Juin 20, 2022
Par Lundi matin
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Kiev, le 20 avril 2022. Il y a deux mois, la ville s’est vidĂ©e de ses habitants et de ses commerces. En dĂ©pit de sa splendeur, l’absence de vie la rend froide et angoissante.

La cĂ©lĂšbre place MaĂŻdan est silencieuse. Les larges boulevards pavĂ©s sont parsemĂ©s d’obstacles antichars qui ne gĂȘnent que quelques voitures. À la beautĂ© de cette ville, il manque la vie, les embouteillages, la lĂ©gĂšre nervositĂ©, les gens solitaires qui se hĂątent Ă  leurs occupations, ces milliers d’itinĂ©raires qui se croisent en s’ignorant. Ce jour-lĂ , alors que je marche dans la ville, la foule me manque.

Pourtant, les habitants reviennent progressivement Ă  Kiev. On y fait ses courses facilement. Quelques cafĂ©s commencent Ă  ouvrir Ă  nouveau. Le danger ne se fait plus sentir. Le centre-ville est Ă©pargnĂ© des destructions. Ce sont surtout les quartiers autour de la ville qui ont Ă©tĂ© visĂ©s. L’armĂ©e russe s’est trouvĂ©e Ă  une dizaine de kilomĂštres avant d’abandonner son objectif pour se replier dans le Donbass.

SergueĂŻ, volontaire

J’ai rendez-vous avec SergueĂŻ, membre d’un centre de volontariat. Une centaine de ces centres se sont implantĂ©s dans toutes les villes d’Ukraine. Ils sont composĂ©s de civils. Leur rĂŽle est d’organiser l’aide d’urgence (produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ©) ou d’acheminer du matĂ©riel militaire. Ces centres se distinguent de la « dĂ©fense territoriale Â» dont le but est, au cĂŽtĂ© de l’armĂ©e, de protĂ©ger par les armes la ville.

Ces centres de volontariat sont d’une importance considĂ©rable. La rĂ©sistance ukrainienne aurait sans doute Ă©tĂ© rapidement Ă©crasĂ©e si les civils ne s’étaient pas massivement mobilisĂ©s pour faire face Ă  l’invasion de leur territoire par les Russes. La population se dresse dans l’urgence et dans la terreur du feu.

SergueĂŻ me reçoit dans le quartier gĂ©nĂ©ral (QG) du groupe qui rĂ©unit une quarantaine de personnes. C’est un sous-sol d’une centaine de mĂštres carrĂ©s oĂč sont entreposĂ©s des dizaines de cartons de gilets par balles, de jumelles ou d’autres Ă©quipements. Il y a aussi un dortoir, une piĂšce pour fumer et une cuisine. Il y a tout ce qu’il faut pour y vivre. C’est un endroit banal et modeste mais qui tĂ©moigne de la vitalitĂ© de tous ces tissus de rĂ©sistance.

Ce jour-lĂ , ils sont sept ou huit Ă  s’activer pour faire les cartons, rĂ©colter les adresses de livraison et contacter les transporteurs. SergueĂŻ a le visage fatiguĂ© des nuits sans sommeil. Il passe l’entiĂšretĂ© de ses journĂ©es et de ses nuits dans ce local. Il est grand et sec, le visage osseux et barbu. Il a tout juste 24 ans. Quand il ne se concentre pas sur sa tĂąche, il semble absent, ailleurs. Il est rare en paroles. Il ne parle que quand cela est utile. Si ma question est prĂ©cise, il me rĂ©pond limpidement. Le reste du temps, il est dĂ©tachĂ© de ma prĂ©sence, affairĂ© Ă  ses occupations. Il a tant Ă  faire.

Les forces politiques lors de la révolution de Maïdan

SergueĂŻ a grandi Ă  Donetsk. Alors qu’il avait 16 ans, en 2014, il a soutenu le mouvement de MaĂŻdan. Il se dit de gauche. Autant dire qu’ĂȘtre de gauche pendant ces temps-lĂ  Ă©tait une rude Ă©preuve. Aujourd’hui encore, ils sont peu nombreux et ils ne disposent pas d’infrastructure consistante. Ils ne sont soutenus par aucune force sociale significative. La droite et les nationalistes ont le monopole de l’agenda des prĂ©occupations politiques.

Le nationalisme est une solide rĂ©alitĂ©. Cependant, c’est un nationalisme rĂ©actif et entiĂšrement dirigĂ© vers une Ă©mancipation vis-Ă -vis de l’impĂ©rialisme russe. Les aspirations gĂ©nĂ©rales poursuivent moins un programme idĂ©ologique prĂ©cis qu’un dĂ©sir indĂ©terminĂ© de libertĂ©, une vie promise Ă  des possibilitĂ©s plus denses et une quĂȘte d’une vie matĂ©rielle qui ĂŽte le souci des lendemains. L’économie de marchĂ© ne m’a jamais Ă©tĂ© dĂ©crite comme un problĂšme.

En dĂ©pit de ce contexte dĂ©favorable, pendant MaĂŻdan, SergueĂŻ s’est efforcĂ© de se mobiliser. « Les gens de gauche n’étaient pas prĂȘts Â», me dit-il avec Ă©vidence. La prĂ©sence massive de l’extrĂȘme droite a dissuadĂ© les quelques bonnes volontĂ©s :

« Oui, l’extrĂȘme droite Ă©tait forte. Ils tenaient massivement les barricades. Mais s’ils avaient cette position, c’est parce qu’ils Ă©taient prĂ©parĂ©s. Ils Ă©taient entraĂźnĂ©s physiquement. Beaucoup d’entre eux Ă©taient des ultras (supporters de foot). Ils ont une culture du combat. Leurs rĂ©seaux sont solides et le soutien populaire non nĂ©gligeable. MĂȘme les oligarques se sont appuyĂ©s sur eux, car ils Ă©taient l’une des rares forces rĂ©ellement actives. Mais MaĂŻdan n’était pas que cela. Il y avait beaucoup de gens ordinaires. Ils Ă©taient dans la rĂ©volte. On ne pouvait pas ignorer qu’il s’agissait d’un profond mouvement populaire sans direction politique prĂ©cise si ce n’est la quĂȘte d’une vie meilleure, l’aspiration europĂ©enne et le rejet d’ĂȘtre sous le giron russe Â».

L’extrĂȘme droite s’est essentiellement Ă©panouie car elle est l’une des rares forces politiques actives. Elle a occupĂ© les vides de l’espace politique.

La guerre nous tombe dessus

En 2014, dĂšs le dĂ©but de la guerre, il a quittĂ© le Donbass pour rejoindre Kiev :

« On Ă©tait de nombreux rĂ©fugiĂ©s. L’État n’avait rien prĂ©vu. Ce sont les volontaires qui m’ont accueilli et aidĂ©. Les militaires, eux aussi, Ă©taient dĂ©pourvus de tout. Ils avaient du vieux matĂ©riel. Leurs gilets pare-balles pesaient 15 kg (6 kg aujourd’hui). Â»

Dans les manquements d’un État imprĂ©parĂ©, les volontaires ont formĂ© par eux-mĂȘmes cette « culture de la rĂ©sistance Â». Le rĂ©cit de SergueĂŻ confirme que le volontariat est une force Ă©clatante, indispensable Ă  l’État et fondamentale pour qui veut comprendre la rĂ©sistance inouĂŻe de l’Ukraine dans une guerre radicalement asymĂ©trique d’un point de vue militaire.

Personne n’attend la guerre. On la pressent. On la sait possible. Mais, un jour, elle vous tombe dessus. C’est la violence du rĂ©el qui s’empare de tout :

« Je m’informais beaucoup. Je voyais bien toutes ces alertes. Elles venaient progressivement Ă  moi, mais je ne me figurais rien de concret. Â»

En fĂ©vrier, la menace Ă©tait tout aussi proche qu’irrĂ©elle. MĂȘme lorsqu’on en est proche, face Ă  l’actualitĂ© redoutable et insaisissable, on est toujours en retard. La guerre pose un dilemme tout aussi grossier qu’irrĂ©el. En 2022, rares Ă©taient ceux capables de s’imaginer une guerre si banale dans sa forme et si stupĂ©fiante dans son temps historique. 100 000 hommes qui se pressent aux frontiĂšres, des tranchĂ©es qui se creusent, des tanks, chars et autres artilleries qui pilonnent des villes et tentent de conquĂ©rir un territoire.

L’histoire a beau se rĂ©pĂ©ter, on ne se faisait qu’une vague idĂ©e de ce qui se tramait. La gĂ©opolitique et ses implications militaires est l’un des sujets qui se pense et se dĂ©cide sans concertation, qui se soustrait Ă  toute approbation dĂ©mocratique. Cela n’est possible que parce que la connaissance en la matiĂšre est retranchĂ©e du regard commun.

Quelques jours avant le dĂ©but de la guerre, SergueĂŻ se retrouve avec une dizaine d’amis. Ils discutent de leurs rĂ©actions si les Russes engagent la guerre. Dans ce moment d’ébullition, nombre d’entre eux promettent courageusement de prendre les armes et de dĂ©fendre leurs villes. Donner sa vie est une Ă©vidence.

Se trouver un local, un nom, un logo

AprĂšs l’effervescence des orgueils qui rivalisent les uns avec les autres, ils conviennent qu’ils n’en ont pas la compĂ©tence. Ils se redirigent alors sur les aspects logistiques de la rĂ©sistance : organiser le ravitaillement, la solidaritĂ© dans les quartiers exposĂ©s et rĂ©colter des fonds. La guerre ne consiste pas seulement en une lutte armĂ©e. Il n’est pas suffisant d’observer la progression des lignes de front sur des cartes, d’évaluer la puissance des machines militaires pour comprendre la direction qu’elle prend. Elle est aussi une question d’affects collectifs et d’organisation gĂ©nĂ©rale qui dĂ©passe largement les aspects militaires en mĂȘme temps qu’elle les soutient.

Ils ont trouvĂ© le QG la veille de l’invasion russe, le 23 fĂ©vrier. Ce jour-lĂ , ils l’inaugurent. « La veille, on Ă©tait une dizaine. On a parlĂ© jusqu’à une heure du matin. On s’est mĂȘme trouvĂ© un nom de groupe et un logo. Â» Il est fascinant de constater l’attachement commun au symbolisme. Ils n’étaient pas en train de rĂ©colter des armes. Quelques heures avant l’horreur, ils se cherchaient un logo et un nom. Ils Ă©prouvaient le besoin de quelque chose qui dĂ©signe les contours d’un « nous Â». Dans ces moments-lĂ , appartenir Ă  quelque chose calme le sentiment de dĂ©sorientation et le vertige face Ă  l’histoire Ă  venir.

À l’issue de la rĂ©union, SergueĂŻ rentre Ă  pied chez lui. Il se sent confus. MalgrĂ© les promesses faites Ă  ses amis, il se demande encore ce qu’il ferait si la guerre Ă©clatait ; faut-il partir ? Fuir ? Rester pour se battre ? Retourner au travail comme n’importe quel jour ordinaire ? À 3h du matin, il s’endort, la tĂȘte encombrĂ©e de pensĂ©es contradictoires et sans issues claires. Deux heures plus tard, Ă  5h du matin, les sirĂšnes puis les premiĂšres explosions retentissent partout dans la ville :

« Je me suis rĂ©veillĂ© brutalement. Ça y’est, ça commence ! [
] j’étais avec Daria, ma petite amie. J’ai prĂ©parĂ© un thĂ© puis je lui ai demandĂ© de faire ses bagages et d’appeler sa famille. On a convenu qu’ils partent Ă  Lviv. Tout cela s’est fait en quelques minutes. Â»

Ce que l’humanitĂ© laisse derriĂšre elle

Au premier son des bombes, on est Ă©treint par un sentiment presque surnaturel d’incrĂ©dulitĂ© et par une peur effroyable comme si, autour de soi, plus rien n’a de soliditĂ©, que tout ce qui environne est menaçant. LĂ , l’immeuble pourrait s’écrouler sur moi, ici la route s’éventera et m’emportera dans son sein, plus loin encore, une roquette explosera et ses Ă©clats d’acier perforeront ma chair.

Ce n’est qu’au bout d’un certain temps qu’on lit l’espace urbain de façon plus nuancĂ©e. On Ă©value le danger en fonction de la distance de l’explosion, on reconnaĂźt ce qui assure une certaine protection et ce qui laisse Ă  dĂ©couvert. Les rĂ©vĂ©lations surgissent Ă  mesure que les puissances de destruction de l’homme se rendent sensibles. En quelques jours seulement, le son des bombes devient familier.

Dans les premiers jours de la guerre, beaucoup d’habitants de Kiev ont fui. La belle-mĂšre de SergueĂŻ leur a causĂ© quelques soucis. Elle habite dans l’Est :

« Je lui demandais de faire sa valise. Sa fille Ă©tait dĂ©jĂ  partie Ă  Lviv. Elle s’exĂ©cutait. Puis, je la rappelais. Elle ne rĂ©pondait plus. Le soir, enfin, j’arrivais Ă  la joindre. Elle n’était pas partie. Elle avait toujours une excuse ou quelque chose Ă  faire pour retarder son dĂ©part. Chaque matin elle faisait sa valise puis la dĂ©faisait le soir. Finalement, alors que les Russes sont arrivĂ©s dans sa ville, elle a sautĂ© dans le tout dernier bus et a pu quitter la ville in extremis. Â»

La belle-mĂšre de SergueĂŻ n’arrivait pas Ă  se dĂ©cider. Elle se demandait ce qu’elle laisserait ici, ces « quelques choses Â» qui, bientĂŽt, seront derriĂšre elle. L’exil est une Ă©preuve redoutable. Aujourd’hui, lorsqu’on visite les appartements subitement abandonnĂ©s, on voit ce que les hommes et les femmes laissent derriĂšre eux : Ă  peu prĂšs tout.

Je devenais tout aussi fou qu’utile

SergueĂŻ et d’autres se sont mis Ă  travailler. Ils ont activĂ© leurs rĂ©seaux partout en Ukraine et en Europe. Ils s’efforcent de rĂ©colter de l’argent et du matĂ©riel. Au dĂ©but, ils ne savaient pas comment s’y prendre. Par exemple, ils n’avaient aucune idĂ©e de l’endroit oĂč s’achĂštent un gilet pare-balles, des jumelles ou d’autres Ă©quipements militaires. Les magasins de surplus militaires Ă©taient pris d’assaut.

Progressivement, ils se sont trouvĂ© des fournisseurs fiables venant de Turquie, des États-Unis, de Chine, de Pologne et de toute l’Europe. Un fournisseur fiable est Ă©valuĂ© en fonction du prix, de la qualitĂ© et du dĂ©lai de livraison des marchandises. En moyenne, les commandes mettent dix jours Ă  arriver. Il leur reste ensuite Ă  trouver le moyen de les transporter. Les voitures, vans, ou camionnettes sont de grande valeur. Beaucoup se sont fait prĂȘter les vĂ©hicules des personnes qui avaient fui la ville.

Pendant les quatre premiers jours, SergueĂŻ n’a quasiment pas dormi :

« je devenais fou, mais tout Ă©tait Ă  crĂ©er. Et puis, les gens Ă©taient paniquĂ©s. Il fallait travailler et en mĂȘme temps il fallait calmer les gens. Â»

La vie de SergueĂŻ, comme celle de tant d’autres, est brusquement lancĂ©e dans une direction inattendue et inquiĂšte. Elle a radicalement Ă©tĂ© altĂ©rĂ©e. C’est aussi dans cet Ă©tat d’altĂ©ration qu’il s’est dĂ©couvert quelques qualitĂ©s. Alors qu’avant la guerre, il vivait le travail comme une nĂ©cessitĂ© bien plus dĂ©courageante qu’heureuse, il est dĂ©sormais capable de s’adonner avec fermetĂ© et rĂ©gularitĂ© Ă  ce qu’il entreprend :

« j’ai appris Ă  faire Ă©normĂ©ment de choses. MĂȘme au niveau Ă©motionnel, j’ai changĂ©. Je me contrĂŽle davantage. J’apprends Ă  vivre avec des gens dont les valeurs sont tout Ă  fait diffĂ©rentes. Avant, cela m’était difficile. Je vivais mal que mes attentes ne rejoignent pas la rĂ©alitĂ©. Â»

Un nouveau champ de possibilités

L’histoire de SergueĂŻ est banale. Ici, alors que j’ai quittĂ© Kiev pour Kharkiv (Est), je rencontre chaque jour des vies semblables. Leurs mots ne cessent de tĂ©moigner de l’effondrement brutal de l’habituel. Les menues routines, nĂ©cessaires, encombrantes et lassantes en temps de paix, sont regrettĂ©es.

Mais, avec quelques remords ou une difficultĂ© Ă  se l’avouer, ils tirent quelques satisfactions de cette nouvelle vie. Cette « joie Â» dans la guerre s’explique essentiellement parce que s’ouvre un nouveau champ de possibilitĂ©s qui engage l’entiĂšretĂ© de leur quotidien. La vie se fait plus expressive : ils tiennent un rĂŽle considĂ©rable dans le monde.

Pour la premiĂšre fois de leur vie, SergueĂŻ et d’autres font l’expĂ©rience ensemble d’un Ă©tat « astructurel Â», d’un effondrement des formes et des normes, d’une sorte de chaotisation du monde. Cette expĂ©rience de dĂ©routinisation n’est pas que souffrance. Elle est aussi affaire de passions et d’intensitĂ©s. Lorsque la guerre sera terminĂ©e, on entrevoit dĂ©jĂ  la douleur de ne plus vivre une expĂ©rience pour elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire pour ce qu’elle suscite comme dĂ©pense, don, voire perte de soi. La guerre est bien souvent tolĂ©rĂ©e par certains pour ce qu’elle offre de vertige.




Source: Lundi.am