Juin 27, 2022
Par Lundi matin
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Kharkiv, partie 1

L’histoire de Sergueï n’est pas strictement personnelle. Au contraire, elle concerne beaucoup de monde.

S’engager comme volontaire est toujours prĂ©sentĂ© non comme une dĂ©libĂ©ration longuement mĂ»rie mais plutĂŽt comme une rĂ©action naturelle imposĂ©e par la situation. Dans les mots des volontaires, se dresser face Ă  un envahisseur qui « arrache vos terres et tue des populations entiĂšres Â» apparaĂźt comme une Ă©vidence.

Cependant, le patriotisme n’est pas l’unique cause de la rĂ©sistance. À cet instant, les corps sont traversĂ©s par une pulsion irrĂ©flĂ©chie de dĂ©fense face Ă  une armĂ©e qui approche. Dans la durĂ©e, cette pulsion transforme existentiellement les hommes. Il est incontestable que la guerre n’est pas qu’une affaire d’idĂ©es. La vie ordinaire et ses innombrables empĂȘchements ou devoirs pratiques n’ont plus de rĂ©alitĂ©.

DĂ©sormais, la vie se conduit dans le contexte chaotique de la guerre. Et il est remarquable de constater que l’on se trouve aisĂ©ment une place et une utilitĂ© dans le monde. Au sein des centres de volontaires, la rĂ©sistance est peu soucieuse des compĂ©tences ou expĂ©riences effectives de chacun. Elle est surtout attentive aux bonnes volontĂ©s. Ces volontaires vivent activement l’histoire qui agite le monde. Cette promesse d’expressivitĂ© de la vie est une des raisons pour lesquelles la guerre exerce sur certains un pouvoir d’attraction.

Une guerre qui donne du sens

À cette analyse, on peut opposer Ă  raison nombre d’objections. Ce point de vue est dangereusement romantique. Il affirme que la guerre est une puissance individuelle et collective qui fait dĂ©faut dans la vie ordinaire en temps de paix. En forçant le trait, on pourrait mĂȘme avancer qu’elle est utile, sinon nĂ©cessaire, car elle rĂ©gĂ©nĂšre la population. Par exemple, Georges Bataille ou Roger Caillois avançaient une explication proche. La guerre est l’occasion d’une « rĂ©gĂ©nĂ©ration de la sociĂ©tĂ© et de l’individu Â», en particulier parce qu’elle brise les routines, la vie rĂ©guliĂšre, la monotonie.

Pour Roger Caillois, la guerre est le mĂ©pris de la tranquillitĂ©. Chacun est dĂ©chargĂ© des soucis de l’avenir personnel. Au cours de ce prĂ©sent intensifiĂ©, les volontaires trouvent quelques joies occasionnelles. AttaquĂ©s par le rĂ©el sur tous les fronts, ils se rĂ©fugient dans leurs groupes et s’activent. Pour la premiĂšre fois, ils se dĂ©couvrent une force collective qu’ils n’avaient jusqu’alors jamais expĂ©rimentĂ©e. En deux mois, ils accomplissent tant de choses ensemble qu’ils sont Ă©tonnĂ©s de leurs capacitĂ©s.

La guerre donne un quotidien plein de sens et rend la fatigue anecdotique. Au cours de mes rencontres Ă  Kiev ou ici Ă  Kharkiv, je m’enquiers de l’état du moral de mes interlocuteurs. Mes questions sur leur vie d’avant la guerre produisent quelques soupirs et un instant de nostalgie qu’on lit dans les yeux qui fuient. Ce regard momentanĂ©ment perdu exprime un dĂ©sir fugitif, auquel il ne faut pas trop penser, de retrouver une vie normale.

Cependant, je n’ai entendu ni plaintes dĂ©sespĂ©rĂ©es ni regrets de la vie d’autrefois. J’ai plutĂŽt en souvenir une phrase qu’un volontaire me lĂącha au cours d’une conversation. Elle m’était suffisamment inattendue pour que je ne puisse l’oublier de sitĂŽt : « Je vis une meilleure vie qu’avant. Â»

Ces mots n’indiquent pas qu’il fait profit de la guerre. Il a simplement la sensation de faire quelque chose dans la vie. Non qu’auparavant, il ne faisait rien. Mais il n’agissait pas avec d’autres camarades d’infortune et sa contribution dans le monde n’avait pas l’évidence d’aujourd’hui.

Ne pas occulter l’horreur de la guerre

Il ne faut pas se mĂ©prendre sur la tonalitĂ© d’une telle hypothĂšse. Elle n’îte pas Ă  la guerre ses horreurs. C’est une chose de considĂ©rer et de dĂ©crire les façons dont la guerre transforme existentiellement les hommes. C’en est une tout autre que de se laisser sĂ©duire par son pouvoir d’attraction ou de se trouver fascinĂ© par cette capacitĂ© inouĂŻe qu’ont les hommes Ă  s’anĂ©antir.

À plusieurs reprises, Ă  Kharkiv, en entendant le son des roquettes ou autres missiles qui retentissent un peu partout et en constatant leurs dĂ©gĂąts, je me suis senti abattu par l’abjection de la guerre et par la dĂ©tresse qui accable tous ces foyers dĂ©truits ou menacĂ©s. À plusieurs reprises, j’ai Ă©tĂ© saisi par une pensĂ©e d’une incroyable banalitĂ© et naĂŻvetĂ© : « Comment les hommes peuvent-ils s’infliger cela ? Comment peut-on ĂȘtre auteur de telles destructions qui tuent et brisent les vies ? Â»

Je ne suis gagnĂ© par aucun romantisme et je n’ai jamais pensĂ© que la guerre Ă©tait une affaire respectable et souhaitable. Cependant, elle dit beaucoup sur les Ă©lans des hommes, sur leurs rapports brisĂ©s au monde et sur leur capacitĂ© Ă  renoncer Ă  la passivitĂ© jusque dans les situations les plus inextricables.

Il y a sans doute lieu de qualifier cette rĂ©sistance. Elle n’a pas pour origine un quelconque dĂ©sir rĂ©volutionnaire qui se serait transformĂ© en guerre comme ont pu le connaĂźtre les Syriens. Il s’agit d’un soulĂšvement rĂ©actif face Ă  l’invasion russe. Il reste alors Ă  voir ce que cette dĂ©fense pourrait produire comme aspirations politiques nouvelles dans le futur de l’Ukraine.

Roman, volontaire Ă  Kiev

Roman est trentenaire. Il habite Kiev. Il est l’un des membres du centre de volontariat oĂč travaille dĂ©jĂ  SergueĂŻ. Tous deux partagent de nombreux points de vue. Le volontariat s’est massivement dĂ©veloppĂ© Ă  la suite de MaĂŻdan. Mais pour Roman, « le volontariat s’est essentiellement organisĂ© sur des aspects humanitaires, militaires et patriotiques Â». Selon ses mots, il a moins consistĂ© en la crĂ©ation d’une contre-sociĂ©tĂ© qu’en la gĂ©nĂ©ralisation d’une culture de la dĂ©brouille lĂ  oĂč l’État est absent.

Lui aussi concĂšde l’importance du nationalisme en Ukraine : « MaĂŻdan a normalisĂ© le nationalisme. Cela traverse toute la sociĂ©tĂ©. MĂȘme les centristes comme Terestchenko sont devenus nationalistes. Â» D’ailleurs, on remarque que dans les premiĂšres annĂ©es de son mandat, Volodymyr Zelensky a Ă©tĂ© vivement critiquĂ© pour sa complaisance envers le rĂ©gime russe et sa timiditĂ© dans la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts ukrainiens.

Roman l’assure :

« Si Zelensky avait acceptĂ© les accords de Minsk, il s’opposait Ă  une Ă©norme protestation nationale ; une protestation qui aurait pu donner lieu Ă  un troisiĂšme MaĂŻdan. Â»

Je laisse aux spĂ©cialistes de l’Ukraine le soin de se prononcer sur la nature de ce nationalisme. Pour ma part, dans mon regard de tĂ©moin non avisĂ©, il ne m’a pas paru se traduire par un cloisonnement national, car les intentions de regarder Ă  l’ouest sont tout aussi vives que celles de rĂ©sister aux tentations prĂ©datrices de l’emprise russe.

« AprĂšs avoir fui, je voulais retourner Ă  Kiev Â»

Le premier jour de la guerre, Roman Ă©tait avec sa petite amie. Lui aussi, comme beaucoup, Ă©tait absolument convaincu que la Russie n’engagerait pas une telle guerre. Pour lui, le dĂ©ploiement des militaires aux frontiĂšres n’était qu’une intimidation supplĂ©mentaire dans le jeu gĂ©opolitique international.

Vue sur le chĂąteau de Richard CƓur de Lion, Kiev, 25 avril 2022.

Aux Ăąmes qui s’inquiĂ©taient d’une possible guerre, il leur jurait qu’un tel avenir Ă©tait rigoureusement impossible. Avec ses amis, il raillait volontiers ces pessimistes qui s’inquiĂ©taient de la situation et qui annonçaient la venue des sombres temps.

Lorsque je l’interroge sur ses souvenirs du premier jour de la guerre, il me confie :

« Comment ne pas se souvenir de ce premier jour ? C’est un traumatisme collectif. À cinq heures du matin, je suis rĂ©veillĂ© par plusieurs appels de mes amis. Je me demandais bien pourquoi on tentait de me joindre Ă  une heure si tardive. J’ai alors ouvert mon tĂ©lĂ©phone, j’ai regardĂ© les informations et j’ai compris. ImmĂ©diatement, Elena (sa petite amie) a dĂ©cidĂ© de quitter Kiev. Elle tenait absolument Ă  ce que je vienne avec elle et sa famille. C’était une panique totale. On a immĂ©diatement fait nos bagages et on a quittĂ© la ville. C’était le premier jour de la guerre. Â»

Pendant quatre jours, Roman est en proie Ă  une extrĂȘme confusion. De façon compulsive, il dĂ©vore les informations. Il est profondĂ©ment intranquille. Il est constamment agitĂ© par la pensĂ©e de retourner Ă  Kiev. L’idĂ©e d’avoir abandonnĂ© si facilement ses amis et sa ville lui est difficile Ă  endurer. En termes subjectifs, la guerre lui aurait Ă©tĂ© insupportable s’il Ă©tait restĂ© dans ce coin de paix. Il lui fallait revenir. Il Ă©tait animĂ© par cette si commune idĂ©e : « il fallait revenir et faire quelque chose Â».

Lorsqu’on est tĂ©moin d’une histoire qui « nous Â» concerne directement, on peut rĂ©agir de bien des maniĂšres diffĂ©rentes. On se tient passivement comme spectateur impuissant de la situation, on s’empresse de fuir le feu en s’exilant dans des territoires plus sĂ»rs. Certains restent, en vue de tirer quelque intĂ©rĂȘt de la situation, en saisissant l’une des opportunitĂ©s promises par la guerre. D’autres choisissent de rester et de lutter pour la dĂ©fense de leurs terres. Il restera Ă  clarifier les ressorts insondables d’un tel choix.

« Je me suis senti tellement mieux Â»

Pour Roman, ce choix n’a rien eu d’évident. Il a fallu convaincre Elena de le laisser partir. Il ne parvenait pas Ă  tourner le dos Ă  l’histoire. L’élan l’a saisi Ă©nergiquement. Roman est retournĂ© Ă  Kiev :

« J’ai pris un train entiĂšrement vide. J’ai fait le chemin inverse de tous les autres. Je suis arrivĂ© Ă  Kiev. Les rues Ă©taient vides. C’était irrĂ©el. Un ami m’a fait venir ici au QG, dans ce groupe de volontaires. Je me suis rendu disponible. J’organise le transport des ravitaillements des bataillons de la dĂ©fense territoriale. Â»

Puis il me dit ce que je pressentais un peu :

« Depuis le jour oĂč j’ai rejoint le QG, je me suis senti tellement mieux. C’est ma maniĂšre de faire face Ă  la guerre. C’est en faisant quelque chose. C’est trop dĂ©stabilisant de ne pas savoir quoi faire. Je n’ai aucune formation militaire et je ne m’imaginais pas bien passer mes journĂ©es entiĂšres sur un check-point Ă  contrĂŽler les papiers. Â»

Roman affirme se sentir mieux. Le travail obstinĂ© sauve de l’effondrement intĂ©rieur et permet de vivre dans de sombres temps jusqu’à connaĂźtre quelques joies occasionnelles. Cela n’est possible que parce qu’il est liĂ© Ă  d’autres, que le soulĂšvement n’est pas l’affaire de quelques-uns avisĂ©s. Face Ă  l’impouvoir solitaire se dresse la rĂ©ponse collectivement organisĂ©e.

Vivre au jour le jour

La solidaritĂ© dans l’adversitĂ© est un puissant moyen pour tenir face Ă  l’écroulement du monde. Entre autres, elle dĂ©tourne des pensĂ©es gĂ©nĂ©rales tournĂ©es vers l’avenir. Les volontaires ne font pas de pronostics sur le futur. Je ne les vois pas consommer de maniĂšre compulsive l’évolution de la situation militaire.

Quand j’échange avec eux Ă  ce sujet, je comprends qu’ils ne savent pas grand-chose de l’évolution des fronts. MĂȘme ici Ă  Kharkiv, bombardĂ©e chaque jour, ils n’ont qu’une vague idĂ©e de la position exacte des Russes. Lorsque nous avons traversĂ© les quartiers particuliĂšrement visĂ©s pour les ravitailler, je m’informais de la distance Ă  laquelle se situaient les troupes russes. TantĂŽt, on m’a dit Ă  3 kilomĂštres, Ă  5 kilomĂštres puis Ă  7 kilomĂštres. Ici, comme Ă  Kiev, on regarde peu les cartes militaires.

Cette insouciance relative vis-Ă -vis du conflit rĂ©side dans le fait que dans l’expĂ©rience de la rĂ©sistance, le temps est littĂ©ralement bloquĂ©. Elle se vit au jour le jour. La nĂ©cessitĂ© d’agir dans l’urgence et l’incertitude les condamne Ă  ne jamais discuter sĂ©rieusement Ă  propos de l’avenir. Il y en a assez Ă  s’occuper du quotidien.

On pourrait penser que cette vie au jour le jour n’est promise qu’à une sĂ©vĂšre dĂ©pression. Or, je ne les vois ni abattus, ni enfermĂ©s dans l’accablement, ni Ă©pris d’une idĂ©ologie qui les convaincrait d’une victoire militaire imminente des forces ukrainiennes. Je les vois plutĂŽt appliquĂ©s dans leurs tĂąches jour aprĂšs jour.

La vie de groupe oblige chacun Ă  dompter ses affects nĂ©gatifs, Ă  ne penser qu’aux choses Ă  accomplir, et Ă  veiller au soin des uns et des autres. Dans ces moments-lĂ , les rivalitĂ©s mesquines qui ruinent les vies communautaires restreintes peinent Ă  s’exprimer. Ils s’interdisent les mouvements d’humeur ou les expressions incontrĂŽlĂ©es, si frĂ©quents dans la vie ordinaire. Pourtant, ils ne paraissent pas concĂ©der d’immenses efforts pour vivre ensemble. Cela va presque de soi. Les nĂ©cessitĂ©s commandent aux Ă©gos de se plier au milieu gĂ©nĂ©ral de leurs camarades d’infortunes.

Incontestablement, l’ĂȘtre-ensemble fait oublier la condition tragique de leur vie prĂ©sente. Aussi redoutable et tragique que la guerre puisse ĂȘtre, il existe des rĂ©sistances tantĂŽt appliquĂ©es, tantĂŽt alĂ©atoires, essentiellement mineures qui jaillissent dans les temps les plus sombres. C’est peut-ĂȘtre cela que Louis QuĂ©rĂ© dĂ©signait lorsqu’il pensait que l’anthropologie avait pour rĂŽle essentiel de « sauver les phĂ©nomĂšnes Â».

Dans le cas de la guerre, il ne suffit ni de commenter ni de s’apitoyer tragiquement sur la situation. Il importe Ă©galement d’observer et de dĂ©crire comment certains lui rĂ©sistent avec endurance. Dans les mots de Georges Didi-Huberman, je retrouve ce que j’aurais voulu Ă©crire Ă  propos de SergueĂŻ, Roman et tant d’autres : leurs actions sont des effractions dans l’espace du malheur.

Cette vision, que certains jugeront sans doute comme un chuchotement inoffensif et divertissant au cƓur de cette lutte entre nations, n’occulte pas l’inquiĂ©tude pour les temps futurs. Une fois la guerre terminĂ©e, ces volontaires auront Ă  se retrouver des pratiques de libertĂ© et des formes de vie commandĂ©es par aucune adversitĂ© gĂ©nĂ©rale. Il leur faudra retrouver des capacitĂ©s d’imaginations et prendre part Ă  quelque futur. Il est aussi fondamental de se prĂ©parer Ă  la fin de la guerre, Ă  la fin de tous ses dĂ©sastres et de toutes ses intensitĂ©s.


Chroniques d’Ukraine #1 : Documenter la guerre

Chroniques d’Ukraine #2 : L’art face Ă  la guerre

Chroniques d’Ukraine #3 : Volontaire pour entrer en guerre

Chroniques d’Ukraine #4 : Peut-on tourner le dos Ă  « sa Â» guerre ?

Chroniques d’Ukraine #5 : Les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre

Chroniques d’Ukraine #6 : RĂ©sister sous les bombes. RĂ©cits depuis Kharkiv

Chroniques d’Ukraine #7 : Donbass. EspĂ©rer que le destin ne nous choisira pas




Source: Lundi.am