DĂ©cembre 23, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Chaque tranche de la population contient, selon les assignations sociales de l’ordre en place et la logique capitaliste qui y prĂ©side, sa partie dĂ©viante et improductive, Ă  laquelle s’adresse des dispositifs sociaux particuliers. L’éducation spĂ©cialisĂ©e – au sens large – prend en charge cette partie de la jeunesse qui ne parvient pas Ă  suivre les parcours de vie « classiques Â» et Ă  s’intĂ©grer « normalement Â» dans le champ social. Le texte qui suit est la brĂšve chronique d’une rencontre et d’une sĂ©paration dont j’ai Ă©tĂ© tĂ©moin, entre un jeune spĂ©cial – dont le nom a Ă©videmment Ă©tĂ© changĂ© – et un ensemble d’adultes spĂ©cialisĂ©.e.s. Si le ou la lecteur-ice se sent attaquĂ©-e, raillĂ©-e ou caricaturĂ©-e, qu’il ou elle sache qu’ici, ce sont bien statuts, rĂŽles et fonctions des protagonistes que cet Ă©crit s’amuse Ă  malmener.

Il est jeune, c’est dommage, a dit la cheffe de service. Et l’éducateur spĂ©cialisĂ© a hochĂ© la tĂȘte aussi. C’est vraiment dommage, regrettable. Mais lĂ  on ne peut plus rien faire, il a menĂ© l’équipe Ă  bout. Puis il n’a bientĂŽt plus l’ñge d’ĂȘtre accompagnĂ© par le service. Il a cassĂ© des vitres et s’est barrĂ© plusieurs jours, plusieurs fois, puis il fume du shit et il a volĂ© des jeux de Playstation. C’est trop. Il fait exploser le cadre. Du coup c’est la fin de la prise en charge spĂ©cialisĂ©e. LĂ , ça devient trop spĂ©cial en quelque sorte. Un jeune qui fume et qui choure des jeux de playstation c’est trop spĂ©cialisĂ©, c’est trop technique. En tous cas ils disent avoir fait beaucoup. Hein Basile, on en a essayĂ© des choses ! Des choses pour ne pas qu’il fume, pour ne pas qu’il casse les vitres, pour ne pas qu’il sorte la nuit, pour ne pas qu’il se batte. Mais rien Ă  faire, tout a Ă©chouĂ©, c’est le degrĂ© zĂ©ro de la rĂ©ussite.

L’éduc dit qu’ils ont essayĂ© de l’amener devant un addictologue pour le cannabis. Un mĂ©decin spĂ©cialisĂ© d’une cinquantaine d’annĂ©es, une longue carriĂšre dans l’accompagnement des jeunes spĂ©ciaux et des conduites spĂ©ciales. Basile dit que l’addictologue ne comprenait rien Ă  ses histoires. Le sourire empathique de la cheffe de service laisse deviner qu’elle pense prĂ©cisĂ©ment le contraire. Que lui, Basile, ne comprend pas bien la situation dans laquelle il est embarquĂ©, qu’il ne maĂźtrise pas vraiment les tenants et les aboutissants du petit jeu d’ĂȘtre jeune. C’est grave de fumer du cannabis dĂšs le matin Ă  ton Ăąge ! Pour ta santĂ© mais aussi pour ta vie sociale ! Évidemment, de ce point de vue lĂ , ça a l’air extrĂȘmement chiant de comprendre la situation.

Et puis il y a eu toutes ces fugues. La psychologue parle de voyage pathologique. MĂȘme pas le privilĂšge d’avoir fait du tourisme. De l’errance sans but, un Ă©garement total et sans motifs apparents. Des dĂ©parts rĂ©currents pour la Suisse en fraudant le TER jusqu’à GenĂšve, c’est incomprĂ©hensible. Et Basile n’en dit pas le moindre mot. C’est le grand marĂ©cage de l’incomprĂ©hension. Tous les actes de Basile semblent opaques dans leurs bouches. Et, de ne jamais rien comprendre Ă  ce que fait une personne, ça la rend progressivement Ă©trange, lointaine, flippante. J’écoute passivement en tĂąchant de ne rien retenir de tout ce qui m’est racontĂ©. L’éducateur insiste sur le fait que ça a Ă©tĂ© trĂšs dur pour eux, pour lui, et pour l’ensemble de ses collĂšgues. Il vide son sac. Il a l’air fatiguĂ©. L’institution l’a Ă©puisĂ©. Il ne s’adresse plus du tout Ă  Basile qui s’emmerde dorĂ©navant profondĂ©ment dans cette concertation.

Puis l’équipe Ă©ducative a voulu renforcer le cadre, le rendre plus strict. La psychologue ajoute, pour ĂȘtre plus contenant. Et ça a commencĂ© Ă  devenir vraiment difficile Ă  ce moment-lĂ , puis carrĂ©ment chiant pour tout le monde. La cheffe de service raconte les insultes courantes, les claquages de portes, les coups de poing dans les murs et les frais que tout cela engendre. Basile a clivĂ© l’équipe, c’est Ă  dire qu’il montait les un.e.s contre les autres, racontant que telle Ă©ducatrice lui avait accordĂ© le fait de fumer Ă  la fenĂȘtre, que telle autre lui avait autorisĂ© une sortie. Alors sur fond de confusion ça foutait le bordel entre les professionnel.les. Le genre de stratĂ©gie qui permet d’avoir un peu la paix j’imagine, mais qui finit Ă©videmment par te foutre tout le monde Ă  dos. Donc toute l’équipe avait quelque chose Ă  lui reprocher. Les reproches Ă©taient de moins en moins professionnels, de plus en plus personnels. Chacun y allait de sa petite dĂ©ception. Le tableau Ă©tait cohĂ©rent, Basile Ă©tait un emmerdeur, il avait importunĂ© le dispositif par tous les bords, il le faisait craquer. La fin de la prise en charge annonçait un peu de repos Ă  l’équipe, Ă  l’institution. On te souhaite le meilleur pour la suite !

Basile avait fait son travail de jeune spĂ©cial, et eux avaient tenu coĂ»te que coĂ»te le rĂŽle d’adultes spĂ©cialisĂ©.e.s dans la jeunesse spĂ©ciale. Tout le monde avait jouĂ© le jeu, et c’était le jour des adieux. Tout ça avait l’allure d’une belle foirade. Basile ne souhaitait plus parler Ă  personne, et ne dit au revoir Ă  aucun.e Ă©ducateur.trice. L’équipe nous faisait de petits signes de la main sur le parking lorsque nous nous Ă©loignions. Je me demandais comment je me serais dĂ©merdĂ© Ă  leur place. Est-ce vraiment un mĂ©tier de passer plusieurs annĂ©es aux cĂŽtĂ©s de quelqu’un pour finir par ne mĂȘme pas se dire au revoir ? Au nom de quoi les Ă©ducateurs deviennent des gens Ă  qui l’on n’a mĂȘme pas envie de dire au revoir ? Quelques jours plus tard, je tombais sur un livre de Fernand Deligny, Les enfants ont des oreilles, oĂč l’auteur s’adresse aux Ă©ducatrices et Ă©ducateurs de son temps. Il leur dit :

Vos moindres gestes, vos moindres intentions ne sont qu’un reflet de ce « pour-ne-pas Â» (pour ne pas qu’ils mentent, pour ne pas qu’ils cassent) qui vous obsĂšde et justifie votre fonction dont vous tirez peu de consolations car elle est piteusement rĂ©munĂ©rĂ©e. Nous, les autres, on ne vous en veut pas. Au contraire. Nous puisons une partie de nos forces dans votre rancune Ă  notre Ă©gard. Nous savons bien qu’il nous faut servir de paratonnerre aux agressivitĂ©s qui s’amĂšnent derriĂšre les fonts bosselĂ©s poussĂ©es par les vents rĂ©guliers de huit et de quatorze heures. Mais, somme toute, on est content que ça soit difficile et si on supporte mal les taudis, la misĂšre et la prĂ©tention rengorgĂ©e de certains parents, les gosses, quels qu’ils soient, sont nos amis.

P.-S.

Article paru dans le Couac n°12, au printemps 2021.

En complĂ©ment…




Source: Lenumerozero.info