Novembre 28, 2022
Par Lundi matin
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Le mardi 15 juin 2021 Ă  l’aube, un cortĂšge de gardes mobiles, de gendarmes et d’encagoulĂ©s de la milice antiterroriste de l’ouest-parisien ont investi un petit hameau de la commune de Gentioux, en Creuse, sur le plateau de Millevaches [1]. Cette petite bourgade de 350 Ăąmes jusqu’ici surtout connue pour son monument aux morts anti-militariste, s’est rĂ©veillĂ©e brutalement avec l’annonce de l’arrestation musclĂ©e de l’institutrice de l’école communale, Ă  trois semaines Ă  peine de son dĂ©part Ă  la retraite. L’ex-institutrice la plus tristement cĂ©lĂšbre du centre de la France a choisi de nous partager son rĂ©cit de ces derniers mois, ainsi qu’une partie de son interview chez Radio VassiviĂšre.

Rappel des faits

Le 15 juin 2021, dans plusieurs endroits du Limousin, la police antiterroriste interpelait une dizaine de personnes en Creuse et dans la Haute-Vienne. Douze personnes Ă©taient perquisitionnĂ©es, six placĂ©es en garde Ă  vue dont certaines pendant 4 jours, trois seront mises en examen sous contrĂŽle judiciaire. Les faits instruits dans l’enquĂȘte menant Ă  ces arrestations sont, d’une part, des incendies qui ont eu lieu dĂ©but 2020 Ă  Limoges sur des vĂ©hicules Enedis avec des revendications taguĂ©es contre le dĂ©ploiement des compteurs Linky et, d’autre part, dĂ©but 2021, prĂšs de Limoges, l’incendie du relais des Cars sur des Ă©metteurs de tĂ©lĂ©vision et de tĂ©lĂ©phonie. Les accusations vont de “destructions en bande organisĂ©e” Ă  « participation Ă  un groupement formĂ© ou une entente Ă©tablie en vue de la prĂ©paration (
) d’un ou plusieurs crimes ou dĂ©lits punis de 10 ans d’emprisonnement Â» soit la fumeuse “association de malfaiteurs”.

DaniĂšle : Tu es Ă  la retraite depuis un an. Tu as Ă©tĂ© toute ta carriĂšre institutrice, impliquĂ©e syndicalement et dans la vie locale. Ta sensibilitĂ© pour le vivant t’a amenĂ©e Ă  t’intĂ©resser Ă  des problĂ©matiques rangĂ©es sous l’étiquette de l’écologie. Tu chantes dans des chorales qui donnent de la voix Ă  ces problĂ©matiques. Il y a quinze mois, le 15 juin 2021, tu as Ă©tĂ© violemment interpellĂ©e chez toi avant d’ĂȘtre mise en examen sous le chef d’inculpation d’association de malfaiteurs. Est-ce que tu peux nous dĂ©crire les conditions de ton arrestation ?
Marie-Claire : Le 15 juin 2021 Ă  6h15 du matin, je dormais encore. Je m’apprĂȘtais Ă  me rĂ©veiller et Ă  aller Ă  l’école pour une derniĂšre ligne droite avant ma retraite, puisque c’était trois semaines avant les vacances scolaires et la fin de ma carriĂšre. J’ai entendu des cris dehors. Je me suis levĂ©e et ai regardĂ© par la fenĂȘtre. J’ai vu un spectacle ahurissant. Le hameau Ă©tait rempli de gens en uniformes, surarmĂ©s, avec des cagoules. Un mauvais cauchemar en somme. Mais ce n’était pas un cauchemar ; c’était bien chez moi, enfin dans mon hameau, que ça se passait. J’ai eu trĂšs peur. J’ai compris que c’était chez mon voisin que ça hurlait. Je suis descendue, paniquĂ©e, en imaginant le pire. Je suis sortie et dans le mĂȘme temps des policiers sont arrivĂ©s Ă  ma porte. J’ai demandĂ© : « Qu’est-ce qu’il se passe, enfin ? Â». On m’a attrapĂ©e, rentrĂ©e dans la maison, mis les menottes, assise sur mon canapĂ© et je me suis dit : « Ouf ! Ce n’est pas mon voisin. Il n’y a pas eu de malheur en fait ! Â». Je crois que la redescente a Ă©tĂ© salutaire pour moi. Je ne suis pas retournĂ©e en panique et mon cerveau s’est dĂ©connectĂ© en fait. Cette situation Ă©tait tellement surrĂ©aliste Mon voisin avait Ă©tĂ©, par erreur, braquĂ© au petit matin, sommĂ© de se jeter Ă  terre avec les mains sur la tĂȘte. Il s’apprĂȘtait Ă  partir pour une dure journĂ©e de tondeur de moutons. Comme il l’a expliquĂ© par la suite, une part de lui est morte ce matin-lĂ  oĂč les policiers, si sĂ»rs d’eux, l’ont traumatisĂ© Ă  vie en croyant pĂ©nĂ©trer chez moi. De mon cĂŽtĂ©, je ne comprenais pas du tout ce qu’ils faisaient chez moi, pourquoi il y avait autant de monde, pourquoi ils m’avaient mis les menottes. On m’a lu un chef d’inculpation avec toutes les accusations. Je ne comprenais absolument rien de ce qui se passait. Ce qui m’importait sur le coup c’était de demander : « Vous faites quoi ? Pourquoi vous ĂȘtes chez moi ? Â» et on me rĂ©pondait « Ouh ! lala ! Mais madame si on est lĂ  ce n’est pas pour rien ! On sait tout, vous ĂȘtes au courant forcĂ©ment. Â» Je ne comprenais rien Ă  rien. J’ai demandĂ© : 
« Mais vous faites quoi lĂ  ? 

— On va perquisitionner et vous emmener Â».
 Alors j’ai dit : « Non, non, lĂ , il faut que j’aille Ă  l’école ! Â» ce qui a dĂ©clenchĂ© des Ă©clats de rire dans les uniformes et ils ont continuĂ© :
« Vous savez, ce qu’il vous arrive c’est grave, l’école n’est pas la prioritĂ©.

—  Oui mais moi je suis directrice d’école et on m’attend Â».
Devant mon insistance, ils ont appelĂ© l’inspection de l’éducation nationale pour prĂ©venir. J’étais obnubilĂ©e par cette histoire qu’il fallait que je prĂ©vienne, que je ne pouvais pas quitter l’école comme ça. C’était un mardi matin en pleine semaine.
Donc il y a eu la perquisition de la maison qui a durĂ© des heures et des heures. Il fallait que je suive. Ils me posaient des questions, je ne rĂ©pondais pas forcĂ©ment. Il fallait que je suive parce que je devais ĂȘtre prĂ©sente et tĂ©moin de ce qu’ils fouillaient, prenaient pour mettre dans les scellĂ©s. Tout un protocole complĂštement dingue qu’on voit dans les films ou qu’on lit dans les livres. C’est Ă  ce moment-lĂ , en observant, que j’ai rĂ©alisĂ© qu’il y avait la SDAT (sous direction de l’antiterrorisme), le PSIG d’Aubusson, la police judiciaire. J’ai appris plus tard qu’il y avait des gendarmes qui barraient les routes d’accĂšs au hameau. Cette opĂ©ration avait commencĂ© trĂšs tĂŽt dans la nuit.
AprĂšs on m’a emmenĂ©e Ă  Limoges, menottĂ©e dans le dos pour un voyage de 1h30 avec dĂ©viations et erreurs d’itinĂ©raire grĂące Ă  l’abus de confiance en un GPS de la part de personnes ne connaissant pas le territoire. Il y avait beaucoup de gens rassemblĂ©s dans le hameau et qui Ă©taient apparemment trĂšs choquĂ©s de ce qu’il m’arrivait. Et ça m’a fait du bien de les voir. Je me suis dit okay ils m’emmĂšnent Ă  Limoges, trĂšs bien, on va suivre, ça va se rĂ©gler, qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie. Mais pas du tout puisqu’à Limoges je suis restĂ©e quatre jours en garde Ă  vue, sous l’ancien rĂ©gime de l’antiterrorisme qui est maintenant passĂ© dans le droit commun. Et on m’a interrogĂ©e longuement. J’ai Ă©tĂ© accompagnĂ©e par un avocat qui m’a beaucoup soutenue et qui m’a demandĂ© de garder le silence. Je ne comprenais rien de ce qu’on me disait et je ne connaissais rien de ce dossier. C’est un droit de garder le silence en garde Ă  vue et je le conseille vivement Ă  tout le monde parce qu’on est dans un Ă©tat psychologique de choc, on ne sait pas de quoi on nous parle et parce que l’avocat ne connaĂźt pas le dossier lui non plus. Il n’y a que les policiers, en face, qui connaissent le dossier, qui essaient de piĂ©ger les gens jusqu’à ce qu’ils s’accusent eux-mĂȘmes. C‘est vraiment un travail de psychologie sur les gens et on n’est pas Ă  armes Ă©gales avec eux. On est en Ă©tat de choc, on n’est pas formĂ© ni pour manipuler les gens ni pour rĂ©sister Ă  ces stratĂ©gies de manipulation.
A la sortie de ma garde Ă  vue, la juge, aprĂšs avoir entendu un rĂ©sumĂ© de l’affaire par la police, m’a mise en examen sous contrĂŽle judiciaire pour association de malfaiteurs. C’est-Ă -dire qu’on a des amis qui sont peut-ĂȘtre impliquĂ©s dans des actions, des dĂ©lits, qui se retrouvent au centre d’une enquĂȘte et on peut ĂȘtre accusĂ© d’association de malfaiteurs. Ce mot fait trĂšs trĂšs peur mais ça peut arriver Ă  tout le monde. C’est, pour reprendre un terme que l’on a beaucoup entendu dans un autre contexte, ce que j’appelle “cas contact d’un cas suspect” !
DaniĂšle : A l’occasion de cette affaire tu as dĂ©couvert que tu as fait l’objet, pendant plusieurs mois avant l’arrestation, d’une surveillance policiĂšre particuliĂšre.
Marie-Claire : Dans les interrogatoires, pendant les 4 jours de garde Ă  vue, on commence Ă  comprendre pourquoi on est lĂ , quelle est la logique du rĂ©cit policier qui fait qu’on est venu m’arrĂȘter. MĂȘme si ça paraĂźt dĂ©lirant, il faut essayer de comprendre leur logique Ă  eux, ce qu’ils se sont racontĂ©s pour aller me chercher, moi. Et effectivement, on s’aperçoit qu’on a Ă©tĂ© surveillĂ©. Et puis aprĂšs, en ayant accĂšs au dossier – puisqu’en tant que mis en examen on a accĂšs au dossier de l’instruction – il y a une autre violence : on a Ă©tĂ© suivi, Ă©coutĂ©, les courriers Ă©ventuellement lus, les domiciles des amis chez qui on Ă©tait sur Ă©coute, les voitures, les tĂ©lĂ©phones. Je me suis aperçue que des policiers de la SDAT Ă©taient envoyĂ©s Ă  Limoges pour suivre les manifestations. La SDAT – sous direction de l’antiterrorisme – on voit tout de suite des trucs horribles, les attentats, des massacres. Mais il faut savoir qu’il y a un tiers des effectifs qui est dĂ©diĂ© Ă  la surveillance des militants notamment ceux qu’ils disent d’ultragauche et/ou Ă©cologistes. Alors les agents de la SDAT suivent des gens en manifestation pour voir leur attitude, leurs liens avec d’autres. Ils font du renseignement. Il s’agit de manifestations autorisĂ©es, oĂč je suis allĂ©e, pour la dĂ©fense des retraites, du service public, du climat, oĂč en gĂ©nĂ©ral je chante. D’ailleurs la rĂ©colte Ă©tait maigre : on n’a rien su me reprocher durant ces manifestations.
DaniĂšle : AprĂšs la garde Ă  vue, tu as pu retourner chez toi, placĂ©e sous contrĂŽle judiciaire. De quelles contraintes il s’est agi jusqu’à maintenant ? Tu as fait plusieurs fois appel pour obtenir la levĂ©e de ce contrĂŽle. Peux-tu nous dire ce que ça implique de vivre avec ça ?
Marie-Claire : Quand je suis sortie de garde Ă  vue, j’ai Ă©tĂ© placĂ©e sous un contrĂŽle judiciaire sĂ©vĂšre : je ne pouvais pas sortir du dĂ©partement de la Creuse, or j’habite Ă  la frontiĂšre de trois dĂ©partements – Creuse, CorrĂšze, Haute-Vienne et quand on habite sur le plateau de Millevaches, la vie sociale, Ă©conomique, relationnelle, etc. se dĂ©roule sur les trois dĂ©partements. D’ailleurs ma fille et mon petit-fils habitent Ă  10 km
 en CorrĂšze. Donc je ne pouvais pas aller voir ma fille ni mon petit fils ; je ne pouvais pas aller au marchĂ© Ă  Eymoutiers (tout le plateau y va au marchĂ©), au cinĂ©ma Art et essai, Ă  la piscine sans chlore de Saint-LĂ©onard-de-Noblat, bref, c’était assez cauchemardesque. J’avais une vision trĂšs traumatisante du territoire avec la Creuse et moi tout au bout, tout prĂšs du barbelĂ© qui entourait ce dĂ©partement. Je n’avais pas le droit de participer Ă  des manifestations sur la voie publique, je n’avais pas le droit de voire cinq personnes dont deux inculpĂ©.e.s et trois qui ne le sont pas, qui avaient le droit d’aller oĂč ils voulaient mais je ne pouvais pas avoir de contact avec ces gens qui ne sont d’ailleurs pas dans mon cercle d’amis. Je devais Ă©galement pointer tous les quinze jours Ă  la gendarmerie de Gentioux. Je crois que je n’ai rien oubliĂ©. Ça a durĂ© six mois. On a fait plusieurs demandes avec mes avocats pour lever ce contrĂŽle judiciaire, ça a Ă©tĂ© refusĂ© Ă  chaque fois. En faisant appel on a obtenu quelques miettes au fur et Ă  mesure. Les quelques miettes c’était : d’accord vous pouvez aller partout mais pas en Haute-Vienne. LĂ , l’image de mon territoire s’est transformĂ©e en un vaste espace avec un trou Ă  la place de la Haute-Vienne. Je pouvais quand mĂȘme participer Ă  un concert de chorale, la juge ayant prĂ©cisĂ© que manifestation publique ne voulait pas dire un concert de chorale dans la rue ou une place publique ce qui me permettait de continuer Ă  chanter et Ă  pratiquer une activitĂ© culturelle que j’adore. Le reste n’avait pas bougĂ©. Puis derniĂšrement, ça c’est un peu allĂ©gĂ© de nouveau : je peux aller partout, en France ; avant je pouvais aller Ă  l’étranger et j’avais uniquement la Haute-Vienne d’interdite, maintenant je n’ai plus l’autorisation pour l’étranger ! Ce sont des Ă©critures. Ils ne se rendent pas compte qu’en nous donnant quelque chose ils nous en enlĂšvent ; ça c’est
 la justice ! Et je dois pointer seulement une fois par mois Ă  Gentioux, ce qui tombe bien parce qu’il n’y a pas souvent de fonctionnaires Ă  la gendarmerie de Gentioux et c’est assez difficile pour pouvoir signer le contrĂŽle judiciaire. Apparemment la brigade de Gentioux-Pigerolles est « mutualisĂ©e Â» avec Felletin et RoyĂšre-de-VassiviĂšre et, comme partout dans le service public, il y a un manque d’effectifs. Donc, thĂ©oriquement, il y une permanence de 14 Ă  18 heures le mardi mais, souvent, ils sont en opĂ©ration Ă  l’extĂ©rieur, etc. Donc quand j’allais pointer, souvent il n’y avait personne, je devais sonner, ĂȘtre en communication avec Felletin qui me disait « Ah ! C’est pas possible, il faut appeler Â». Donc il faut prendre rendez-vous avec les gendarmes pour signer son contrĂŽle judiciaire !
GĂ©rard : PrĂ©cisons que nous sommes dans un dĂ©partement rural, que Felletin est Ă  25 km de Gentioux et qu’ils ont du mal Ă  mettre en place un contrĂŽle judiciaire avec pointage en gendarmerie. Donc situation kafkaĂŻenne

Marie-Claire : Souvent, ils sont agacĂ©s eux aussi par ça parce qu’ils doivent faire des allers retours juste pour me faire signer, ils doivent trouver des gendarmes qui sont en opĂ©ration ailleurs, je dois revenir le lendemain. Il m’est arrivĂ© de mettre trois jours avant d’avoir un rendez-vous pour pouvoir signer.
Un contrĂŽle judiciaire, thĂ©oriquement, sert pour les besoins de l’enquĂȘte. Donc c’est pour Ă©viter la rĂ©itĂ©ration des faits – avec l’association de malfaiteurs je ne voix pas ce que ça peut ĂȘtre
 il ne faut plus que j’ai d’amis ! Le contrĂŽle judiciaire est aussi mis en place pour Ă©viter une communication entre les inculpĂ©s, la prĂ©paration d’un rĂ©cit commun ou la destruction de preuves. Ce sont des interdictions et des obligations qui sont plus ou moins contraignantes pour les personnes. Il faut savoir que le contrĂŽle judiciaire est appliquĂ© Ă  des gens qui n’ont pas forcĂ©ment une implication Ă©norme dans certains dossiers. On pourrait croire qu’un contrĂŽle judiciaire c’est parce qu’on a des preuves, des Ă©lĂ©ments vraiment importants pour mettre en examen les gens. En fait non ! Il y a eu un glissement de la Justice depuis quelques annĂ©es. Dans la logique de « justice Â», pour ĂȘtre mis en examen, sous contrĂŽle judiciaire, il faudrait que les enquĂȘteurs aient des Ă©lĂ©ments probants. Maintenant il suffit de faisceaux d’indices concordants, des soupçons de corrĂ©lations. C’est trĂšs flou.


GĂ©rard : « des raisons plausibles de supposer que… Â»
Marie-Claire : Exactement ! Le conditionnel est vraiment surexploitĂ©. On met en examen, sous contrĂŽle judiciaire voire en dĂ©tention provisoire des personnes que les renseignements gĂ©nĂ©r« eux Â» dĂ©signent comme potentiellement « activistes Â», sans preuves et en foulant aux pieds joyeusement la prĂ©somption d’innocence. Quand on croit encore Ă  la Justice, Ă  son fonctionnement, on se dit que les gens placĂ©s en dĂ©tention provisoire ont forcĂ©ment Ă©tĂ© pris en flagrant dĂ©lit ou qu’il y a des preuves. Mais non, pas du tout. Les contrĂŽles judiciaires, c’est pareil, il n’y a pas forcĂ©ment de preuves. La garde Ă  vue et les arrestations spectaculaires servent Ă©ventuellement Ă  recueillir des aveux, faire pression sur les gens, les faire craquer. Une perquisition sert Ă  chercher des preuves, Ă  faire du renseignement, Ă  faire des liens entre les gens, les militants, etc. C’est un peu gratuit, le contrĂŽle judiciaire, en France. Sauf que c’est une atteinte Ă  la libertĂ© des gens, c’est une souffrance psychologique, sans compter les arrestations qui sont d’une violence inouĂŻe.
DaniĂšle : On peut dire aussi que c’est une forme de punition avant un jugement qui n’interviendra peut-ĂȘtre que dans plusieurs annĂ©es.
Marie-Claire : Oui, c’est l’idĂ©e. C’est le sentiment qu’on a face Ă  ces mesures arbitraires, injustes. On se dit okay ils nous dĂ©testent. Ils nous dĂ©testent mais pourquoi ? On essaie de s’opposer Ă  une logique mortifĂšre de ce monde, on essaie de dĂ©noncer des abus sur le vivant, sur les gens, le social, etc. On n’est pas de leur bord. C’est une sorte de punition sans jugement, d’avertissement et de menace sur le seul critĂšre de nos opinions politiques qu’on n’avait pas cru utile de taire !
Les journaux s’en donnent Ă  cƓur joie avec des titres terrifiants et des descriptions de personnes qui sont tout aussi claires que s’ils donnaient leurs noms et prĂ©noms. Encore une violence, mĂ©diatique celle-lĂ , tentant de dĂ©molir la rĂ©putation de personnes pour vendre des journaux en flattant du cĂŽtĂ© du manche.
AprĂšs mon arrestation, le directeur acadĂ©mique, m’a suspendue de mes fonctions de directrice d’école et d’enseignante, Ă  titre conservatoire, pour me protĂ©ger et protĂ©ger le service a-t-il prĂ©cisĂ©. Sauf qu’il n’a fait que bafouer la prĂ©somption d’innocence Ă  laquelle j’avais droit et m’a volĂ© ma fin de carriĂšre contre mon avis, celui des Ă©lus de Gentioux-Pigerolles et des parents d’élĂšves qui avaient communiquĂ© Ă  monsieur le directeur acadĂ©mique leur souhait de me voir terminer l’annĂ©e scolaire dans l’école communale.
C’est une telle violence, sur la violence dĂ©jĂ  subie, que je n’ai pas de mots pour dĂ©crire mes sentiments d’alors. Une longue pĂ©riode de dĂ©pression nerveuse et d’abattement a suivi cette dĂ©cision cruelle et inhumaine.


DaniĂšle : En plus de ça pour te dĂ©fendre tu as du dĂ©voiler une partie de ta vie intime en rendant publique le fait que tu avais une relation affective avec une autre personne inculpĂ©e dans cette affaire. Comment tu as vĂ©cu ça ?
Marie-Claire : Comme une autre violence, une Ă©niĂšme violence. Toute cette affaire n’est que violence de la part de la police et de la justice. En ce qui me concerne, je trouve que c’est un vĂ©ritable scandale. On n’est plus dans un État de droit. On ne peut plus sĂ©rieusement croire ni en la dĂ©mocratie ni en la justice de ce pays. C’est une orchestration d’injustice, de pression sur les gens, d’humiliation de la part d’un pouvoir arbitraire et il faut bien qu’on sente ce poids sur la nuque. Tout est fait pour qu’on le sente bien, Ă  chaque instant. Et effectivement, se faire arrĂȘter chez soi, gardĂ©e Ă  vue, mise en examen, placĂ©e sous contrĂŽle judiciaire, et aprĂšs ; qu’est-ce qu’il nous reste pour nous dĂ©fendre ? Alerter l’opinion publique en disant : « Regardez ce qu’il se passe, ce qu’on nous fait Â». Il reste Ă  dĂ©voiler des choses intimes auxquelles ils se sont attaquĂ©es et Ă©taler sa vie. De toute façon, eux, sont allĂ©s gratter dans notre vie. Ils ont fouillĂ© partout alors on le publie aussi parce qu’il faut que les gens comprennent ce qu’il nous est arrivĂ©. C’est difficile de garder dans l’intimitĂ© les choses qui ont Ă©tĂ© violĂ©es par la police et la justice, et de demander aux gens de comprendre qu’on est dans une situation terrible. En fait on est obligĂ© Ă  un moment d’expliquer aux gens que dans toutes ces violences et ces injustices, il y a encore une violence et une injustice supplĂ©mentaire. Nous avions une relation amoureuse depuis trois ans Anne et moi. Pourquoi la justice a-t-elle utilisĂ© cette information pour faire pression sur nous deux ? Serait-ce de l’homophobie, l’occasion de profiter d’une situation ? Depuis plus de 16 mois, je n’ai pas pu revoir Anne mise en examen elle aussi. Comment peut-on justifier de sĂ©parer deux personnes qui s’aiment, briser leur vie pendant des mois, des annĂ©es peut-ĂȘtre sans mĂȘme leur permettre de s’expliquer sur les faits qui leur sont reprochĂ©s ?
Pendant un an la justice n’a pas eu le temps de nous entendre et mĂȘme aprĂšs un premier interrogatoire elle continue Ă  nous broyer en silence. Notre relation amoureuse n’est sans
doute pas conforme au modĂšle de la famille nuclĂ©aire hĂ©tĂ©ronormĂ©e et peut-ĂȘtre paie-t-on pour ça aussi, en 2022, en France, comme beaucoup de personnes qui pensent et vivent diffĂ©remment de la norme dominante ?
Nous sommes des victimes parmi tant d’autres de cette machine Ă  Ă©laguer tout ce qui dĂ©passe.
Cette souffrance qui nous est infligĂ©e depuis trop longtemps maintenant, nous avons dĂ©cidĂ© de la rendre publique parce que cette situation n’est plus tenable pour nous. C’est notre intimitĂ© que l’on jette en pĂąture parce qu’on n’a plus le choix, parce qu’on nous la refuse.
Oui c’est, avec toute la retenue que je peux avoir, car malgrĂ© ce qu’ils disent – ils m’ont classĂ©e dans les ultra je n’sais pas quoi – je suis quand mĂȘme une personne assez rĂ©servĂ©e et raisonnable, mais c’est une colĂšre qui est en train de monter par rapport Ă  toute cette injustice, Ă  cette mise en scĂšne, Ă  cette violence. Et jusqu’à quand ? Ça fait seize mois ! Mais quand est-ce qu’on me lĂąche ?
DaniĂšle : Et, lĂ , tu as dĂ©posĂ© un nouvel appel pour la levĂ©e du contrĂŽle judiciaire.
Marie-Claire : Il sera examinĂ© en chambre de l’instruction le 27 octobre. J’ai Ă©tĂ© interrogĂ©e par la juge. Elle m’a questionnĂ©e longuement, plus de deux heures, sur tous les points qui me concernent dans le dossier et qui finalement sont assez peu nombreux. Sur un dossier qui fait presque 8 000 pages, je crois qu’il y avait 43 points, enfin c’est une recherche de mots-clef : il y a 43 mots ou choses qui font penser que peut-ĂȘtre
 j’étais au courant ou je connaissais des gens. Donc l’interrogatoire pour moi s’était bien dĂ©roulĂ©. J’avais pu, Ă  l’aide de mes avocats, m’expliquer et renverser tout le rĂ©cit policier. Parce que quand on vous dit « Ah ! Vous avez parlĂ© du vent au tĂ©lĂ©phone, c’était dans le mail de revendication Â», lĂ  j’ai dit Ă  la juge : « Beaucoup de gens parlent du vent, qu’il y en ait ou pas, c’est un mot assez courant. Â» Et tout Ă  l’avenant. Vraiment le fil est mince pour faire des raccords entre mes propos, mes blagues et cette affaire. Mais voilĂ , c’est leur logique, c’est le rĂ©cit policier, c’est le but. Donc je suis sortie du bureau de la juge assez confiante en me disant, ça y est on s’est expliquĂ©, c’est bon. On a fait une demande de levĂ©e de contrĂŽle judiciaire aprĂšs cet interrogatoire, demande qui a Ă©tĂ© refusĂ©e. C’est Ă  cette occasion que la juge a allĂ©gĂ© un peu le contrĂŽle judiciaire en autorisant la France entiĂšre et en me faisant pointer une fois par mois mais en m’interdisant toujours de manifester et de voir 5 personnes dont mon amie. Donc on a fait appel, Ă©videmment. Je ne veux pas de miettes. Je veux seulement que la juge prenne le temps de lire ce dossier et qu’elle en conclut ce qu’elle doit en conclure : que je n’ai rien Ă  faire lĂ -dedans. Et tout ce cinĂ©ma depuis seize mois, c’est tout bonnement scandaleux.

OĂč en est-on aujourd’hui ?

La chambre de l’instruction a dĂ©cidĂ© le 27 octobre 2022 de lever mon contrĂŽle judiciaire et dans la foulĂ©e la juge a ordonnĂ© la restitution du dernier scellĂ© (sur 12) encore maintenu, Ă  savoir mon ordinateur.

Mon amie a vu son contrĂŽle judiciaire allĂ©gĂ© et nous pouvons donc nous revoir. Il aura fallut plus de 16 mois pour obtenir ce qui Ă©tait pour moi le minimum d’un point de vue humain !

Je suis toujours mise en examen pour association de malfaiteurs en attente d’un procùs ou d’un non-lieu.

J’ai eu la chance d’avoir beaucoup de soutien autour de moi. C’est grĂące Ă  toutes ces personnes impliquĂ©es dans notre calvaire et notre dĂ©fense que nous avons tenu mon amie et moi pendant presque un an et demie sans pouvoir communiquer alors que nous avions une relation amoureuse depuis trois ans.

J’ai perdu beaucoup de points de vie dans cette histoire et vais sans doute mettre beaucoup de temps Ă  retrouver mes capacitĂ©s physiques et surtout psychologiques.

Ces mĂ©thodes sont dignes d’un Etat qui bafoue le droit d’opinion et qui ne supporte aucune contestation. Mais ces mĂ©thodes deviennent banales Ă  force d’ĂȘtre utilisĂ©es contre tous les militants surtout s’ils sont de gauche avec un penchant vers l’écologie. Personne aujourd’hui ne peut se dire Ă  l’abri d’une arrestation arbitraire et d’une mise en examen avec comme seuls indices ses opinions politiques.

Je voulais partager cette expĂ©rience tellement incroyable pour la plupart des gens que j’ai besoin de l’écrire et de la raconter, de dĂ©noncer encore et encore cet acharnement policiaro-judiciaire sur des personnes dont les opinions politiques dĂ©rangent le pouvoir et/ou la logique capitaliste. La stratĂ©gie utilisĂ©e est la terreur, avec une mise en scĂšne dĂ©lirante lors des arrestations, des moyens dĂ©mesurĂ©s, un budget incroyable qui serait tellement utile ailleurs et puis des mois et des mois de privation ou de limitation de libertĂ© qui feront dire Ă  certain.es qu’« il n’y a pas de fumĂ©e sans feu quand mĂȘme depuis le temps … Â» et le tour mĂ©diatique est jouĂ© !

Et pendant ce temps-là, les puissants peuvent continuer tranquillement à détruire la vie en toute impunité.

Merci encore à toutes les personnes qui nous ont soutenu sans réserve et qui ont donné de leur temps pour freiner la machine infernale qui essaie de nous broyer.

Le combat n’est pas fini et il nous faudra encore beaucoup de force pour cette affaire comme pour les nombreux autres scandales en cours ou à venir.

La criminalisation des mouvements écologistes légitimée par des lois de plus en plus liberticides

La terre chauffe, la violence contre les plus faibles s’accentue, les dĂ©lires industriels grossissent mais devant l’évidence de plus en plus visible de la folie du capitalisme… on muselle, on Ă©crase, on dĂ©fait les liens, on criminalise Ă  tout va.

Si tout l’argent et tout le pouvoir que l’on met Ă  faire taire ceux et celles qui essaient de sauver la vie Ă©taient utilisĂ©s pour le bien commun, l’espoir serait encore permis. Il est si tard… On est au contraire encore Ă  accĂ©lĂ©rer dans la mauvaise direction et Ă  remettre Ă  grands coups de bottes les lucides dans le droit chemin qui nous mĂšnera tous dans le prĂ©cipice – et d’abord les plus fragiles !

Les vĂ©ritables criminels sont nos bourreaux aujourd’hui comme hier.

La criminalisation des mouvements Ă©cologistes n’est pas nouvelle, pas plus que les arrestations arbitraires pour pensĂ©es, orientations politiques, chants, Ă©crits, lectures qui dĂ©rangent un pouvoir qui n’a sans doute pas tout Ă  fait bonne conscience, mais les moyens utilisĂ©s sont de plus en plus redoutables, lĂ©gitimĂ©s par des lois de plus en plus liberticides.

On ne veut voir qu’une tĂȘte, devant sa tĂ©lĂ© le soir… Dormez braves gens, fermez vos gueules, on s’occupe du reste !

Et quand tous les fonctionnaires aux ordres s’acharnent Ă  fabriquer de la rumeur Ă  partir d’autres rumeurs et Ă  en rajouter une louche Ă  chaque fois qu’ils le peuvent, on voit enfermer dans un carcan d’injustices, de pressions et de tentatives de destruction, des ĂȘtres humains dont les seules fautes sont finalement d’avoir une conscience sociale, Ă©cologique et de tout simplement se prĂ©occuper de la vie en gĂ©nĂ©ral.

À celles et ceux qui avaient encore quelques illusions sur la libertĂ© d’expression et de pensĂ©e de notre « dĂ©mocratie Â» ou « Ă‰tat de droit Â», l’État, aidĂ© de toutes ses forces de rĂ©pression, appuyĂ© par une presse dĂ©complexĂ©e vis-Ă -vis de la dĂ©ontologie et des fonctionnaires zĂ©lĂ©s qui devancent la justice, cet État donc, vient de faire la dĂ©monstration encore une fois de la dĂ©rive totalitaire dans laquelle il entraĂźne ce pays.

Marie-Claire, arrĂȘtĂ©e brutalement le 15 juin 2021 Ă  son domicile, gardĂ©e Ă  vue pendant 4 jours, mise en examen et sous contrĂŽle judiciaire, suspendue par sa hiĂ©rarchie, privĂ©e de relation avec son amie pendant plus de 16 mois (et en attente d’un jugement ou d’un non-lieu)




Source: Lundi.am