Juin 27, 2022
Par Lundi matin
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Kharkiv, partie 2

Il m’a fallu seulement cinq heures pour rejoindre Kharkiv depuis Kiev. En dĂ©pit de l’intensitĂ© des combats, les trains fonctionnent toujours. Face Ă  la gare, je me repose du trajet en buvant un cafĂ©. J’entends alors les premiers sons d’explosions Ă  quelques kilomĂštres de lĂ . Comme toutes les personnes qui se trouvent autour de moi, je feins de n’avoir rien entendu, comme si tout cet acier dans le ciel n’avait aucune existence. Il a fallu que quelques militaires nous somment de nous abriter dans la gare pour que ces explosions relativement lointaines aient quelque effet sur nous.

Kharkiv est situĂ©e dans le Nord-Est, non loin de la frontiĂšre russe. La ville, peuplĂ©e avant le conflit de prĂšs d’un million et demi d’habitants, est agrĂ©able. De nombreux espaces verts s’étendent un peu partout et promettent Ă  ses habitants quiĂ©tude et promenades familiales. Sur le plan architectural, on y reconnaĂźt de nombreux styles diffĂ©rents : art nouveau, bĂątiments nĂ©oclassiques que l’on doit Ă  son fameux architecte Oleksiy Beketov. Je me promets d’y retourner quand la paix reviendra. Je suis en train de passer Ă  cĂŽtĂ© d’une histoire riche et vivante.

Kharkiv, début mai 2022.

Je marche en direction d’un groupe de volontaires qui m’accueillera pendant une dizaine de jours. La statue du poĂšte Taras Chevtchenko, non loin de l’immense place de la LibertĂ©, est recouverte de bĂąches et de sacs de sable. Elle est intacte. La poĂ©sie rĂ©siste encore Ă  l’empire de la destruction.

La statue de Taras Chevtchenko, dans le centre de Kharkiv.

Pour le reste, je dĂ©couvre un centre-ville largement Ă©croulĂ© par les bombardements. Plusieurs bĂątiments officiels ont littĂ©ralement Ă©tĂ© dĂ©truits dans les premiĂšres semaines de la guerre. Les Russes ont fait quelques incursions dans la ville sans ĂȘtre parvenus Ă  en prendre le contrĂŽle. Aujourd’hui, ils sont Ă  quelques kilomĂštres d’ici. Les tirs de roquettes et autres bombes s’abattent toute la journĂ©e, en particulier sur les quartiers Est de la ville. L’armĂ©e ukrainienne riposte et s’emploie Ă  contenir l’avancĂ©e des Russes. À en croire ce qu’ils m’en racontent, les Ukrainiens ont l’ascendant.

Sinistre vertige de la dĂ©solation : le silence des « nouvelles Â» ruines

J’observe ces destructions dont seule la guerre est capable : murs Ă©ventrĂ©s et brĂ»lĂ©s, Ă©tages d’immeubles pulvĂ©risĂ©s, toits Ă©croulĂ©s, monticules dĂ©sordonnĂ©s de bĂ©tons, gravats et bouts de verre partout sur le sol, etc. Dans les premiers moments de mon arrivĂ©e, ces destructions ne m’ont pas fait grand effet comme si mes voyages prĂ©cĂ©dents en Syrie (2102-2018) m’avaient immunisĂ© contre les dangers d’une sensibilitĂ© trop ouverte. C’est ainsi qu’on enjambe le rĂ©el pour lui faire face. Banaliser est une façon de domestiquer l’inquiĂ©tant.


Mais Ă  mesure que je marche seul dans Kharkiv, dans des rues absolument vides, je ne suis pas pour autant d’une grande sĂ©rĂ©nitĂ©. Au loin, les tirs de roquettes sont rĂ©guliers. Les puissants bĂątiments effondrĂ©s deviennent dĂ©saffectĂ©s : sinistre vertige de la dĂ©solation. Je voudrais faire parler ces « nouvelles Â» ruines, lire ce qu’elles ont Ă  dire. Mais elles se tiennent en silence, un silence glaçant. Diane Scott, dans son passionnant essai sur les ruines, enseigne mon regard et m’aide Ă  le mettre en mots. Ce qui Ă©tait autrefois animĂ© est dĂ©sormais silencieux. Ces destructions offrent Ă  voir un monde pulvĂ©risĂ©. Les ruines cultivent l’incrĂ©dulitĂ© Ă  l’égard du monde ; aussi monumental qu’il puisse ĂȘtre, il est susceptible d’effondrement. Elles signalent un vacillement du prĂ©sent. En Ukraine, on ne compte plus les villes qui ne sont perçues que depuis leur destruction prochaine.

Non loin, les tirs de roquettes rompent ce silence et rappellent que la ruine est « nouvelle Â». Les sens sont captivĂ©s par ces signes menaçants. On s’en remet alors Ă  soi. Face au hasard des circonstances d’ĂȘtre au mauvais endroit, au mauvais moment, on songe Ă  sa sĂ©curitĂ©. Dans un cas comme celui-ci, il n’y a pas beaucoup de rĂšgles de prudence Ă  respecter : Ă©viter les grands boulevards, repĂ©rer les parapets de bĂ©ton, remparts dĂ©risoires contre les dĂ©flagrations, et marcher vite.

Dans la vie précaire et menacée, un centre de volontaires

J’arrive au centre de volontariat. Le lieu est accueillant et inspire la confiance. Il est tenu par une vingtaine de jeunes volontaires ĂągĂ©s de 20 Ă  30 ans. Anciennement, il s’agissait d’un bar associatif. On s’y rendait pour boire un verre, y rencontrer ses amis et Ă©couter un concert. La scĂšne est encore lĂ , le bar aussi. Il ne manque que ses clients habituĂ©s. La dĂ©coration est simple et sans cohĂ©rence. On perçoit qu’elle s’est faite par de nombreuses mains, au grĂ© des bonnes volontĂ©s et inspirations de ses visiteurs. Cette piĂšce de vie fait une centaine de mĂštres carrĂ©s. Sur son cĂŽtĂ©, une porte ouvre sur une autre salle, plus Ă©troite, oĂč un billard occupe la plus grande partie de l’espace.

Au centre de volontaires.

C’est le « centre d’appel Â» du groupe, c’est-Ă -dire un bureau oĂč deux personnes s’affairent Ă  rĂ©pondre aux multiples demandes humanitaires provenant des habitants de la ville. C’est aussi la salle fumeur. Il y a Ă©galement une grande cuisine Ă©quipĂ©e pour faire Ă  manger pour de grands groupes. Deux cuisiniers volontaires l’occupent chaque jour. L’étage se compose un bureau d’une dizaine de mĂštres carrĂ©s, puis d’un Ă©troit couloir oĂč sont empilĂ©s les stocks de marchandises. Des cartons en piles branlantes occupent tout le mur du sol au plafond. Enfin, on y trouve une salle de bain en mauvais Ă©tat mais fonctionnelle.

Le sous-sol fait office de dortoir. Une vingtaine de couchettes Ă  mĂȘme le sol et serrĂ©es les unes contre les autres meublent cet espace dĂ©sordonnĂ©. La lumiĂšre orangĂ©e donne un aperçu incertain du lieu. Ce sont des combles souterrains amĂ©nagĂ©s dans l’urgence et amĂ©liorĂ©s au quotidien. Quelques chats y habitent. À les entendre gratter, sauter et filer, ils ont manifestement l’air de se plaire dans ce lieu peuplĂ© de vies qui se reposent. C’est lĂ  oĂč les volontaires dorment et oĂč les jeunes couples se trouvent une intimitĂ© dans les temps de l’aprĂšs-midi. Ce sous-sol est un monde cachĂ© : dĂ©pourvu de confort mais sĂ©curisant. Le dĂ©but de la guerre est encore trop rĂ©cent pour rĂ©unir en un mĂȘme lieu ces deux qualitĂ©s. C’est lĂ  que j’ai Ă©tĂ© accueilli pendant une semaine.

Ce centre de volontariat a été constitué dÚs le commencement de la guerre par Bohdan, le gérant du bar. Au départ, il a accueilli en urgence les civils paniqués par les bombardements. Les premiÚres semaines ont été violentes et les habitants impréparés à un tel contexte. Une soixantaine de personnes se sont réfugiées dans ce lieu.

Daria, Ă  peine trente ans, s’occupe Ă©galement du bar. Elle prend en charge le « call center Â». Avec ses cheveux dĂ©coiffĂ©s et colorĂ©s d’un bleu incertain, elle transpire la bonne volontĂ©. Son visage est fatiguĂ© mais ses yeux sont vifs comme si rien de ce qui passe autour d’elle ne lui Ă©chappe. Avant la guerre, elle Ă©tait barmaid. Elle me raconte qu’elle aime la nuit, son ambiance, ses temps qui s’étirent, ses effusions. Elle me parle d’une jeunesse que l’on retrouve partout ailleurs. Celle de Daria a pris un tournant radical.

En 2015, elle s’est portĂ©e volontaire dans le Donbass. Elle apportait quelques aides matĂ©rielles. Son engagement Ă©tait irrĂ©gulier, au grĂ© des impulsions et de la sensibilitĂ© du moment. Elle n’ignorait pas la guerre et elle se doutait bien qu’elle pourrait arriver jusqu’ici :

« J’étais prĂ©parĂ©e. J’attendais la guerre. Du coup, c’était plus facile de me prĂ©parer. En fait, quand la guerre est arrivĂ©e, je savais que j’aurais un rĂŽle. Â»

NĂ©anmoins, les premiers jours ont Ă©tĂ© chaotiques : ambiance de fin de monde oĂč la peur agitait tous les civils amassĂ©s dans cet espace exigu : « On passait notre temps Ă  faire Ă  manger, Ă  soutenir psychologiquement les personnes les plus fragilisĂ©es et Ă  attendre d’y voir plus clair sur la situation. Â»

Progressivement, la situation s’est normalisĂ©e. Ils ont mis en place une organisation de distribution alimentaire qu’ils vont livrer chaque jour dans les quartiers les plus exposĂ©s aux affrontements. Quotidiennement, ils apportent une centaine de sacs contenant farine, eau, boĂźtes de conserve, quelques fruits et lĂ©gumes, produits de toilette et parfois de la viande. La composition des sacs varie en fonction de l’aide qui provient des pays voisins. Ils ne sont pas soutenus par une quelconque ONG internationale, mais ils ont bricolĂ© leurs rĂ©seaux Ă  partir de leurs connaissances personnelles. Une nouvelle fois, je constate cette aptitude au bricolage qui rend leur organisation vulnĂ©rable, tributaire des responsabilitĂ©s que chacun endosse, de l’endurance dont ils sont capables.

Ivan : « je me suis habituĂ© Ă  la guerre Â»

Ivan, 27 ans, est l’un des vingt volontaires. Il s’occupe de l’intendance avec Daria. Je l’ai particuliĂšrement pris en affection. Son visage est toujours allumĂ© par un sourire tantĂŽt malin, tantĂŽt rieur. Il est collectionneur de tout ce qu’il trouve. En ce moment, son nouveau hobby est de collectionner les capsules de canettes. RĂ©guliĂšrement, je le vois chercher sur le sol en quĂȘte d’une nouvelle piĂšce qu’il ajoutera Ă  sa collection. Il en a plus de 150. Il m’explique que sa petite amie, en Ă©change d’un cadeau, le couvre de baisers. Alors, il collectionne et a toujours quelque chose Ă  lui offrir.

Ivan est un peu l’homme Ă  tout faire. Il conduit, rĂ©pare, approvisionne le lieu des biens nĂ©cessaires, nettoie, aide aux nombreuses tĂąches domestiques. Sa prĂ©sence gĂ©nĂ©reuse dĂ©tend l’atmosphĂšre. Avant la guerre, il Ă©tait barman et tout Ă  fait satisfait de son travail fraĂźchement obtenu. Le Covid est venu dĂ©faire ses plans. Sans emploi pendant de longs mois, ou faisant quelques jobs temporaires, il venait de trouver une place comme vendeur de voitures Ă  Kharkiv. Les commissions sur les ventes lui assuraient un revenu inespĂ©rĂ© et il en Ă©tait tout Ă  fait satisfait. La guerre a ruinĂ© ses plans.

Ivan, pendant une livraison.

Il m’assure qu’il s’est habituĂ© Ă  la guerre, qu’il n’est plus habitĂ© par la peur. Le son des explosions lui est familier et banal. Beaucoup de choses ont Ă©tĂ© Ă©crites Ă  ce sujet mais je ne crois pas inutile d’insister Ă  nouveau sur ce fait. Dans les moments d’ennui, je me rends dans l’un des nombreux parcs de la ville. Je lis Romain Gary, j’écris, et j’observe le paysage.

Non loin de moi, de jeunes adolescents jouent au basket, d’autres au ping-pong. Il ne se passe pas dix minutes sans que l’on entende une explosion. Certaines sont lointaines, d’autres plus proches, Ă  2 kilomĂštres environ. Je ne quitte pas les yeux de la table de ping-pong. Aucune de ces explosions n’a abrĂ©gĂ© leurs Ă©changes. C’est comme s’ils ne se passait rien. Seul, un chien promenĂ© par son maĂźtre, non loin de lĂ , paraĂźt vaguement se soucier de ce bruit sourd. Il lĂšve le museau au ciel, ne sachant trop que regarder, puis s’en retourne humer les bonnes odeurs du sol. Quant Ă  moi, quand je n’observe pas mon environnement, je continue Ă  lire et Ă  Ă©crire avec ce sentiment nouveau en moi : il faut des efforts pour empĂȘcher la vie.

La guerre comme expĂ©rience de l’ennui

Ces moments de solitude m’incitent Ă  questionner le rĂŽle de l’observateur du quotidien de la guerre. En tant qu’ethnographe, mon travail ne vise pas Ă  clarifier la situation militaire. Il est de restituer un quotidien, des paroles ordinaires, et les diverses façons d’aborder un monde cahotisĂ©.

La tentation est grande de ne raconter que les « histoires remarquables Â». D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de documenter la guerre, les hommes sont que trop portĂ©s par la vantardise. À les Ă©couter, ils ne sont traversĂ©s par aucune peur Ă  l’exception des moments oĂč ils ont frĂŽlĂ© la mort et dont ils se plaisent Ă  raconter dans les infinis dĂ©tails les circonstances exactes de leur pĂ©ril. Ces situations critiques n’entament par leur dĂ©termination inĂ©branlable. Ils s’empressent de rejoindre l’épicentre du feu puis dĂ©guerpissent aussi vite qu’ils sont venus. C’est lĂ  leur vocation. Et si on se met Ă  questionner leur soif d’aventure et d’adrĂ©naline, ils reprennent une mine sĂ©rieuse et solennellement dĂ©clament leur tirade favorite sur le devoir d’information qui est supĂ©rieur Ă  la vie. Curieusement, ils ne semblent agitĂ©s par aucun dĂ©sordre intĂ©rieur. Eux, sans que je sache vĂ©ritablement de qui je parle, sont forts en histoires remarquables.

Mais qu’y a-t-il Ă  raconter ? La guerre a une loi gĂ©nĂ©rale : l’amoindrissement gĂ©nĂ©ral de la plupart des gestes du quotidien. Ce quotidien n’est pas seulement dessĂ©chĂ©. Il est empĂȘchĂ©, sinon annulĂ©. Il se rĂ©duit Ă  accomplir les actes les plus nĂ©cessaires au maintien de la vie. On s’y ennuie largement. Des heures durant, on attend des ordres, une mission Ă  accomplir, une chose Ă  faire. Les combattants ne font pas exception. Des milliers d’entre eux ont la tĂąche de contrĂŽler les circulations aux checkpoints, d’organiser la logistique, d’accomplir toutes sortes de formalitĂ©s administratives laborieuses.

Par exemple, dans certains bureaux, on les voit s’agiter pour enregistrer le matĂ©riel, noter le numĂ©ro de sĂ©rie et l’identitĂ© du soldat qui en sera le bĂ©nĂ©ficiaire. On les voit aussi attendre des heures on ne sait quel ordre improbable. Seuls les soldats engagĂ©s dans les premiĂšres lignes sont pris par l’intensitĂ© de la guerre. Tous ces hommes sont indispensables. Aux actes de bravoure tant de fois rĂȘvĂ©s s’oppose un quotidien radicalement empĂȘchĂ© et prĂ©cipitĂ© dans un huis clos avec un nombre Ă©troit de camarades. Il existe quelques divertissements, quelques stratĂ©gies pour tuer l’ennui, quelques soirĂ©es oĂč l’ivresse aide chacun Ă  s’absorber tout entier dans l’oubli du prĂ©sent. Mais cette vie n’a de signification que dans le contexte dans laquelle elle se dĂ©ploie.

Au bar du centre de volontaires.

Des aventures surgissent occasionnellement. C’est d’ailleurs cette rupture imprĂ©visible des temporalitĂ©s, ce surgissement toujours possible d’un Ă©vĂ©nement qui maintient chacun dans la concentration et le sĂ©rieux de la guerre. Les aventures, aussi occasionnelles qu’elles puissent ĂȘtre, excusent l’ennui. Les dĂ©sastres que cause la guerre ne rĂ©sident pas exclusivement dans le spectacle de l’horreur. À mesure que la guerre enveloppe ces existences, l’époque oĂč la vie pouvait se concevoir autrement devient progressivement un lointain souvenir. Plus dure la guerre, plus se creuse le dĂ©sastre subjectif.

Ivan est ce tĂ©moin non spectaculaire de la guerre. Il n’est pas de passage Ă  Kharkiv. Il vit ici. Il ne cherche pas Ă  m’impressionner. La guerre a fait effraction et le temps n’est pas encore venu de raconter ses innombrables exploits, tels des anciens combattants. Quand il me raconte la guerre, il oscille entre fatalisme et banalisation de la situation. Depuis le 24 fĂ©vrier 2022, il a vu partir bon nombre de ses amis :

« Il ne me reste qu’un ou deux de mes amis ici. Un jour, un car est venu pour nous Ă©vacuer. J’avais la possibilitĂ© de grimper dedans et de partir. Je n’ai pas pu le faire, je voulais rester et aider. Â»

En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les motifs du volontariat ne sont pas davantage expliquĂ©s, comme s’il existait deux ultimes choix : partir ou rĂ©sister. Les justifications de son engagement se passent d’élaboration.

Ivan ne bĂ©gaie pas. La dĂ©cision de rester pour lutter semble s’enraciner dans le corps, les tripes, comme si le renoncement Ă©tait un dĂ©saveu de soi. Ses yeux s’illuminent et son sourire dĂ©tend malicieusement son visage lorsqu’il me raconte ses aventures pendant ces deux mois de guerre. Dans les tout premiers jours, il a essayĂ© de rejoindre un centre de volontariat :

« Le type qui accueillait m’a redirigĂ© dans un autre centre car celui-ci Ă©tait bondĂ© de monde. Je me dirige vers la nouvelle adresse. Et boum, une explosion effroyable m’a fait sursauter. DerriĂšre moi, Ă  200 mĂštres de lĂ , une bombe Ă©tait tombĂ©e sur l’endroit oĂč je venais de discuter avec le garde. Â»

Puis, il me raconta une seconde histoire. Alors qu’il marchait dans les rues dĂ©sertes de Kharkiv, soudainement, des tirs ont retenti au coin de la rue. Une troupe d’une quinzaine de soldats russes pointaient le bout de leur nez Ă  quelque 200 mĂštres de lĂ . Dans ce bref instant confus, et animĂ© par il ne sait quel instinct, il sauta dans un arbre voisin et grimpa pour se mettre Ă  l’abri. AccrochĂ© sur les branches, il assista Ă  un spectacle inouĂŻ Ă  en voir la mine effarĂ©e qu’il prend Ă  l’instant oĂč il me parle :

« Ă€ ma gauche, il y avait l’armĂ©e ukrainienne et Ă  ma droite l’armĂ©e russe. Les soldats Ă©taient littĂ©ralement face Ă  face. Entre les deux espaces de quelque 200 mĂštres, il y avait un vĂ©hicule blindĂ© ukrainien, vidĂ© de ses occupants. Â»

MĂ©dusĂ©, Ivan assiste au spectacle de l’affrontement. Alors que le feu bat son plein, un des militaires ukrainiens ordonne Ă  l’un de ses hommes de rĂ©cupĂ©rer le vĂ©hicule blindĂ©. Au prix que coĂ»te un tel matĂ©riel, cela vaut bien la peine de risquer quelques vies :

« Et lĂ , j’ai complĂštement hallucinĂ©. Les types se marraient presque. Et tu as un gars qui s’est mis Ă  courir vers le vĂ©hicule, ignorant tous les tirs et en quelques secondes, le ramĂšne du cĂŽtĂ© de la troupe. C’était incroyable leur lĂ©gĂšretĂ© Ă  cet instant-lĂ . Â»

C’était un moment grisant et dĂ©concertant Ă  la fois.

L’art de la retenue

À mesure que je frĂ©quente ces volontaires, je constate la sobriĂ©tĂ© de leurs rĂ©cits. Je suis aussi frappĂ© par la retenue dans l’expression de leurs Ă©motions. Elles ne dĂ©bordent jamais. Ils semblent se tenir dans un autocontrĂŽle permanent, si bien que leurs indignations sont feutrĂ©es. C’est l’art redoutable de la rĂ©serve.

Ce contrĂŽle de soi n’est pas liĂ© Ă  ma prĂ©sence. Il est une ambiance gĂ©nĂ©rale. Dans le groupe, les uns et les autres se tĂ©moignent une solide affection. Je les vois se toucher sans arrĂȘt, se prendre dans les bras, mais ils ne racontent pas les problĂšmes de la guerre, comme si parler de ses doutes ou de son dĂ©sarroi suffisait Ă  nier le chaos.

La guerre a son lot de tragĂ©dies. Ils ne m’en racontent que quelques-unes, sans s’étendre davantage. La rĂ©serve est le rempart Ă  la fĂ©brilitĂ©, la manifestation d’une lassitude latente face Ă  une situation qui traĂźne. Les jours se rĂ©pĂštent. La monotonie ronge les quotidiens. Les fronts de Kharkiv ne bougent pas. J’ignore le genre de doutes qui pourraient bien les habiter ou simplement les traverser. Mais lorsque l’on a choisi de rester, cela donne curieusement un sens et une direction Ă  sa vie et commande de poursuivre, comme si rester impliquait un choix qui surpasse tous les autres, une dette qu’ils avaient envers la guerre. La guerre est ce que les gens font. Ici, ils en font une rĂ©sistance minuscule au sein d’une guerre de grande Ă©chelle.

Une journĂ©e type :

7h : rĂ©veil, cafĂ© lyophilisĂ©,

7h05 : premiĂšre cigarette, deuxiĂšme, puis troisiĂšme. Presque deux paquets par jour.

8h : chargement des voitures.

8h10 : dĂ©part pour livrer les colis dans les quartiers exposĂ©s.

Avant le départ pour une livraison.

13h : Retour au QG. DĂ©jeuner

15h : Nouvelles livraisons si les colis sont prĂ©parĂ©s.

20h : Couvre-feu.

20H-23h : billard, tĂ©lĂ©phones portables, films, quelques conversations, billard, tĂ©lĂ©phones portables, films, quelques conversations.

Demain et les jours suivants, avec Vitali, Mark et Alissia, j’irai livrer les colis dans les quartiers Est de la ville.


Chroniques d’Ukraine #1 : Documenter la guerre

Chroniques d’Ukraine #2 : L’art face Ă  la guerre

Chroniques d’Ukraine #3 : Volontaire pour entrer en guerre

Chroniques d’Ukraine #4 : Peut-on tourner le dos Ă  « sa Â» guerre ?

Chroniques d’Ukraine #5 : Les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre

Chroniques d’Ukraine #6 : RĂ©sister sous les bombes. RĂ©cits depuis Kharkiv

Chroniques d’Ukraine #7 : Donbass. EspĂ©rer que le destin ne nous choisira pas




Source: Lundi.am