenterons d’aller Ă©vacuer des civils dans les villages environnants.

Nous empruntons un vieux minibus offert par une ONG polonaise. Les siĂšges ont Ă©tĂ© enlevĂ©s pour gagner de la place. Vadim a une quarantaine d’annĂ©es. Il est un peu dodu, le visage rieur. Il parle peu, et jamais un mot plus haut que l’autre. Ce n’est pas le genre de gars Ă  poser problĂšme. Il fait le job sans fanfaronner. Durant toutes nos conversations, il ne s’est jamais Ă©tendu sur sa vie d’avant, comme si elle ne signifiait pas grand-chose par rapport Ă  maintenant. Il m’a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme un redoutable chauffeur, le meilleur d’entre tous. Je comprends surtout que cette qualitĂ© indique que ses missions le conduisent dans les quartiers les plus difficiles d’accĂšs.

Vadim au volant du minibus.

Avant de rejoindre la base, Vadim me dĂ©pose devant un des rares supermarchĂ©s ouverts pour faire le plein de cigarettes. Il n’est pas toujours possible d’en trouver. Dans de nombreuses villes, il y a quelques pĂ©nuries. L’approvisionnement des produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ© est assez inĂ©gal. Les cigarettes pourraient ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme un objet de consommation absolument inessentiel. Mais en temps de guerre, autour de moi, les volontaires les enchaĂźnent, pour tuer le temps ou pour calmer la nervositĂ© dans les situations critiques. J’hĂ©site Ă  me prendre un cafĂ© Ă  emporter. J’ai mes habitudes : un americano, c’est-Ă -dire un grand cafĂ© qu’ils coupent avec de l’eau. Dans l’ensemble, je ne vanterai pas la qualitĂ© des saveurs. Ils ont au moins le mĂ©rite d’aider Ă  tenir Ă©veillĂ©. Les nuits sont agitĂ©es par les explosions ou les sirĂšnes annonçant les bombardements. Quelques personnes sont devant moi. Nous dĂ©cidons de ne pas attendre, nous sommes pressĂ©s.

L’arrivĂ©e Ă  l’usine est assez pĂ©nible Ă  cause du trĂšs mauvais Ă©tat de la route. Vadim s’y prend Ă  plusieurs reprises pour franchir le chemin bosselĂ©, surtout les rails du chemin de fer qui menacent les amortisseurs. On pourrait rester coincĂ©s dessus. Le vieux minibus, bricolĂ© un nombre incalculable de fois, tangue de gauche Ă  droite. Patiemment, Vadim slalome en choisissant les bouts de terre qui supporteront ses roues.

ArrivĂ©s Ă  l’usine, nous sortons du vĂ©hicule. Comme toujours, on se serre les mains en attendant notre tour pour le ravitaillement d’essence. J’allume une cigarette. Au mĂȘme moment, une Ă©norme explosion nous secoue. Le son dĂ©chire le ciel. La dĂ©tonation soudaine produit en nous un mouvement de rĂ©flexe : baisser la tĂȘte. Le missile a explosĂ© Ă  200 mĂštres de nous, sur la route bosselĂ©e que nous avons traversĂ©e il y a trois minutes. Un gigantesque nuage noir mĂ©langĂ© de dĂ©bris s’élĂšve dans le ciel. Nous sommes effarĂ©s. « Putain, c’est pas passĂ© loin Â», dit l’un des volontaires. Nous continuons Ă  scruter le ciel, des fois que l’on verrait un autre missile nous tomber dessus. À la vitesse oĂč ces bombes tombent, on a juste le temps de se voir mourir.

Je tape sur l’épaule de Vadim et je lui montre dans le ciel le second missile. Il s’abat Ă  peu prĂšs au mĂȘme endroit que le premier. Je ne saurais dire si c’était le son ou la stupeur face Ă  ces engins de mort, mais j’ai rivĂ© mes yeux sur la trajectoire du missile, du ciel jusqu’à la terre. Il y a eu d’abord cette seconde fumĂ©e noire salie de mille dĂ©bris et de poussiĂšre, cet immense champignon de mort qui envahit le ciel, avant que nous entendions le son de l’explosion. La dĂ©tonation perce l’air, nous courons derriĂšre un monticule de planches de bois, dĂ©coupĂ©es et empilĂ©es les unes sur les autres. Abri de fortune qui protĂšge des Ă©clats. Et quand on voit l’acier tranchant que contiennent ces missiles, ces planches nous font l’effet de n’ĂȘtre pas si mal.

Tout est tellement rapide et soudain qu’il n’est mĂȘme pas besoin de lutter contre la panique. Nous sommes traversĂ©s par des sentiments contradictoires : irrĂ©alitĂ©, conscience aiguĂ« du danger, yeux rivĂ©s sur le ciel et sur les planques possibles autour de nous.

L’inquiĂ©tude et la peur existent. Seulement, aucun de nous ne l’extĂ©riorise. Elles se logent dans le corps et rabĂąchent aux pensĂ©es intimes que quelque chose d’encore plus terrible pourrait arriver. Mais la rĂšgle est de garder ces sentiments pour soi.

Quelques secondes aprĂšs l’explosion. L’inscription sur le minibus dit : « Ă‰vacuation gratuite Â».

Photographier la destruction, ĂȘtre tĂ©moin

Peu aprĂšs l’explosion, plusieurs ont photographiĂ© cette fumĂ©e qui se dissipait dans le ciel. Ce geste n’a pour fonction que de garantir que notre prĂ©sence Ă©tait bien lĂ , Ă  quelques dizaines de mĂštres de l’impact. Vadim s’est mĂȘme pris en vidĂ©o avec les fumĂ©es en arriĂšre-plan. L’atmosphĂšre est lĂ©gĂšrement excitĂ©e : « On Ă©tait lĂ , et trois minutes avant, ça en aurait Ă©tĂ© fini. Â» Le reste de la journĂ©e, j’ai entendu Ă  plusieurs reprises ces mĂȘmes mots qui racontent le danger et la conscience de notre chance. Pendant tout ce temps, l’estomac est nouĂ©.

Nous ne nous attardons pas. Il nous faut rejoindre Severodonetsk pour livrer les colis et Ă©vacuer les habitants qui le souhaitent. Vadim remplit le rĂ©servoir d’essence. Nous partons dans le sens opposĂ© de l’explosion. Sur la route bosselĂ©e, Ă  quelques mĂštres de l’immense usine, quelques militaires sortent de leur planque. Ils sont en Ă©tat d’alerte mais ne savent trop quoi faire. Une fois explosĂ©s, les missiles interdisent toute rĂ©ponse d’un soldat. C’est l’ultime impuissance : scruter le ciel et espĂ©rer que le destin ne nous choisira pas.

Les pourboires aux checkpoints : deux paquets d’OrĂ©o et deux bouteilles de jus d’orange

Il nous faut une heure trente pour arriver Ă  Severodonetsk.

Les checkpoints sont nombreux. On les traverse assez facilement. Vadim fait la route tous les jours. Il a ses habitudes. Il Ă©change des mots brefs avec les soldats, dont certains sont de vieilles connaissances. Il ne vient pas les mains vides. À chacun d’entre eux, il offre deux boites de gĂąteaux OrĂ©o et deux bouteilles de jus d’orange.

La gĂ©nĂ©rositĂ© de Vadim amuse les soldats. Ils se marrent un peu mais prennent volontiers le prĂ©sent. Pour ma part, je n’ai Ă©tĂ© contrĂŽlĂ© qu’une seule fois dans la ville de Severodonetsk. Le soldat me demande oĂč se trouve mon casque. Je lui explique qu’il est dans le coffre. Vadim n’en porte pas et je n’ai guĂšre envie de faire diffĂ©rence dans ces situations. Il me regarde avec dĂ©pit, agacĂ© par l’insouciance d’un « touriste de la guerre Â» :

« Tu t’es pris pour Ironman ou quoi ? Si ça explose, tout ton corps gicle. Â»

Vu l’ampleur de son geste qui simule la dispersion de ma chair dans l’espace, je nourris quelques doutes sur l’utilitĂ© du casque. Il poursuit : « T’as qu’à me le filer si tu le ne mets pas. Â» Impossible. Le casque et le gilet pare-balles ont Ă©tĂ© prĂȘtĂ©s par Reporters Sans FrontiĂšres. J’y ai laissĂ© une caution de 2 500 euros. Autant dire que je veille dessus.

Le mĂȘme vide qui se dĂ©ploie devant nous

La ville de Severodonetsk est tout aussi sinistre que les quartiers Nord-Est de Kharkiv. On y retrouve le mĂȘme vide qui se dĂ©ploie devant nous : gravats sur les routes, trous dans les immeubles, toits arrachĂ©s et bĂątiments carbonisĂ©s. Les explosions sont trĂšs nombreuses.

Severodonetsk.

Les Russes sont Ă  trois km de lĂ , autour de la ville. Sur le chemin, on croise quelques chars ukrainiens qui se cherchent leur positionnement. Nous parcourons la ville. Vadim me somme de prendre des vidĂ©os. AprĂšs tout, mon rĂŽle est de documenter et l’image occupe une place de choix pour « attester Â».

La seule consigne qu’il me donne est de cacher mon appareil lorsqu’un checkpoint est en vue. Les rues sont vides. Vadim n’avait pas prĂ©vu une chose importante. Nous sommes sur la ligne de front et il n’y a Ă©videmment plus de checkpoints.

La vidĂ©o s’arrĂȘte abruptement au moment oĂč des soldats nous ordonnent de nous arrĂȘter.

Alors que je filme les dĂ©combres depuis l’intĂ©rieur du minibus qui roulait Ă  faible allure, surgissent de nulle part quatre soldats. Ils sont Ă  vingt mĂštres et nous mettent en joue. Vadim s’arrĂȘte et ouvre la portiĂšre. L’un des soldats braque encore davantage. Il nous hurle de rester immobiles. Un geste et il tirera. La pression est lourde. Ils encerclent le vĂ©hicule Ă  une distance de quelques mĂštres. Il ne faut pas grand-chose pour qu’ils nous abattent au nom du « principe de prĂ©caution Â». La guerre n’offre pas toujours des morts valeureuses. Je me souviens qu’en Syrie, non loin d’Idlib, deux combattants s’étaient tuĂ©s juste aprĂšs une victoire importante sur l’armĂ©e de Bachar Al-Assad. D’humeur festive, ils s’étaient amusĂ©s avec les 4×4 qu’ils avaient pris Ă  l’armĂ©e rĂ©guliĂšre. Ils sont entrĂ©s en collision. Deux d’entre eux sont morts.

Depuis son siĂšge de conducteur, Vadim hurle que nous sommes des volontaires. Ils nous demandent de sortir du vĂ©hicule les bras en l’air et lentement. Avec mĂ©fiance et toujours en nous tenant en joue, ils s’approchent de nous. Ils nous posent quelques questions, vĂ©rifient notre identitĂ© et commencent Ă  se dĂ©tendre. Étonnamment, ils ne vĂ©rifient pas mon tĂ©lĂ©phone. Le contrĂŽle ne peut pas durer longtemps. Nous sommes totalement Ă  dĂ©couvert et donc vulnĂ©rables. Au bout de quelques minutes, ils nous laissent repartir en exigeant que l’on ne fasse aucune photo. Je ne suis pas difficile Ă  convaincre.

Quelques minutes plus tard, nous arrivons dans le centre de volontaires. C’est une maison Ă©troite, de quelques 70 m2. Il n’y a pas d’intĂ©rieur. La veille, le mur du salon a Ă©tĂ© Ă©ventrĂ© par une explosion. Les chaises n’ont pas bougĂ©, dĂ©sormais face au trou bĂ©ant qui ouvre sur un amas de gravats. La maison est Ă  peine nettoyĂ©e des dĂ©combres. Une cafetiĂšre est posĂ©e Ă  mĂȘme le sol, prĂšs de la prise Ă©lectrique. Les cartons dĂ©sordonnĂ©s comblent l’espace. L’endroit est prĂ©caire et menacĂ©. Pourtant, c’est lĂ  que la dizaine de volontaires continuent Ă  s’activer pour acheminer l’aide aux habitants de Severodonetsk.

Le centre de volontaires de Severodonetsk vu de l’extĂ©rieur
 William Nessen.

 de la cour
 William Nessen.

 et de l’intĂ©rieur. William Nessen.

Hasard du moment, je rencontre Ă  la base un journaliste amĂ©ricain, William Nessen (son rĂ©cit sur son sĂ©jour dans le Donbass est Ă  lire ici). Il est lĂ  depuis une quinzaine de jours et ne partira que « quand les Russes ne seront plus lĂ  Â». Paquet de chips Ă  la main, il picore, tout en me rĂ©sumant en quelques minutes ses mille vies qui l’ont conduit Ă  couvrir les guerres en IndonĂ©sie, en Irak, et en bien d’autres endroits. Sa nonchalance et son insouciance m’apaisent. Rien n’a l’air de le contrarier, certainement pas les bruits sourds d’explosion que l’on entend Ă  peu prĂšs tout le temps.

Un néant singulier

AprĂšs la livraison, nous quittons en quatriĂšme vitesse le centre de volontaires. Nous sortons de Severodonetsk pour rejoindre un village menacĂ© d’ĂȘtre pris par les Russes. La mission est d’évacuer les habitants qui le souhaitent. Parfois, l’évacuation se fait avec l’aide de l’armĂ©e. Ce jour-lĂ , rien n’avait Ă©tĂ© organisĂ© par les autoritĂ©s militaires. Nous roulons Ă  vive allure sur une route craquĂ©e par les impacts de roquettes.

Sur la route.

Elle est bordĂ©e d’arbres et de champs oĂč sont cachĂ©s quelques chars. Partout, quelques fines colonnes de fumĂ©e. On se demande souvent Ă  quoi ressemble le front : Ă  ça, un espace vide, des combattants cachĂ©s dans le paysage, de la fumĂ©e un peu partout, des sons rĂ©guliers d’explosions. Quelques-uns tirent, sans doute vainement, au petit bonheur. Le paysage lunaire n’apporte aucun soulagement. Tout est immobile, dans l’attente.

Dans la voiture, Vadim ne parle pas. On est crispĂ©s, le corps en vrac. On fume nerveusement. Alors qu’on circule Ă  toute allure sur ces routes menaçantes, les sens sont hyper-rĂ©cepts, guettant les dangers qui pourraient survenir d’un peu partout. J’observe un nĂ©ant singulier ; paysage dĂ©solĂ© d’une intensitĂ© destructrice et meurtriĂšre. Nous arrivons dans le village, situĂ© en hauteur d’une petite colline. On aperçoit quelques habitants qui fument devant leur maison, dans ce paysage sinistrement dĂ©sertique. Vadim ouvre la fenĂȘtre et propose son aide. Ils dĂ©clinent d’un geste de main. Ils restent lĂ . Peu importe qu’ils risquent la destruction et l’occupation, c’est leur affirmation. Il n’est pas simple de dĂ©barrasser la vie de ces villes.

Vadim continue Ă  tourner dans les rues quasi vides. Au coin d’une rue, un type avec un sac plastique nous fait de grands signes. Il semble soulagĂ© de notre prĂ©sence. Il s’empresse de rejoindre la voiture : « Oui, je souhaite ĂȘtre Ă©vacuĂ© Â», dit-il avec une voix tremblante. Il a l’air particuliĂšrement secouĂ©, le visage hagard et apeurĂ©. Vadim s’assure que le type a ses papiers d’identitĂ©. Il les a. Le jeune homme quitte son monde avec un sac plastique et ses papiers d’identitĂ©.

Ce jour-lĂ , une seule personne a acceptĂ© l’évacuation. La thĂ©orie du choix rationnel qui voudrait qu’une dĂ©cision se prenne en faisant le rapport entre les risques encourus et les bĂ©nĂ©fices escomptĂ©s d’une telle action est hors de propos. La voiture quitte le village Ă  une vitesse folle.

« Il ne faut pas s’arrĂȘter, c’est dangereux ici Â» dit Vadim tout entier concentrĂ© sur la route.





La vitesse a son enjeu. Le silence vient soudainement dans la voiture. Il se glisse entre nous. Toute parole paraĂźt pour le moment inutile. L’état de la route est catastrophique, craquĂ©e de toute part. Vadim doit pourtant gagner en vitesse. Il place les roues droites de l’autre cĂŽtĂ© d’un fossĂ©, les roues gauches sur le reste de route en Ă©tat correct. Il file tel un Ă©quilibriste. Je m’accroche, aussi effrayĂ© qu’impuissant. Les branches d’arbre se fracassent sur le pare-brise, dĂ©jĂ  bien abĂźmĂ© par de nombreux trajets similaires. Je regarde la route comme si je conduisais moi-mĂȘme. J’envisage toutes les trajectoires qui nous renverseraient, la vitre qui exploserait. EntiĂšrement pris par la course, j’en ai oubliĂ© le danger des bombes. Vadim braque encore et retrouve la route.

Celle-ci devient plus praticable. Elle commence Ă  s’élargir. Le danger s’éloigne. Les corps tendus se dĂ©tendent. Nous sommes plus dĂ©contractĂ©s mais toujours silencieux. Je reprends mes esprits. Dans le silence de la voiture, je rumine ces mĂȘmes pensĂ©es Ă  propos de la guerre : dans cette impuissance oĂč nous sommes, sur quoi avons-nous encore le sentiment d’avoir agi ?

Le passager, Ă  l’arriĂšre, tousse et se rappelle Ă  ma prĂ©sence. L’écroulement du monde offre toujours quelques prises, la sensation d’avoir Ă©tĂ© actif, d’avoir rĂ©sistĂ© Ă  la violence. Évidemment, Ă  chercher ainsi une vie pleine de sens, il se peut que l’on en crĂšve. Pourtant, Ă  mon grand Ă©tonnement, durant ce sĂ©jour, avec les volontaires, jamais nous n’avons parlĂ© de la mort. Elle n’est pas encore devenue, sinistrement, un mode de vie. Seul l’enlisement dans la guerre et la survenue du dĂ©sespoir fera de la mort un sujet de choix. Pour le moment, les Ă©nergies sont tout entiĂšres dirigĂ©es vers une rĂ©sistance qu’ils pensent victorieuse.

À la limite de toutes les expressions, il y a le silence (C. Marker)

Au bout de quelques minutes, nous avons allumĂ© une cigarette et retrouvĂ© la parole. Vadim dit que la route Ă©tait jolie avant qu’elle ne soit envahie par les chars.

Elle Ă©tait verdoyante, des plaines Ă  perte de vue, et de jolis arbres qui offraient quelques abris Ă  l’ombre. Le silence qui s’était glissĂ© parmi nous quelques minutes auparavant traduisait la tristesse gĂ©nĂ©rale. Elle ne se raconte pas, ne se trouve pas de mots, elle est enracinĂ©e dans le corps. Chris Marker disait : « Ă€ la limite de toutes les expressions, il y a le silence. Â»

Chaque jour, Vadim recommence perpĂ©tuellement les mĂȘmes trajets. ArrivĂ©s Ă  Kramatorsk, il s’arrĂȘte devant un bar qui semble fermĂ©. En rĂ©alitĂ©, une porte discrĂšte permet de pĂ©nĂ©trer Ă  l’intĂ©rieur. Le bar a Ă©tĂ© transformĂ© en Ă©picerie semi-clandestine oĂč s’achĂštent alcool, cigarettes et quelques aliments. Vadim prend quelques bouteilles. À cet instant, j’avais envie d’une grande fĂȘte, d’une lĂ©gĂšre ivresse oĂč tous se fĂ©liciteraient joyeusement de cette journĂ©e supplĂ©mentaire.

Mais il me dĂ©pose au QG. Avant de repartir chez lui, il me demande de lui envoyer la vidĂ©o que j’ai prise au moment oĂč les militaires nous ont mis en joue. Ce moment si absurde a bien existĂ©. C’est la preuve qu’il s’est passĂ© quelque chose – comme si les gens croyaient toujours ce qui est filmĂ©. L’image est le rempart Ă  l’oubli et aux incrĂ©dules qui vous feraient douter de votre tĂ©moignage.


Chroniques d’Ukraine #1 : Documenter la guerre

Chroniques d’Ukraine #2 : L’art face Ă  la guerre

Chroniques d’Ukraine #3 : Volontaire pour entrer en guerre

Chroniques d’Ukraine #4 : Peut-on tourner le dos Ă  « sa Â» guerre ?

Chroniques d’Ukraine #5 : Les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre

Chroniques d’Ukraine #6 : RĂ©sister sous les bombes. RĂ©cits depuis Kharkiv

Chroniques d’Ukraine #7 : Donbass. EspĂ©rer que le destin ne nous choisira pas




Source: Lundi.am