Juin 20, 2022
Par Lundi matin
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Lviv, 18-20 avril 2022. La ville est calme. Les rues sont remplies de badauds qui se promĂšnent sous un soleil intermittent. À premiĂšre la vue, la vie y parait normale. En rĂ©alitĂ©, les changements sont profonds.

Lviv a accueilli plusieurs dizaines de milliers de rĂ©fugiĂ©s venant de toute l’Ukraine, en particulier de Kiev et des villes de l’Est. Un couvre-feu est imposĂ© de 22h Ă  5h. La vente d’alcool vient tout juste d’ĂȘtre Ă  nouveau autorisĂ©e, mais avant 20h. Les alcools forts sont strictement interdits. Autour de la ville s’accumulent quelques checkpoints, des barricades installĂ©es par les civils volontaires, de menues protections contre certaines vitres, des sacs de sable ou de grandes bĂąches pour protĂ©ger les monuments d’éventuels Ă©clats d’explosion. Durant ces deux jours, six ou sept alertes ont retenti dans la ville, n’interrompant que temporairement la vie collective. Le 18 avril, un des missiles russes a tuĂ© sept personnes Ă  Lviv.

L’expĂ©rience de la guerre incite Ă  focaliser l’attention sur la rĂ©sistance armĂ©e. Ce n’est lĂ  qu’un aspect du problĂšme. Elle engendre aussi des rĂ©sistances non violentes. Il existe une Ă©conomie ordinaire de la guerre, faite de dĂ©brouilles et d’arrangements collectifs. À l’arriĂšre, on ravitaille le front, on accueille les rĂ©fugiĂ©s, on tisse des rĂ©seaux internationaux, on cherche des fonds. C’est le maintien d’une Ă©conomie de paix dans un temps de guerre.

J’ai voulu m’approcher des artistes et de leurs façons d’envisager la rĂ©sistance. L’art est une ressource indispensable pour mettre en langage ce qu’il se passe. La guerre se dĂ©roule aussi dans ce domaine pour faire face Ă  l’hĂ©gĂ©monie culturelle russe dans l’espace post-soviĂ©tique.

Denys Metelin, street-artiste

Je rencontre Denys Metelin, street-artiste. Il est originaire de CrimĂ©e. En 2014, Ă  la suite de l’invasion russe, son pĂšre a fait ses bagages et l’a jetĂ© dans le premier train pour Lviv. Il avait 19 ans. Depuis ce jour, il est hantĂ© par la guerre.

Il en a fait le sujet principal de son travail. Son point de vue est clair. Il ne veut pas tomber dans le tragique. Il « faut trouver une perspective pour apprĂ©hender les bombes Â» pour changer le regard sur la guerre. Il joue avec l’humour, travaille et dĂ©tourne les symboles de l’Union soviĂ©tique. Il ĂŽte Ă  la guerre sa part d’atrocitĂ© et cĂ©lĂšbre les forces collectives ukrainiennes.

Denys Matelin dans son atelier. 18 avril.
ƒuvre de Denys Metelin.
ƒuvre de Denys Metelin.

Dans les deux premiers jours de l’invasion, Denys, comme des milliers d’Ukrainiens, s’est rendu aux services de volontariat qui jaillissaient un peu partout dans la ville. Il ne savait que faire :

« Le premier jour, j’ai Ă©tĂ© tellement dĂ©routĂ© et paniquĂ© que je suis allĂ© acheter des bonbons pour les enfants rĂ©fugiĂ©s et leur arracher un sourire. Le deuxiĂšme jour, on a construit des barricades un peu partout dans la ville. Le troisiĂšme, j’ai appris Ă  confectionner des cocktails Molotov. Â»

Depuis, il a suivi quelques cours de volontariat pour apprendre les gestes de premiers secours et la formation au combat. Aujourd’hui encore, il s’y rend trois fois par semaine « pour ĂȘtre prĂȘt si les Russes arrivent ici Â».

Viktor Kudin, peindre le texte urbain

Je rencontre Ă©galement Viktor Kudin, architecte et artiste. Au commencement de la guerre, il a fui Kiev pour Lviv.

ƒuvre de Viktor Kudin.

À cĂŽtĂ© de son travail d’artiste, sa prĂ©occupation est de rĂ©unir des fonds pour soutenir l’armĂ©e. Il a vĂ©cu l’invasion russe comme un vĂ©ritable choc moral. Envahi par le stress et les « sentiments nĂ©gatifs Â», il s’en est allĂ© acheter du matĂ©riel pour peindre. Chaque jour, on le retrouve sur les toits de Lviv pour peindre la ville, les maisons, les rues.

Ses peintures montrent un paysage lĂ©gĂšrement transformĂ©. Un dĂ©tail s’y insĂšre et tĂ©moigne de la prĂ©sence de la guerre : un tag insultant Poutine, une affichette qui annonce la localisation des abris, des fumĂ©es noires qui s’envolent dans le ciel, un drapeau ukrainien qui rĂ©siste au vent. Les hommes sont absents de ses tableaux :

« Souvent, quand je peins, j’entends les sirĂšnes qui annoncent un bombardement. Je suis seul sur les toits, les rues se vident. Â»

La guerre transforme la vie. Elle affecte aussi les textes et les paysages urbains. Il me confie que son inspiration a profondĂ©ment Ă©tĂ© touchĂ©e. Il oscille entre « larmes et haine [
] Je ne peux pas vivre avec des sentiments aussi vifs. Je veux nommer ces Ă©nergies qui me traversent, je veux les comprendre Â».

Ses mots sont nouĂ©s dans sa gorge. Sa colĂšre les libĂšre : « Il faut dĂ©truire la Russie. Nous allons tous les tuer. Â»

Effroi et fatalisme

Tous les artistes que je rencontre tĂ©moignent d’une rĂ©action constante : un mĂ©lange d’effroi et de fatalisme. Le 24 fĂ©vrier 2022, c’est d’abord l’incrĂ©dulitĂ© qui s’est emparĂ©e d’eux. Alexander Denysenko, artiste dans le mĂȘme atelier que son pĂšre, Oleh Denysenko, me confie :

« J’étais effarĂ©. Je ne savais plus quoi faire. Je suis sorti de la maison, et j’ai commencĂ© Ă  marcher. J’ai marchĂ© sans savoir oĂč aller. Il m’était impossible de m’arrĂȘter. Et puis, j’ai appelĂ© mes amis. On se demandait que faire. Â»

Cette incrĂ©dulitĂ© est d’autant plus forte que nombre d’entre eux Ă©taient Ă©loignĂ©s des cercles de volontariat qui s’activaient dans le Donbass depuis 2014. La guerre Ă©tait en toile de fond, mais elle Ă©tait normalisĂ©e. Elle ne produisait pas d’effet sur le plan sensible.

DĂ©sormais, elle fait effraction dans le quotidien. À Lviv ou ailleurs en Ukraine, elle est devenue incontournable, mĂȘme si son intensitĂ© est variable. Son incrĂ©dulitĂ© s’est rapidement transformĂ©e en une conviction que l’invasion russe Ă©tait rĂ©elle. Seulement, tout paraĂźt submergĂ©. Jusqu’alors, il ignorait la guerre dans sa rĂ©alitĂ© concrĂšte. Soudainement, elle vous tombe dessus. La vie est brutalement transformĂ©e. Elle doit dĂ©sormais s’organiser « avec Â» la guerre. AprĂšs la stupĂ©faction et son cortĂšge d’émotions qui impuissantent, leur accablement est devenu rĂ©volte. Il n’existe pas une infinie de rĂ©actions possibles dans ce genre de situation : fuir, tenter de sauver les habitudes dans un quotidien tout aussi retournĂ© qu’incertain, ou se rendre utile sans trop savoir comment. Certains artistes ont pris les armes et se sont rendus sur le front. D’autres sont restĂ©s et ont continuĂ© « malgrĂ© tout Â» Ă  pratiquer leur art.

La guerre a ses opportunitĂ©s : promouvoir l’art ukrainien

Leur dĂ©termination est de faire connaĂźtre l’art ukrainien. Marta Trotsiuk est galeriste. Avant la guerre, elle organisait des expositions partout dans Lviv. DĂ©sormais, elle tente d’arranger la solidaritĂ© des artistes de la ville pour faire face Ă  l’urgence de la situation. Marta Trotsiuk est Ă©nergique. Elle me paraĂźt en Ă©bullition. Elle l’est d’autant plus qu’elle est invitĂ©e dans les jours prochains Ă  la Biennale de Venise. Elle vit ce moment comme une aubaine pour faire connaĂźtre la singularitĂ© de l’art ukrainien.

Son premier travail a Ă©tĂ© d’initier une pĂ©tition puis une lettre collective pour dĂ©noncer l’agression de la Russie et pour appeler Ă  des sanctions contre ses artistes. Elle le justifie car la « culture est une des voies privilĂ©giĂ©es utilisĂ©es par Moscou pour conduire sa propagande : « C’est ni plus ni moins que du soft power Â».

Aux cĂŽtĂ©s de cette initiative politique, les artistes ukrainiens tentent de mettre en place une sĂ©rie d’évĂ©nements culturels Ă  destination des rĂ©fugiĂ©s : concerts, thĂ©Ăątres, cinĂ©mas, expositions, autant d’évĂ©nements quotidiens qui pourraient aider les rĂ©fugiĂ©s Ă  « se relaxer Â».

Dans cette pĂ©riode d’écroulement du monde, l’art console face Ă  une rĂ©alitĂ© insoutenable. Ces manifestations culturelles ne visent pas directement Ă  donner un visage Ă  la guerre ou Ă  la regarder autrement. Il s’agit essentiellement de soulager les ĂȘtres tourmentĂ©s par la guerre et obligĂ©s Ă  l’exil. Marta, comme d’autres, se donnent le dĂ©fi de :

« dĂ©complexer les gens vis-Ă -vis de l’art, les aider Ă  venir et Ă  se dire que cette exposition est aussi pour eux, qu’elle leur parlera [
]. Les gens viennent de partout : de Kiev, d’Odessa et de bien d’autres villes. Ils sont timides, ils gardent leurs distances, mais quand ils viennent, ils sont toujours contents Â».

« C’est insupportable d’ĂȘtre assimilĂ© Ă  l’Union soviĂ©tique Â»

Cette revendication de la singularitĂ© de l’art ukrainien est particuliĂšrement vive. D’un esprit dĂ©sabusĂ© et lassĂ© par les habitudes, Marta comme d’autres, s’insurge contre les confusions systĂ©matiques qui sont faites entre l’art russe et l’art ukrainien.

« Quand, nous ne sommes pas confondus avec les Russes, on nous prĂ©sente comme leurs “petits frĂšres” [
]. C’est insupportable d’ĂȘtre assimilĂ©s Ă  l’Union soviĂ©tique. Notre histoire est diffĂ©rente. D’ailleurs, notre langue est plus proche du polonais que du russe. Nous sommes indĂ©pendants depuis 1991. Depuis cette date nous luttons contre l’impĂ©rialisme russe et sa redoutable propagande Â», s’emporte-t-elle.

Marta revendique sans hĂ©sitation sa fiertĂ© pour l’Ukraine :

« Je suis fiĂšre de l’Ukraine. Nous devons continuer Ă  nous battre. Nous devons mĂȘme nous battre pour retrouver notre frontiĂšre de 1991, date de l’indĂ©pendance. Nous devons changer de gouvernement en Russie, faire en sorte que ce gouvernement reconnaisse ce qu’il a fait : un gĂ©nocide en Ukraine. Â»

Ce discours nationaliste est assumĂ©. L’essentiel de la tension autour du nationalisme me paraĂźt se poser dans les mots de Marta :

« On doit ĂȘtre patriotique, garder nos traditions parce qu’on a Ă©tĂ© offensĂ©s. Sinon, on sera effacĂ© en tant que peuple. Â»

Le sentiment national s’épanouit lĂ  oĂč le peuple est menacĂ© de disparition. La guerre donne au peuple le sentiment de retrouver une puissance collective, une unitĂ© d’autant plus forte que les menaces sont rĂ©elles. DerriĂšre la rĂ©volte de Marta s’esquissent quelques perspectives ouvertes par la guerre : que le monde s’intĂ©resse Ă  la culture ukrainienne, Ă  ses artistes, ses Ɠuvres et sa singularitĂ©. Dans l’écroulement du monde, ces artistes se prennent Ă  rĂȘver d’un avenir neuf : un peuple qui prend conscience de lui-mĂȘme, qui s’invente et fait reconnaĂźtre ses singularitĂ©s dans le monde. L’imagination est un terrain oĂč la rĂ©alitĂ© peut ĂȘtre dĂ©fiĂ©e.

Regarder pour devenir témoin

Il est assez remarquable de constater que l’art n’est pas dĂ©ployĂ© comme on peut l’envisager en temps de paix. Il ne s’agit pas de rendre intelligible la guerre ou de forger une pause oĂč le monde, dans sa cruautĂ©, vient se dĂ©ployer. Il est plutĂŽt question d’accompagner la guerre. L’art console ceux dont l’ñme est anxieuse et les nerfs rongĂ©s Ă  vif. Il encourage le soulĂšvement et le refus de toute rĂ©signation pour ceux qui ont encore quelques forces. Enfin, il fixe la mĂ©moire. Toutes ces Ɠuvres qui s’édifient dans le cours de la guerre sont autant d’actes qui captent les actions des hommes, leurs gestes et leurs paroles et leur permettent ainsi d’échapper Ă  l’éphĂ©mĂšre. Les artistes espĂšrent faire de nous des spectateurs qui deviennent tĂ©moins.

Et alors que certains continuent Ă  crĂ©er dans le prĂ©sent de la guerre, d’autres tentent de sauver les Ɠuvres prĂ©sentes partout dans le pays. Bogdana Brylynska travaille au MusĂ©e de la terreur Ă  Lviv. DĂšs le dĂ©but de la guerre, elle s’est prĂ©occupĂ©e des Ɠuvres dispersĂ©es en Ukraine, notamment au Sud et Ă  l’Est oĂč se situe une partie considĂ©rable de l’hĂ©ritage national : « Sauver l’hĂ©ritage, Ă  Marioupol et dans tant d’autres villes, voilĂ  notre objectif. Â» Les volontaires s’activent alors Ă  protĂ©ger les monuments soit par des bĂąches soit par des sacs de sable.


L’essentiel est de les protĂ©ger des Ă©clats de bombes. Certaines statues sont cachĂ©es dans des lieux sĂ»rs, Ă  l’étranger ou dans des souterrains. Les volontaires s’organisent Ă©galement pour transporter les Ɠuvres les plus importantes jusqu’à Lviv. Dans tous les musĂ©es du pays, on s’active par la dĂ©brouille pour les faire sortir :

« On n’attend pas les instructions du gouvernement pour sauver ces Ɠuvres. Depuis le MaĂŻdan, on s’est habituĂ©s Ă  s’organiser par nous-mĂȘmes. Depuis, nous avons organisĂ© tellement de relations avec tout le pays qu’on est en contact avec des volontaires partout. Depuis le MaĂŻdan, on a compris nos capacitĂ©s collectives. Â»

Le transport des Ɠuvres est rĂ©alisĂ© par des volontaires. Il se pose quelques questions pratiques, par exemple comment emballer des Ɠuvres sans risquer de les abĂźmer :

« Au dĂ©but, on ne savait vraiment pas comment faire. On a essayĂ© plein de procĂ©dĂ©s avant de trouver les techniques qui ne fonctionnaient pas trop mal [
]. Et puis, ce n’est pas le seul problĂšme. On doit transporter des Ɠuvres sans avoir de quelconques autorisations de la part de l’État. Cela suppose de longues nĂ©gociations dans les checkpoints pour assurer qu’on ne les vole pas mais qu’on les protĂšge. C’est de la dĂ©brouille, on connaĂźt. Â»

Dans une telle situation, la rĂ©sistance consiste Ă  sauver la matĂ©rialitĂ© du monde, la mĂ©moire du pays : prĂ©server autant que se peut le monde de sa destruction. Je quitte Lviv pour Kiev puis Kharkiv.




Source: Lundi.am