Mai 7, 2021
Par Contretemps
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Ya-Han Chuang, Une minorité modÚle ? Chinois de France et racisme anti-Asiatiques, Paris, La Découverte, 2021.

Depuis l’assassinat du couturier chinois Chaolin Zhang en 2016 Ă  Aubervilliers, les mĂ©dias et les pouvoirs publics ont pris conscience de l’existence d’un racisme anti-Asiatiques au sein de la sociĂ©tĂ© française. L’expression de ces prĂ©jugĂ©s culmine en 2020 lorsque la pandĂ©mie de Covid-19 frappe le monde. La rĂ©vĂ©lation dĂ©complexĂ©e des sentiments antichinois en France dĂ©voile un mĂ©canisme d’essentialisation encore peu Ă©tudiĂ©.

S’appuyant sur une enquĂȘte de terrain au long cours menĂ©e depuis 2009, cet ouvrage dresse un portrait fin des trajectoires migratoires et politiques des populations chinoises en France, ainsi que des mobilisations antiracistes qui ont Ă©mergĂ© au sein de la jeune gĂ©nĂ©ration. En suivant les parcours de Qian, Pierre, Alexandre, Ailing et Lin Chong, le lecteur/ la lectrice arpentera tantĂŽt les rayons des Ă©piceries du quartier de Belleville, tantĂŽt les allĂ©es des marchĂ©s grossistes d’Aubervilliers, en passant par les salons de manucure et les sous-sols qui abritent les ateliers de confection. Dans ces lieux mĂ©connus s’élĂšve la voix d’une nouvelle gĂ©nĂ©ration qui refuse de rester silencieuse et se lance dans une aventure politique inĂ©dite. Trente ans aprĂšs la  Â» Marche pour l’égalitĂ© et contre le racisme « , la contestation de ces jeunes perçu-es comme « Asiatiques Â» peut-elle faire Ă©voluer les regards sur les inĂ©galitĂ©s ethno-raciales au sein de la sociĂ©tĂ© française ?

***

Dimanche 4 septembre 2016, place de la RĂ©publique, Paris. Sous le ciel gris et lourd de l’automne prĂ©coce, plusieurs personnalitĂ©s politiques montent sur scĂšne pour dire leur affliction profonde Ă  la suite du dĂ©cĂšs de Chaolin Zhang, habitant d’Aubervilliers, survenu aprĂšs son agression. Parmi elles : ValĂ©rie PĂ©cresse, prĂ©sidente de la rĂ©gion Île-de-France, StĂ©phane Troussel, prĂ©sident du conseil dĂ©partemental de Seine-Saint-Denis, et Meriem Derkaoui, maire d’Aubervilliers. Cette derniĂšre prend la parole et demande d’arrĂȘter de croire aux prĂ©jugĂ©s et notamment Ă  celui qui prĂ©tend que « les Chinois ont de l’argent ». PrĂšs de moi, trois jeunes hommes de type asiatique Ă©changent en français :

– Oh, lĂ  lĂ  ! soupire l’un d’eux sur un ton ironique, ça sent la sale rĂ©cupĂ©ration politique. À bas les politiciens !

– Bon, rĂ©pond son copain, si on veut influencer la dĂ©cision politique, il faut dialoguer avec eux, non ?

– Enfin, c’est quand mĂȘme bien que les politiciens fassent attention Ă  ces problĂšmes, ajoute la troisiĂšme personne du groupe, sinon tout le monde parle de burkini, mais le burkini, ça ne tue personne !

Tandis qu’ils continuent de discuter, les politiques sur scĂšne promettent la mise en place de nombreux outils pour renforcer la sĂ©curitĂ© – ajout de camĂ©ras de surveillance, augmentation des effectifs de police, des interprĂštes et des personnes chargĂ©es d’accompagner les victimes lors des dĂ©pĂŽts de plainte, etc. – et assurent de leur soutien et leur empathie l’ensemble des Asiatiques :

« Si nous sommes lĂ , affirme StĂ©phane Troussel, c’est pour dire le refus de la violence, mais aussi le refus de la haine et de la stigmatisation de ces prĂ©jugĂ©s racistes. Nous, nous sommes la France, nous aimons la France aussi parce que vous ĂȘtes lĂ . Nous devons rassembler pour faire en sorte que la nation et la sociĂ©tĂ© soient ensemble. »

AprĂšs cette prise de parole, le cortĂšge dĂ©marre. La pluie qui commence Ă  tomber n’entame en rien la dĂ©termination des manifestants qui forment une impressionnante marĂ©e de t-shirts tricolores rappelant les couleurs du drapeau français. Les jeunes gens, garçons et filles,  scandent  tour Ă  tour : « Chaolin Zhang, mort pour rien ; qui sera le prochain ? », « LibertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ©, et
 sĂ©-cu-ri-tĂ© ! » et entonnent les paroles sanglantes de La Marseillaise, d’une voix enthousiaste et rythmĂ©e : « Aux armes, citoyens, formez vos bataillons ; marchons, marchons, qu’un sang impur abreuve nos sillons. » À d’autres endroits du cortĂšge, mĂȘme si les manifestants sont plus ĂągĂ©s et ont du mal Ă  suivre les slogans en français, ils n’hĂ©sitent pas Ă  exprimer leur souhait d’appartenir Ă  la sociĂ©tĂ© française sur leurs pancartes. Sur l’une d’elles, on peut lire « Je veux sortir en toute sĂ©curitĂ© », sur une autre « Vivre, survivre, continuer
 », ou encore « Help ! » Ă©crit sur un Ɠil ensanglantĂ©. Ils agitent des drapeaux français en avançant lentement et toutes sortes d’émotions se lisent sur leur visage : excitation, ras-le-bol, tristesse, colĂšre
 mais surtout, le dĂ©sir d’ĂȘtre perçus et traitĂ©s comme des citoyens Ă  part entiĂšre.

Depuis 2010, Ă  Belleville, la communautĂ© chinoise d’Île-de-France est descendue Ă  plusieurs reprises dans la rue pour protester contre le racisme et la violence dont elle est victime. Trois manifestations transgĂ©nĂ©rationnelles (2010, 2011 et 2016) constituent les premiĂšres bases de son rĂ©pertoire d’actions. Longtemps considĂ©rĂ©e non seulement comme une minoritĂ© « modĂšle », « travailleuse » qui « rĂ©ussit », mais surtout comme une communautĂ© « discrĂšte » et « silencieuse », sa prĂ©sence dans l’espace public a interpellĂ© les mĂ©dias qui tentent dĂ©sormais de saisir les raisons de cette colĂšre. Certains parlent d’un « choc de gĂ©nĂ©rations » et soulignent le clivage entre les « vieux » nĂ©s en Chine et les « jeunes » nĂ©s en France ; d’autres mettent en lumiĂšre les expĂ©riences du racisme ordinaire auquel sont confrontĂ©s ces immigrĂ©s. Quelles que soient les problĂ©matiques abordĂ©es, tous remarquent l’émergence d’une jeune gĂ©nĂ©ration qui brise le silence et s’apprĂȘte Ă  agir pour combattre les prĂ©jugĂ©s racistes qui vont jusqu’à l’agression physique.

Six mois plus tard. Dimanche 2  avril  2017. Toujours sur la place de la RĂ©publique, toujours lors d’un rassemblement organisĂ© par des associations chinoises, mais dans une ambiance bien plus tendue et pleine de perplexitĂ©. Cela fait une semaine que les mĂ©dias parisiens parlent des « Ă©meutes » des jeunes Chinois qui protestent furieusement Ă  la suite du dĂ©cĂšs de Shaoyao Liu, pĂšre de cinq enfants, tuĂ© par balle lors d’une descente de police Ă  son domicile dans le 19e arrondissement. Deux versions circulent sur les rĂ©seaux sociaux : d’un cĂŽtĂ©, la police qui invoque un tir de lĂ©gitime dĂ©fense face Ă  un homme qui aurait tentĂ© d’attaquer les forces de l’ordre avec des ciseaux ; de l’autre, les enfants de Monsieur Liu qui accusent les policiers d’avoir commis une bavure et d’avoir tirĂ© sur leur pĂšre dĂšs leur arrivĂ©e sans aucune raison. Ce dimanche-lĂ , sur la place de la RĂ©publique, les deux points de vue opposĂ©s sont reprĂ©sentĂ©s. Sur scĂšne, une dizaine de prĂ©sidents d’associations de commerçants, accompagnĂ©s par l’ambassadeur de Chine Ă  Paris, appellent la population Ă  faire confiance Ă  la justice française pour trouver la vĂ©ritĂ© ; en contrebas, devant la scĂšne, les participants au rassemblement ne semblent pas convaincus ; ce qu’annonçait dĂ©jĂ  cette banderole accrochĂ©e Ă  un arbre : « Des ciseaux contre un pistolet. La France = pays des droits de l’Homme ? »

Les discours se poursuivent sur scĂšne
 Tout Ă  coup, une centaine de jeunes adolescents surgissent aux abords de la place en formant un cortĂšge. Les poings serrĂ©s, ils crient : « Police : assassins ! Police : assassins ! » Avec dĂ©termination, ils contournent la place, s’engagent rue du Temple oĂč sont garĂ©es une dizaine de voitures de police, et cherchent Ă  entrer en confrontation directe avec les CRS munis de boucliers. Les discours des prĂ©sidents d’associations sont bien sĂ»r interrompus ; l’animateur annonce la fin du rassemblement et demande en chinois aux participants d’évacuer la place par l’autre cĂŽtĂ©. Rue du Temple, les jeunes continuent Ă  scander : « Police assassins ! » en tentant de foncer sur les forces de l’ordre, jusqu’au moment oĂč les CRS dĂ©cident de faire usage de gaz lacrymogĂšnes. ForcĂ©s de se disperser, certains jeunes manifestants courent vers l’autre cĂŽtĂ© de la place en rigolant, comme des collĂ©giens qui auraient rĂ©ussi Ă  piĂ©ger leurs surveillants Ă  la rĂ©crĂ© ; d’autres restent sur place et soutiennent la confrontation en jetant des bouteilles sur les policiers. Devant la sortie du mĂ©tro, une jeune fille pose sur le dos de ma main un autocollant oĂč il est inscrit : « Je suis Chinois. » Cette phrase me rend perplexe. Pense-t-elle que j’ai besoin d’un autocollant pour rappeler au monde que j’ai un visage chinois ? Ce n’est que quelques minutes plus tard, en la voyant donner le mĂȘme autocollant Ă  quelques passants français « blancs », que je comprends qu’il s’agit d’un clin d’Ɠil au slogan « Je suis Charlie » et que la phrase doit pouvoir se traduire ainsi : « S’il vous plaĂźt, soyez solidaires avec nous, les Chinois de France. »

Si les actions collectives des jeunes Asiatiques en 2016 et 2017 ont permis de donner de la visibilitĂ© au racisme anti-Asiatiques en France et d’en faire une catĂ©gorie lĂ©gitime de l’action publique, en 2020, la pandĂ©mie de Covid-19 a rĂ©vĂ©lĂ© la globalitĂ© du phĂ©nomĂšne. Le virus ayant Ă©tĂ© dĂ©couvert Ă  Wuhan, en Chine, le fantasme du « pĂ©ril jaune » s’en est trouvĂ© rĂ©activĂ©, de mĂȘme que l’image de la Chine perçue comme un pays sous-dĂ©veloppĂ©, manquant d’hygiĂšne et mĂ©prisable, Ă  l’image du titre Ă©vocateur « Alerte jaune » paru en Une du Courrier picard Ă  la fin du mois de janvier. Cette stigmatisation idĂ©ologique a encouragĂ© les gens Ă  Ă©viter les commerces alimentaires gĂ©rĂ©s par des Asiatiques et a donnĂ© lieu Ă  des agressions verbales, voire physiques, Ă  l’encontre de toute personne perçue comme chinoise dans l’espace public, y compris les enfants.

De surcroĂźt, Ă  l’échelle de la politique internationale, cette idĂ©ologie s’est traduite par des propos complotistes, Ă  l’instar de ceux du prĂ©sident des États- Unis, Donald Trump, qui, en employant l’expression « virus chinois », a ravivĂ© la haine contre les Asiatiques. En consĂ©quence, aux États-Unis comme en France, les slogans « Je ne suis pas un virus/I am not a virus[1] » se sont rĂ©pandus sur les rĂ©seaux sociaux pour dĂ©noncer la posture et les actes racistes. En France, les Ă©tudes scientifiques sur le racisme et la discrimination ont jusqu’à prĂ©sent portĂ© plus spĂ©cifiquement sur les populations provenant des territoires d’outre-mer ou issues de l’immigration postcoloniale (Maghreb, Afrique subsaharienne) ; peu d’ouvrages ont mis en lumiĂšre les origines ou les consĂ©quences des discriminations touchant les populations originaires d’Asie du Sud et de l’Est.

Ce livre entend apporter des Ă©lĂ©ments de comprĂ©hension et un appareil critique sur le racisme anti-Asiatiques en brossant un tableau d’ensemble des nouveaux immigrĂ©s chinois (Xinyimin), c’est-Ă -dire les immigrĂ©s en provenance de la Chine continentale arrivĂ©s en France aprĂšs les rĂ©formes Ă©conomiques chinoises de la fin des annĂ©es 1970. Comme l’ont montrĂ© les actes racistes provoquĂ©s par la pandĂ©mie de Covid-19, la « sinophobie », entendue ici comme une crainte ou une haine Ă  l’égard de la Chine ou du peuple chinois, constitue le matĂ©riau brut du racisme anti-Asiatiques. Qu’elles soient chinoises ou pas, toutes les personnes perçues comme asiatiques sont impactĂ©es par les effets de ces reprĂ©sentations. Pour dĂ©construire ces prĂ©jugĂ©s, ce livre se propose de donner la parole aux victimes de ce racisme – les immigrĂ©s chinois, leurs enfants et plus globalement toute personne asiatique – et de rendre compte de leurs trajectoires et de leurs luttes.

Avant d’entrer dans le dĂ©tail du matĂ©riau sur lequel s’appuie ce livre, il nous semble important de faire un bref rappel de l’histoire de l’installation de la diaspora chinoise en France qui s’étend au moins sur cent cinquante ans.

Une minorité en mutation

L’histoire des Chinois en France remonte au moins Ă  la fin du XIXe siĂšcle, et dĂ©bute traditionnellement par l’arrivĂ©e d’un commerçant du Qingtian venu vendre la prĂ©cieuse pierre de roche de sa rĂ©gion utilisĂ©e, entre autres, pour la confection des sceaux chinois. Pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, la France a ensuite fait venir entre 100 000 et 140 000 Chinois, pour la plupart originaires de la rĂ©gion du Zhejiang (dans laquelle se trouve la ville de Wenzhou) et du Shandong, afin de combler le dĂ©ficit de main-d’Ɠuvre masculine liĂ© aux pertes humaines. À la fin de la guerre, entre 2 000 et 3 000 d’entre eux sont restĂ©s en France et ont crĂ©Ă© des ateliers artisanaux sur l’ülot Chalon, dans l’actuel 12e arrondissement de Paris, aux cĂŽtĂ©s des immigrĂ©s sĂ©nĂ©galais, maghrĂ©bins et vietnamiens. À partir des annĂ©es 1930, ces commerçants originaires de Wenzhou ont  commencĂ©  Ă   s’installer  dans le quartier des Arts et MĂ©tiers, dans le 3e arrondissement de Paris, qui est progressivement devenu le « quartier de la maroquinerie chinoise ». Dans les annĂ©es 1980, l’ülot Chalon a fait l’objet d’une politique de rĂ©novation urbaine qui a entraĂźnĂ© la dĂ©localisation de l’ensemble des ateliers chinois vers le quartier des Arts et MĂ©tiers[2].

Un nouveau flux d’immigration s’est constituĂ© dans les annĂ©es 1970 avec l’arrivĂ©e en France de rĂ©fugiĂ©s d’origine chinoise en provenance de pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, notamment du Vietnam  et du Cambodge,  dont ils avaient acquis la nationalitĂ©. Issues pour la plupart de la province du Guangdong et installĂ©es en Indochine aprĂšs la RĂ©volution chinoise de 1911, ces familles ont Ă©tĂ© persĂ©cutĂ©es par le rĂ©gime des Khmers rouges. Elles se sont souvent d’abord rĂ©fugiĂ©es en ThaĂŻlande avant de rejoindre d’autres pays, dont la France, qui en a accueilli plus de 100 000 jusqu’en 1985. Une partie de ces rĂ©fugiĂ©s a Ă©tĂ© logĂ©e dans les grands ensembles du 13e arrondissement de Paris construits au cours des annĂ©es 1970. Ils se sont lancĂ©s dans le commerce alimentaire, la restauration ou encore la joaillerie et ont transformĂ© le « Triangle de Choisy » (circonscrit par l’avenue de Choisy, celle d’Ivry et le boulevard MassĂ©na) en un vĂ©ritable Chinatown. Ils se sont Ă©galement engagĂ©s dans d’autres secteurs traditionnellement occupĂ©s par des Ă©trangers, comme le textile et la maroquinerie[3].

Les rĂ©formes Ă©conomiques de Deng Xiaoping lancĂ©es en Chine en 1978 ont entraĂźnĂ© d’importants flux migratoires, Ă  la fois Ă  l’intĂ©rieur de la Chine et vers l’étranger. Dans les trois provinces cĂŽtiĂšres du sud-est de la Chine (Zhejiang, Fujian et Guangdong) oĂč la tradition migratoire est forte, l’émigration internationale a repris de maniĂšre soutenue Ă  partir des annĂ©es 1980. L’accĂ©lĂ©ration des rĂ©formes Ă©conomiques chinoises Ă  partir de 1992 a conduit, Ă  la suite de la restructuration des entreprises d’État, Ă  des licenciements massifs (entre 20 et 40 millions de  personnes  ont  perdu leur emploi), notamment dans l’ancien pĂŽle industriel du nord-est de la Chine, le Dongbei. Ce chĂŽmage de masse s’est traduit par une forte Ă©migration, majoritairement fĂ©minine, au dĂ©part de cette rĂ©gion. Au contraire des migrants originaires du Zhejiang, du Fujian et du Guangdong, ceux en provenance du Dongbei migrent souvent de maniĂšre isolĂ©e et ne bĂ©nĂ©ficient gĂ©nĂ©ralement pas, Ă  leur arrivĂ©e en France, des rĂ©seaux de soutien mis en place par les Chinois plus anciennement installĂ©s. Ils s’y trouvent ainsi souvent en situation trĂšs prĂ©caire, voire irrĂ©guliĂšre, et sont frĂ©quemment exploitĂ©s par leurs employeurs, gĂ©nĂ©ralement originaires du sud-est de la Chine. Une partie de ces femmes deviennent travailleuses du sexe et ont fait l’objet d’attention de la part des pouvoirs publics et des mĂ©diats suite Ă  leurs mobilisations pour la reconnaissance de leur droit au travail[4].

Aujourd’hui, la France demeure une destination attractive pour les ressortissants chinois, qui y viennent souvent faire leurs Ă©tudes. Au sein de l’UE, la France enregistre l’une des plus fortes croissances de la population nĂ©e en Chine : + 4 % par an en moyenne entre 2008 et 2014 (environ 100 000 personnes en rĂ©gion parisienne en 2015)[5]. Les Chinois constituent dĂ©sormais, aprĂšs les Marocains et les AlgĂ©riens, le plus gros flux d’immigrants lĂ©gaux en France. Cette brĂšve prĂ©sentation de l’histoire de l’immigration chinoise montre ainsi le  renouvellement  permanent  des origines gĂ©ographiques, des motifs de dĂ©part et des parcours d’intĂ©gration. Cette diversitĂ© interne contredit ainsi l’image monolithique d’une « minoritĂ© modĂšle » oĂč chacun rĂ©ussit et qui aurait su « s’approprier les valeurs de la RĂ©publique par l’école et par le travail », comme l’a louĂ© Nicolas Sarkozy en 2010 lors de la fĂȘte du Nouvel An chinois Ă  l’ÉlysĂ©e. Pourtant, dans un contexte politique hostile Ă  l’immigration, les discours politiques et mĂ©diatiques tendent Ă  promouvoir cette rhĂ©torique pour renforcer la hiĂ©rarchisation raciale. Force est de constater qu’en crĂ©ant des distinctions pour faire l’éloge d’une population Ă  l’exclusion des autres, le discours de la « minoritĂ© modĂšle » devient un outil Ă  double tranchant qui contribue Ă  enfermer l’ensemble des populations asiatiques issues de l’Asie de l’Est et du Sud-Est dans une reprĂ©sentation figĂ©e de « commerçants qui rĂ©ussissent » – les agressions Ă©tant l’une des consĂ©quences les plus violentes de cette discrimination positive. C’est pourquoi dans une vidĂ©o dont il sera question plus loin, les jeunes Asiatiques cherchent Ă  souligner la diversitĂ© de leurs mĂ©tiers, non seulement pour combattre le prĂ©jugĂ© qui voudrait qu’ils soient riches, mais aussi pour libĂ©rer cette jeunesse des carcans liĂ©s Ă  l’impĂ©ratif de rĂ©ussite sociale qui pĂšsent sur elle.

Une ethnographie transnationale de longue durée

Ce livre est le rĂ©sultat combinĂ© d’une recherche ethnographique menĂ©e sur plus de dix ans et d’une rĂ©flexion politique qui Ă©volue sous le regard des enquĂȘtĂ©s tout au long de ces annĂ©es. Pour dĂ©construire le mythe d’une minoritĂ© « discrĂšte » qui « rĂ©ussit », ce livre vise Ă  dĂ©passer l’image de « carte postale » en proposant des portraits vivants de Chinois et d’Asiatiques, d’ñges, de parcours et de rĂȘves variĂ©s, ainsi que des observations sur les mobilisations sociales engagĂ©es par ou avec des membres de la communautĂ© chinoise depuis 2010.Les donnĂ©es et informations prĂ©sentĂ©es dans cet ouvrage ont Ă©tĂ© recueillies au plus prĂšs des rĂ©alitĂ©s individuelles par des entretiens et suivent trois moments spĂ©cifiques de mobilisations sociales en France.À partir des parcours des immigrĂ©s chinois, nous aborderons les reprĂ©sentations et les pratiques racistes qui touchent l’ensemble des personnes racisĂ©es asiatiques en France, pour finalement entrevoir la possibilitĂ© des mobilisations antiracistes.

La premiĂšre partie du matĂ©riau de recherche a Ă©tĂ© recueillie entre l’automne 2009 et le printemps 2014,dans le cadre d’une thĂšse soutenue Ă  l’universitĂ© Paris-IV en novembre 2015. ArrivĂ©e Ă  Paris en 2009 pour mon cursus doctoral, j’ai commencĂ© Ă  travailler sur mon projet de thĂšse sur la mobilisation des populations chinoises, Ă  partir du mouvement des sans-papiers lancĂ© par la CGT Ă  l’automne de la mĂȘme annĂ©e. Plus de 200 travailleurs chinois ayant participĂ© Ă  ce mouvement, j’ai pu recueillir les propos d’un grand nombre de grĂ©vistes et me documenter sur leurs parcours migratoires, sur l’organisation Ă©conomique reposant sur les liens communautaires chinois et sur la perception qu’ils avaient du mouvement syndical. Une fois le mouvement des sans-papiers entrĂ© dans une phase plus calme, j’ai Ă©tĂ© amenĂ©e Ă  observer les mobilisations au sujet des agressions ciblant les populations chinoises qui rĂ©sident ou travaillent Ă  Belleville et Ă  Aubervilliers. Au total, cette recherche de thĂšse compte plus d’une centaine d’entretiens d’immigrĂ©s chinois et de personnes de nationalitĂ© française ayant eu des interactions avec eux, et cinq semaines d’enquĂȘte de terrain en Chine dans les villes et villages d’oĂč ils sont originaires(Wenzhou et ses alentours dans la rĂ©gion du Zhejiang, Nanchang dans le Jiangxi, et Fuqing dans la province du Fujian).

Le deuxiĂšme moment clĂ© de cette recherche commence Ă  l’étĂ© 2016, aprĂšs l’assassinat du couturier Chaolin Zhang Ă  Aubervilliers par trois jeunes hommes. Tandis que le rĂ©pertoire d’actions se situe dans le prolongement des mobilisations organisĂ©es Ă  Belleville en 2011, le mot d’ordre « Les prĂ©jugĂ©s tuent ! » choisi par les jeunes Chinois nĂ©s ou ayant reçu une Ă©ducation en France rend compte d’une prise de conscience du racisme structurel qui distingue cette gĂ©nĂ©ration de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente. Ces jeunes sont par ailleurs loin de se contenter de lutter sur le seul terrain de l’agression, mais visent Ă  dĂ©noncer plus globalement tous les prĂ©jugĂ©s racisĂ©s associĂ©s Ă  la population chinoise, en tissant des liens avec d’autres jeunes Asiatiques originaires de l’Asie de l’Est et de l’Asie du Sud. « Nous avons Ă©tĂ© combattants pour la France, travailleurs forcĂ©s dans les campagnes, enfants des colonies, boat people ; nous sommes devenus comĂ©dien,  chef  cuisinier, animateur TV, footballeur, artiste peintre, chanteuse, gĂ©nie des algorithmes, journaliste, rugbyman, compositeur, entrepreneur, agent immobilier, fonctionnaire, avocat, mĂ©decin, professeur des Ă©coles, retraitĂ©, coiffeuse, maquilleuse, Ă©tudiante, pharmacien, esthĂ©ticienne, taxi, chercheur, Ă©boueur, policier, opticien, manutentionnaire, serveur
 français. Tu peux changer les choses. [
] Ensemble, nous pouvons changer les choses ! L’avenir c’est vous qui l’écrivez, exprimez-vous. » VoilĂ  ce que l’on peut lire, entre autres, dans la courte vidĂ©o Asiatiques de France qui rassemble une vingtaine de jeunes Asiatiques issus de l’immigration. Dans le cadre de plusieurs projets collectifs, j’ai d’ailleurs Ă©tĂ© amenĂ©e Ă  constater et Ă  Ă©tudier l’émergence d’une identitĂ© pan-asiatique parmi les jeunes Asiatiques, tant dans l’espace public que sur les rĂ©seaux sociaux. En plus des tentatives de rĂ©futer les stĂ©rĂ©otypes touchant les Chinois, certains retournent le stigmate en mettant en avant une identitĂ© « jaune » Ă  travers des slogans tels que « Yellow is beautiful[6] », inspirĂ©s visiblement du mouvement noir aux États-Unis dans les annĂ©es 1960.

Enfin, le troisiĂšme et dernier moment de cette enquĂȘte se situe au printemps et Ă  l’automne 2020, alors que la pandĂ©mie de Covid-19 se propage dans le monde et qu’elle soulĂšve au passage une vague de racisme Ă  l’égard des Asiatiques, qui se traduit, entre autres, par des rĂ©flexions critiques gĂ©nĂ©ralisĂ©es dans les mĂ©dias et sur les rĂ©seaux sociaux. J’ai alors entrepris de conduire de nouvelles enquĂȘtes de terrain en interrogeant une vingtaine de jeunes Asiatiques entrĂ©s dans le militantisme antiraciste pendant le confinement afin d’explorer les composantes de cette catĂ©gorie « asiatique » et les formes possibles de rĂ©sistance dans la France d’aujourd’hui.

Le titre prĂ©vu initialement pour cet ouvrage Ă©tait Yellow is the new black, inspirĂ© par la sĂ©rie Ă©tats-unienne Orange is the new black. Il s’agissait, d’une part, de souligner l’émergence et la publicisation des actes racistes ciblant les Asiatiques, mĂȘme si, dans leur histoire, leur intensitĂ© et leur frĂ©quence, ces actes ne sont pas comparables Ă  ceux visant les personnes noires. D’autre part, ce titre souhaitait mettre en avant le fait que les Asiatiques en France dĂ©noncent le racisme, se mobilisent, en reprenant certains slogans hĂ©ritĂ©s des mouvements noirs et en envisageant des convergences avec d’autres minoritĂ©s racisĂ©es, comme le suggĂ©rait dĂ©jĂ  dans les annĂ©es 1960 le slogan Ă©tats-unien « Yellow Peril supports Black Panthers ». NĂ©anmoins, compte tenu de la diffĂ©rence des processus de racialisation des Asiatiques et des Noirs en France et dans le souci de trouver un titre plus adaptĂ© au contexte français, le titre actuel a Ă©tĂ© choisi pour souligner la particularitĂ© des Asiatiques en France : une minoritĂ© perçue comme « modĂšle » en termes Ă©conomiques, mais qui demeure Ă  bien des Ă©gards comme un corps Ă©tranger Ă  la communautĂ© nationale.

Existe-t-il un racisme anti-Asiatiques spĂ©cifique et distinct de celui que connaissent les autres populations minoritaires ? Si oui, comment l’expliquer ? DerriĂšre les craintes, la colĂšre et la tristesse, quelle(s) transformation(s) de la sociĂ©tĂ© française faut-il lire ? Qu’est-ce qui pousse les jeunes, enfants d’immigrĂ©s, Ă  dĂ©fier leurs parents, les vieux notables de la communautĂ©, voire la police, pour lancer desactions collectives inĂ©dites ? Au fil des chapitres, Ă  travers les paroles et les rĂ©cits de femmes et d’hommes, de jeunes et d’« anciens Â», d’entrepreneurs et de sans-papiers, de buralistes et de manucures
 nous allons mettre en regard les parcours des immigrĂ©s chinois, les reprĂ©sentations et les pratiques racistes, tout en analysant les dynamiques des mobilisations antiracistes des Asiatiques de France.

Notes

[1] Pour la France : voir le post de la rĂ©alisatrice Amandine Gay sur Twitter le 27 janvier 2020 et voir « “Je ne suis pas un virus” : les prĂ©jugĂ©s racistes anti-asiatiques dĂ©noncĂ©s sur les rĂ©seaux sociaux », 28 janvier 2020, sur <www. europe1.fr>. Pour les États-Unis : « “I am not a virus.” How this artist is illustrating coronavirus-fueled racism », 1er avril 2020, sur : <www.pbs.org>.

[2] Voir VĂ©ronique Poisson, « Les grandes Ă©tapes de cent ans d’histoire migratoire entre la Chine et la France », Hommes & migrations,n° 1254.1, 2005, p. 6‑17 ; Zhipeng Li, Les Entrepreneurs chinois en France : le modĂšle de la diaspora Wenzhou, Presses universitaires François-Rabelais, Tours, 2021.

[3] Nancy Green, Du Sentier à la 7e Avenue. La confection et les immigrés, Seuil, Paris, 1998.

[4] Voir notamment : Florence LĂ©vy et MarylĂšne Lieber, « La sexualitĂ© comme ressource migratoire », Revue française de sociologie, n° 50.4, 2009, p. 719‑746 ; HĂ©lĂšne Lebail, « Femmes chinoises travailleuses sexuelles Ă  Paris : Construire sa respectabilitĂ©, dĂ©finir la violence et revendiquer son droit Ă  la sĂ©curitĂ© dans l’espace public », in Ya-Han Chuang et Anne-Christine TrĂ©mon (dir.), MobilitĂ©s et mobilisations chinoises en France, TERRA-HN, Marseille, 2020.

[5] Insee, Une population immigrĂ©e aujourd’hui plus rĂ©partie sur le territoire rĂ©gional, communiquĂ© de presse, octobre 2017, disponible sur <https://www.insee.fr>.

[6] Voir le compte « Yellow.is.beautiful » sur le site Instagram (<https://www. instagram.com>), ainsi que le documentaire réalisé par Giulio Lucchini, « Yellow is beautiful », disponible sur <https://www. vimeo.com>.

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Source: Contretemps.eu