Juin 7, 2021
Par Lundi matin
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A Cali, épicentre de la contestation contre le gouvernement de droite de Duque et le narco-État uribiste, l’autorité de l’État est remise en question, tandis que se construisent une conscience collective et un réel pouvoir populaire. Les paysans indigènes convergent vers les points de résistance dans les quartiers et la multitude opprimée se manifeste, se réapproprie son territoire. Les bases d’une révolution sont posées. Les jeunes délaissés par l’État trouvent une reconnaissance en première ligne. Ils s’engagent et risquent leurs vies pour défendre les rêves d’une Colombie plus juste, alors que la répression des forces étatiques et para-étatiques s’intensifie. Chaque nuit, de nouveaux cas d’assassinats sont signalés et plusieurs ONG ont dénoncé la découverte de fosses communes.

Depuis le début de la grève nationale, la ville de Santiago de Cali, capitale du Valle del Cauca, dans le sud-ouest du pays, est devenue la capitale de la résistance colombienne. Le 28 avril, les foules ont convergé des quartiers vers le centre. Des banques et des supermarchés ont été pillés, les manifestants ont occupé l’espace, renversé la statue de Sebastián Belalcázar, le libérateur de Cali. Ils se sont emparés de la ville, ne serait-ce que pour quelques heures. Quelques heures qui ont marqué le symbole que Cali allait devenir. Épicentre de la grève nationale.




La réponse des autorités, contestées, ne s’est pas fait attendre. Le maire de Cali, la gouverneure du Valle del Cauca et le président Ivan Duque lui-même ont exigé la répression et la judiciarisation maximales du mouvement social. En quelques jours, l’armée a pris le contrôle de la ville, aux mains du général Zapateiro. Quelques semaines plus tard, des soldats montent encore la garde à la plupart des coins de rue et devant les bâtiments institutionnels. Il convient de mentionner que jusqu’à présent, les personnes assassinées, qui se comptent par dizaines à Cali, et les disparus, par centaines, l’ont été aux mains de la police ou de l’Esmad, la brigade anti-émeute.

’Pour les hommes et les femmes qui sont en première ligne, parce qu’il y a aussi des femmes, et il faut que cela soit clair, le fait d’être en première ligne leur donne accès à une identité totalement nouvelle, qui les rend visibles et leur offre une reconnaissance à l’intérieur et à l’extérieur des quartiers. Des personnes qui étaient auparavant exclues et invisibles ont désormais une raison d’être’, explique Alexandra, psychologue et habitante de Yumbo, dans la banlieue de Cali. La résistance s’est organisée depuis les quartiers sud. Les points de rencontre et de lutte ont été rebaptisés : Puerto Resistencia, Glorieta a la lucha, Portada a la libertad, Loma de la dignidad…




En première ligne des manifestations et dans le cadre des cuisines communautaires, une chaîne de solidarité, une conscience politique et sociale s’est dessinée. La communauté s’organise, alimente le collectif avec des dons de nourriture, de vêtements, de matériel médical, parfois de cocktails Molotov. ’Il s’agit d’un soulèvement populaire spontané, sans planification ni expérience préalable’, précise Alexandra. ’Ceux qui ne descendent pas à proprement parler dans la rue ont cherché d’autres moyens de soutenir la mobilisation. Il y a un éveil certain. Les voisins sortent et applaudissent depuis leurs portes et fenêtres. Ils ouvrent la porte aux jeunes quand c’est nécessaire pour les aider à fuir la police’.

Dans les petits commerces ou les échoppes installées dans les rues, des repas sont préparés et distribués à toutes les personnes présentes. Des files d’attente se forment, car pour beaucoup, c’est le seul repas quotidien. Des activités culturelles et des ateliers sont organisés. Une conscience politique se construit et s’affirme, autour des histoires personnelles et de l’expérience collective de la lutte. Lors d’un atelier d’écriture dans le quartier de la Luna, Monica fait le constat suivant : ’Il y a beaucoup d’injustice, beaucoup de racisme, beaucoup de discrimination, beaucoup de classisme. Ce sont des choses auxquelles il faut réfléchir, dont il faut se souvenir. Ce que nous vivons est une opportunité historique. Nous sommes en train de changer la réalité. Cette mobilisation a permis de parvenir à des résultats que même le congrès n’avait jamais obtenus auparavant. Renverser les réformes, les ministres…’. ’Nous devons réclamer que le Congrès vienne dans les différentes villes et écoute le ressenti des gens. Sur les points de résistance, nous devons devenir des constituants primaires, là où réside la souveraineté et le pouvoir du pays, depuis les quartiers’.




Pendant ce temps, dans les campagnes, dans tout le Valle del Cauca, les axes routiers sont bloqués. Et comme la violence étatique s’est déplacée des campagnes vers les villes, à Cali, la garde indigène s’est invitée pour apporter son savoir-faire en matière de résistance. Les paysans, auto-organisés dans une Minga indigène et dans le Conseil régional indigène du Cauca (CRIC) depuis des décennies, se sont rendus à la ville pour soutenir la grève et défendre les manifestants réprimés. Une convergence des luttes. ’Minga est un mot qui vient du quechua’, explique Marlón, qui a quitté il y a deux ans un village du département voisin de Huila pour tenter sa chance à Cali. ’C’est un rassemblement collectif, un travail communautaire pour le bien commun, une lutte auto-organisée pour le bénéfice de tous’.

Le campus d’Univalle, la seule université publique de Santiago de Cali, est situé au sud de la ville, et est devenu un espace essentiel pour fédérer la lutte des quartiers. Un espace d’organisation et de conscientisation politique. Elle joue un rôle clé dans la construction du pouvoir populaire à Cali. Sur de nombreux points de résistance et d’autogestion, l’université du quartier est née : des professeurs ou des étudiants donnent des cours de politique, de sociologie, d’histoire, de biologie… Depuis le point de résistance de la Lune, Santiago, professeur à l’Univalle, explique : ’Nous essayons de récupérer l’Agora ouverte, où l’éducation est pertinente et fonctionnelle pour le développement de notre peuple. Nous devons en faire une expérience constructive pour toutes et tous, en déplaçant les cours dans la rue, où les salles de classe sont les points de résistance’.




Ici, les places à l’université publique sont très rares, et nombreux sont ceux qui veulent étudier mais qui, en raison de leur statut social, n’ont pas accès à l’université. Avant la grève, beaucoup de jeunes se retrouvaient à Univalle, même s’ils ne pouvaient pas entrer dans les amphis. Ces jeunes sont en première ligne du mouvement social, et le droit à l’éducation figure en première ligne des revendications.

Comme partout ailleurs dans le pays, à Cali et dans tout le Valle del Cauca vit une minorité extrêmement élitiste. Mais ici, elle coexiste également avec de fortes communautés indigènes et afro-colombiennes. Dans les zones rurales, il existe un conflit pour la terre profondément enraciné. ’Certaines grandes familles, les plus riches, s’approprient des centaines d’hectares, les laissent inutilisés, non cultivés, tout en privant les communautés du plein usage de leur territoire’, explique Sebastián, étudiant en sciences sociales à Univalle et habitant de Pichindé, une commune rurale de la banlieue de Cali. ’Les grands propriétaires terriens et la bourgeoisie créole cooptent également les institutions, ils gouvernent et imposent leurs intérêts, la police réprime comme ils le souhaitent. Ils sont ouvertement racistes et classistes’.

A Yumbo, au nord de Cali, où vivent également certaines des sphères les plus favorisées de la région, la répression policière a été brutale pour débloquer les voies d’accès à ces ghettos dorés. Des corps de manifestants disparus y ont été retrouvés dans les rivières. Et la Commission interconfessionnelle pour la Justice et la Paix alerte sur ’l’existence de fosses communes dans la municipalité de Yumbo où les corps de nombreux jeunes de Cali sont conduits’. Ils dénoncent ’la responsabilité de la police dans des opérations de nature paramilitaire et manifestement criminelle’ et demandent à l’État de ’procéder à un examen technique avec des experts en médecine légale et la participation d’observateurs internationaux’.

A Ciudad Jardín, un autre quartier privilégié, des civils sont sortis pour tirer sur les paysans de la garde indigène, qui après quelques semaines ont décidé de se retirer, face à ces milices paramilitaires racistes. Après un mois de grève nationale, le 28 mai, Ivan Duque s’est précisément rendu à Ciudad Jardín, pour y rencontrer les habitants de ce quartier réactionnaire et leur annoncer, encore et encore, le déploiement maximal de l’armée, le triple des effectifs déjà présents, dans le Valle del Cauca. Le gouvernement protégera leurs intérêts économiques contre les jeunes vandales pauvres et les paysans indigènes incultes qui veulent reprendre le pouvoir sur leur propre existence et leurs propres territoires.

[Photos : David Mendoza Soler]




Source: Lundi.am