Juin 20, 2022
Par Lundi matin
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15 avril 2022. Voyage en direction de l’Ukraine. J’y resterai un mois. Une question simple anime mon sĂ©jour de recherche : avons-nous quelques idĂ©es de comment l’on se tient face Ă  l’écroulement du monde ? On lui rĂ©siste par les armes, l’entre-aide, l’organisation des secours et de l’humanitaire. On l’observe avec incrĂ©dulitĂ©. On le fuit. On fait quelque chose.

Pendant ce mois, je tenterai de documenter le vĂ©cu quotidien de la guerre Ă  partir des paroles des civils qui rĂ©agissent Ă  l’histoire qui les accable.

La guerre est d’abord une expĂ©rience de l’écroulement du monde. C’est la perte de son prochain, l’exil et les destructions. La vie psychique est mise Ă  l’épreuve par l’effondrement des repĂšres qui jalonnaient habituellement la vie quotidienne. L’écroulement du monde ne se vit pas uniquement comme drame. Il suscite en chacun un cortĂšge d’émotions insoupçonnĂ©es. C’est sans doute ce qui donne Ă  la guerre ce sentiment contradictoire : elle attire autant qu’elle rĂ©pulse. La vie y est concrĂštement diminuĂ©e en mĂȘme temps que les gens ordinaires se redĂ©couvrent des puissances individuelles et collectives. Elle altĂšre tout comme elle incite Ă  sortir de soi-mĂȘme et Ă  se tourner vers autrui. La guerre est une expĂ©rience de l’altĂ©ration et de l’altĂ©ritĂ©. Elle rapporte chacun au monde, Ă  un monde Ă©croulĂ©.

La guerre agite l’esprit. Elle a besoin de certitudes. Ses motifs ne s’accommodent pas avec le sens de la nuance. On ne rĂ©siste ni avec des « pourtant Â» ni avec des « pourquoi Â». Ou alors, on rĂ©siste dans l’hĂ©sitation. L’hĂ©sitation ronge le courage. Un bloc de sens s’affronte contre un autre bloc de sens. « Pro-ukrainiens Â» et « pro-russes Â» clament leurs certitudes, Ă©laborent leurs versions de l’histoire, se cramponnent Ă  leurs convictions gĂ©opolitiques, expliquent l’irrationnel : l’invasion russe. Dans ce flot de voix aussi contradictoires qu’assurĂ©es, les significations s’immobilisent. Plus la guerre dure, plus elles se crispent. L’ethnographie tente de sauver ce que la gĂ©opolitique et les idĂ©ologies Ă©crasent : la guerre est aussi une affaire de gens ordinaires dont l’existence en est radicalement affectĂ©e.

Fantasmes de la guerre

Quand un ethnographe se rend sur un terrain de guerre, les questions qui le hantent sont les mĂȘmes : qu’est-il en train de se passer ? Quelles sont les causes de la guerre ? Son point de vue est situĂ© ; rendre compte des situations locales, d’une atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale, de quelques histoires qui se racontent ici ou lĂ , du vĂ©cu subjectif des personnes qu’il rencontre. Pour le reste, c’est-Ă -dire pour les vastes questions de l’origine de la guerre et des jeux de nations qui l’accompagnent, l’honnĂȘtetĂ© intellectuelle l’oblige au silence. Il s’en tiendra Ă  une vague rĂ©ponse : il y a toute une durĂ©e qui a fomentĂ© le chemin de la guerre. Rien ne l’assure que les points de vue localisĂ©s qu’il a rĂ©coltĂ©s sont symptomatiques de la situation gĂ©nĂ©rale. Mais l’histoire s’écrit aussi par le bas, c’est-Ă -dire par la façon dont des civils ordinaires rĂ©agissent Ă  la situation qui les accable et comment ils justifient leur insoumission.

Une famille ukrainienne accepte de me conduire de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre. J’arrive Ă  Lviv le 17 avril.

La guerre a Ă©videmment ses dangers. Mais elle est entourĂ©e de fantasmes bien tenaces. Quiconque s’y rend, que ce soit pour documenter la situation ou contribuer Ă  l’aide humanitaire, suscite chez ses proches un sentiment gĂȘnĂ©. Tous s’imaginent que le tĂ©moin – pourtant Ă©tranger Ă  la situation oĂč il se rend – assistera Ă  nombre de batailles, qu’il y verra les puissances de la rĂ©sistance et les cruautĂ©s de la guerre. Il ne fait aucun doute que nombre d’aventures l’attendent et que sa vie sera menacĂ©e du pĂ©ril. Il est honorĂ© plus ou moins discrĂštement pour son courage de rejoindre le point du monde oĂč l’histoire se fait. Ces fantasmes rendent les adieux Ă  ses proches difficiles. Faute de mieux, quelques formules sobres et pudiques accompagnent le dĂ©part : « Bon voyage, sois prudent, reviens-nous entier Â».

Il est bon de sentir ces attentions soudaines comme s’il fallait attendre que la vie soit possiblement menacĂ©e pour que les Ă©lans affectifs et les attaches s’expriment. Son orgueil est tout aussi gonflĂ© qu’immĂ©ritĂ©. Ce fantasme rĂ©siste assez peu Ă  la rĂ©alitĂ©. Les horreurs de la guerre existent assurĂ©ment. Seulement, le journaliste, le chercheur ou l’humanitaire y assiste rarement directement. Il en est le tĂ©moin fugitif. Sa vie est encadrĂ©e. Il fait partie de ces vies particuliĂšrement dignes d’ĂȘtre protĂ©gĂ©es. Son corps est relativement peu exposĂ© aux duretĂ©s de la guerre.

(Dés)organiser son départ

À cette version romantique de la guerre s’impose le concret de son expĂ©rience. Pour donner Ă  un tel voyage un dĂ©but de rĂ©alisation, il faut « organiser son dĂ©part Â». Organiser son dĂ©part signifie collecter des informations et des contacts : oĂč aller ? Qui rencontrer ? Comment trouver un fixeur de confiance, c’est-Ă -dire une personne qui accompagne sur place, qui favorise les relations avec les combattants, qui traduit ? C’est un vĂ©ritable mĂ©tier. La guerre offre des carriĂšres. Celle de fixeur est l’une d’entre elles. Plus la demande est forte, plus les prix sont Ă©levĂ©s. Aujourd’hui, il est difficile de trouver un fixeur pour moins de 250 euros par jour.

En 2014, pendant la rĂ©volution, je m’étais rendu Ă  MaĂŻdan. Les contacts que j’avais pu faire pendant ce sĂ©jour ont Ă©tĂ© prĂ©cieux mais souvent insuffisants. La quĂȘte d’information est harassante. Elle l’est d’autant plus que l’entraide entre les personnes qui couvrent le conflit est souvent faible. D’abord, parce que la vie de chacun est plongĂ©e dans le dĂ©sordre et l’incertitude. Chaque plan Ă©difiĂ© un soir est dĂ©menti ou dĂ©viĂ© le lendemain. Chacun se prĂ©occupe des rencontres qu’il pourra faire, des lieux pertinents Ă  rejoindre, des personnes avec qui il serait opportun de travailler. L’incertitude est d’autant plus pesante pour chacun que son temps sur place est bref et qu’il doit « restituer Â» et « trouver un sujet Â». Il est alors prĂ©fĂ©rable d’activer les contacts une fois sur place : « Je suis Ă  Kiev ! Â»

Cette indication « d’ĂȘtre lĂ  Â» signe le fait d’ĂȘtre un interlocuteur pertinent. Il y a aussi une raison moins noble : la concurrence entre les journalistes ou les chercheurs. L’effort dĂ©ployĂ© pour se faire un rĂ©seau a un coĂ»t, la concurrence entre chacun est une rĂ©alitĂ©. Nombre de mes messages Ă  des personnes sur place sont restĂ©s sans rĂ©ponse. La guerre et les enjeux de sa documentation n’engendrent pas toujours les Ă©lans de solidaritĂ© auxquels on pourrait normalement s’attendre lorsqu’un peuple est menacĂ© de disparition. La guerre commande une certaine attitude : apprĂ©hender et se laisser aller au fil des rencontres. Se « laisser aller Â» est un « laisser ouvert Â».

Que met-on dans son sac ?

Peu de choses sont Ă©crites sur les dĂ©tails pratiques d’un tel voyage. Que met-on dans son sac ? La rĂšgle est de voyager lĂ©ger pour faciliter les dĂ©placements. Mais un mois est une certaine durĂ©e. Une dizaine de sous-vĂȘtements, trois tee-shirts, un jeans, un pull, vingt piles pour le dictaphone, un ordinateur, de l’argent en liquide, un gilet pare-balles (en France, un gilet pare-balles de troisiĂšme catĂ©gorie coĂ»te plus de 2 000 euros) empruntĂ© Ă  Reporters sans FrontiĂšres, un casque, quatre cahiers : un pour Ă©crire mes pensĂ©es, trois autres pour noter ce que mes interlocuteurs me confieront.

J’y ai ajoutĂ© quelques livres. Les choix ont Ă©tĂ© difficiles. J’ai optĂ© pour la littĂ©rature : Romain Gary, La promesse de l’Aube, FrĂ©dĂ©rique Deghelt, Sankhara, Richard Flanagan, La route Ă©troite vers le Nord lointain. Je n’ai pas la moindre idĂ©e de ces romans, de leur qualitĂ© et de leur puissance. Mais, la littĂ©rature souffle des mots et aide Ă  se trouver un regard dans les affairements du chaos de la guerre. Au dernier moment, j’ai emmenĂ© avec moi Georges Didi-Huberman, Le tĂ©moin jusqu’au bout.

Alors que la guerre donne le sentiment Ă  ceux qui y participent d’avoir une « prise sur le monde Â» jusque dans son Ă©croulement, l’ethnographe, quant Ă  lui, le sent se dĂ©rober entiĂšrement Ă  ses domestications.

Une recherche sur un terrain de guerre ne se laisse pas domestiquer par quelques rationalisations. Il est utile d’avoir un rĂ©seau capable d’informer sur la situation, de faciliter les dĂ©marches administratives, de mettre en relation avec les personnes qu’il faut rencontrer. Cependant, il faut admettre une constante : alors que la guerre donne le sentiment Ă  ceux qui y participent d’avoir une « prise sur le monde Â» jusque dans son Ă©croulement, l’ethnographe, quant Ă  lui, le sent se dĂ©rober entiĂšrement Ă  ses domestications. Ce genre de voyage est pavĂ© d’incertitudes. Il est fait de naĂŻves anticipations, de plans aussi vite avortĂ©s qu’édifiĂ©s.

Bohdan, 21 ans

Je suis arrivĂ© Ă  Lublin, en Pologne, le 15 avril. À l’aĂ©roport, je dĂ©couvre que mon sac Ă  dos a Ă©tĂ© perdu par la compagnie aĂ©rienne. Stupeur, angoisses. J’avais prĂ©vu de passer la frontiĂšre le jour mĂȘme. C’est la premiĂšre Ă©tape d’un tel voyage : rejoindre au plus vite le pays. AprĂšs m’ĂȘtre acquittĂ© d’une chambre d’hĂŽtel, je me dirige vers un taxi pour qu’il m’emmĂšne Ă  la gare ferroviaire afin de me tenir informĂ© des prochains dĂ©parts de train pour l’Ukraine. Cette complication a eu une consĂ©quence inattendue et extrĂȘmement heureuse. Je rencontre Bohdan, 21 ans, Ă©tudiant et chauffeur de taxi pour financer ses Ă©tudes. Bohdan est ukrainien. Je lui parle de mon intention. Il dĂ©cide de m’aider Ă  trouver le meilleur moyen pour rejoindre l’Ukraine. À la gare de train, il ne me dĂ©pose pas. Il m’accompagne pour m’aider dans ma quĂȘte d’informations. J’apprends que le prochain train pour Kiev sera vendredi prochain, c’est-Ă -dire dans une semaine : « tout le monde rentre Ă  Kiev Â» nous indique l’agent au guichet.

Je suis un peu dĂ©pitĂ©. Bohdan me propose d’aller Ă  la gare routiĂšre. On s’informe sur les prochains dĂ©parts. À cause des fĂȘtes de PĂąques, il n’y aura pas de bus avant le mercredi 20 avril. Je ne peux pas attendre une date si lointaine. Bohdan me raccompagne dans le centre de Lublin. Il refuse mon argent : « Je fais ça pour les Ukrainiens, si c’était ton entreprise qui payait, j’aurais pris l’argent, mais lĂ  non Â». Bohdan est en Pologne depuis deux ans. Sa famille est en Ukraine. À 21 ans, il a dĂ©jĂ  sa compagnie de taxis, composĂ©e de trois voitures. En rĂ©alitĂ©, il brĂ»le d’envie de m’accompagner en Ukraine. Il aimerait remplir sa voiture de matĂ©riel qu’il pourrait apporter Ă  sa famille ou aux gens sur place. Il me le dit : « Je suis impulsif, j’aime quand la vie change, j’ai soif de donner un autre cours Ă  mon existence. Â»

Je le vois hĂ©siter. Ce genre de voyage ne se prĂ©pare pas en quelques heures. Je suis trop pressĂ©. La compagnie aĂ©rienne a retrouvĂ© mon sac. Finalement, avec sa voiture, il me dĂ©pose Ă  la frontiĂšre. Une famille ukrainienne accepte de me conduire de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre. J’arrive Ă  Lviv le 17 avril.

Le progrĂšs a conclu un pacte avec la barbarie

Je doute que ces dĂ©tails produisent un Ă©cho convaincant et instruisent sur la guerre. Ils paraissent dĂ©risoires et futiles Ă  cĂŽtĂ© d’une population sous les bombes, obligĂ©e Ă  s’exiler et Ă  faire l’expĂ©rience de la perte de son monde. Cela est exact. Seulement, l’ethnographie travaille dans les marges et dans les dĂ©tails.

La guerre est d’abord une expĂ©rience de l’écroulement du monde. C’est la perte de son prochain, l’exil et les destructions.

Elle oppose aux fantasmes, le concret de la complication de la vie ordinaire. À la somme des anecdotes racontĂ©es ici, on pourrait bien se demander ce qui vaut la peine qu’un chercheur s’engage ainsi dans un tel terrain. La rĂ©ponse, Ă  la hauteur des anecdotes, est triviale. Il nous faut comprendre ce qu’il se passe et ce que nous sommes en train de devenir. G. Didi-Huberman rapporte que Sigmund Freud, dans son ultime ouvrage L’homme MoĂŻse et la religion monothĂ©iste, affrontait le problĂšme avec une simplicitĂ© dĂ©concertante alors mĂȘme qu’il Ă©tait le tĂ©moin direct de l’avĂšnement du IIIe Reich. Dans sa toute derniĂšre prĂ©face, il Ă©crivait :

« Nous vivons dans un temps particuliĂšrement curieux. Nous dĂ©couvrons avec surprise que le progrĂšs a conclu un pacte avec la barbarie. Â»

Son enseignement rĂ©sonne encore aujourd’hui. Il y a bien des façons de rĂ©sister aux passions guerriĂšres. Il en est une des plus importantes : penser, interroger ce qui est en train d’arriver, observer pour y chercher quelque chose comme un « contenu de vĂ©ritĂ© historique Â».




Source: Lundi.am