Octobre 21, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Appel Ă  la GrĂšve GĂ©nĂ©rale contre l’Accord pour la Paix Sociale et la Nouvelle Constitution du Bloc de partis au pouvoir en plein SoulĂšvement Populaire

Le 18 octobre 2019 pour ce qui concerne la MĂ©tropole de Santiago et depuis le 19 dans l’ensemble des rĂ©gions du territoire sous domination de l’État du Chili, est nĂ© un SoulĂšvement Populaire dans la rue dĂ©clenchĂ© par la hausse de 30 dollars chiliens du ticket de mĂ©tro dans la capitale, une situation qui a fait exploser la bombe des injustices, des inĂ©galitĂ©s, de la misĂšre, de la prĂ©caritĂ© et des exactions qui couvait sous la braise au cours de trois dĂ©cennies de post-dictature dans notre pays.

Les lycĂ©en.ne.s ont Ă©tĂ© le fer de lance de cet Ă©vĂ©nement politique qui a ensuite grandi de jour en jour, en une avalanche rejointe par des travailleur.e.s, des habitant.e.s, des Ă©tudiant.e.s, des chĂŽmeur.e.s, des marginalisĂ©.e.s, des femmes et dissidences sexuelles, des indigĂšnes et de jeunes prolĂ©taires, c’est-Ă -dire l’ensemble de la classe vivant de son travail, dont bien entendu le Peuple OrganisĂ©, en lutte depuis des dĂ©cennies. Ce soulĂšvement a Ă©tendu sa capacitĂ© d’appel Ă  mobilisation, de manifestation massive dans les rues, de consultation politique en assemblĂ©es autogĂ©rĂ©es et gagnĂ© tout le territoire, au point de parvenir Ă  remettre en question l’ordre social bourgeois et les institutions l’étayant.

C’est dans ce contexte que la Plateforme d’UnitĂ© Sociale (CUT, ANEF, CONFUSAM et autres organisations syndicales et sociales) lança un appel Ă  la GrĂšve GĂ©nĂ©rale pour le 14 novembre 2019, qui reçut une rĂ©ponse massive, montra une bonne rĂ©sistance dans les affrontements, un niveau de combativitĂ© Ă©levĂ© ainsi que de l’efficacitĂ© dans les barrages pour paralyser la production, le commerce et les services. Et alors qu’une importante partie du territoire Ă©tait paralysĂ©e, sous couvre-feu et avec un gouvernement impuissant et aux abois, des partis d’opposition (dont une partie du Front de Gauche Frente Amplio) en accord avec les partis gouvernementaux et avec le Gouvernement de SebastiĂĄn Piñera organisĂšrent une rĂ©union d’urgence le jour mĂȘme et signĂšrent l’Accord pour la Paix Sociale et la Nouvelle Constitution dĂšs le lendemain, vendredi 15 novembre Ă  3 heures du matin.

Mais quelles ont été les implications de cet accord pour le mouvement populaire ?

En tant que Front Anarchiste OrganisĂ© [FAO], nous interprĂ©tons cette signature comme un accord du Bloc au pouvoir (gouvernement avec une grande partie des partis parlementaires) ayant pour objectif d’enrayer la dĂ©ferlante du Mouvement Populaire sur l’État de Droit, l’ordre social bourgeois et le statu quo de la sociĂ©tĂ© capitaliste nĂ©o-libĂ©rale. L’Accord pour la nouvelle Constitution a Ă©tĂ© une soupape de sĂ©curitĂ© pour Ă©vacuer la fumĂ©e des barricades et Ă©teindre l’incendie allumĂ© dans tout le pays ; de mĂȘme que l’Accord pour la Paix a Ă©tĂ© un chĂšque en blanc Ă  remplir au Parlement (une institution des moins lĂ©gitimes socialement tout comme le gouvernement Piñera, les Forces armĂ©es et de l’ordre) avec de nouvelles lois rĂ©pressives criminalisant le mouvement populaire et les luttes sociales. Cet accord a Ă©galement Ă©tĂ© une bouĂ©e de sauvetage lancĂ©e par une grand partie des partis parlementaires d’opposition Ă  un gouvernement dont la cote de popularitĂ© avoisine les 6% (de loin la plus basse de l’aprĂšs-dictature) et dont la seule rĂ©ponse aux revendications populaires a Ă©tĂ© et reste de poursuivre les violations des droits humains avec toujours plus de rĂ©pression, assassinats, tortures, blessures, viols et emprisonnements.

Mais il faut aussi pointer du doigt les failles du mouvement populaire, et en particulier de ses composantes syndicales. Nous entendons par lĂ  que si la CUT et la Plateforme d’UnitĂ© Sociale avaient oeuvrĂ© pour Ă©tendre l’appel Ă  la GrĂšve GĂ©nĂ©rale illimitĂ©e, le mouvement populaire aurait probablement Ă©tĂ© en mesure de renverser le gouvernement patronal de Piñera et consorts, car l’effervescence et les conditions sociales de la rĂ©volte le permettaient. Cela aurait mĂȘme pu empĂȘcher la signature de l’accord et permettre un meilleur Ă©quilibre des forces du mouvement populaire face au Bloc au pouvoir et Ă  l’ensemble du Bloc dominant. Cependant cela ne s’est pas passĂ© comme ça et nous en sommes rĂ©duit Ă  la politique-fiction ou Ă  Ă©mettre de voeux ou des espoirs. Ce qui est certain c’est que les partis de la caste politique – qui ne mĂ©ritent pas le nom d’opposition- ont prĂ©fĂ©rĂ© travailler pour une issue politique par en haut, Ă  travers un accord dans le cadre des institutions bourgeoises, dans le dos du peuple insurgĂ© dont ils se sont arrogĂ© la reprĂ©sentation, et en cherchant Ă  crĂ©er “une ligne de partage des eaux” entre manifestants pacifiques et partisans de la violence. L’histoire le leur fera sans aucun doute payer.

Cela Ă©tant dit, il faut Ă©galement reconnaĂźtre qu’en dĂ©pit d’un processus de rĂ©armement du tissu social depuis 2005, les forces rĂ©volutionnaires et anticapitalistes, dont nous sommes, ne voyaient pas venir un soulĂšvement populaire dans un avenir proche et n’étaient pas prĂȘtes Ă  proposer une issue rĂ©volutionnaire avec un programme commun pour notre classe exploitĂ©e et opprimĂ©e. Ce que l’on pressentait davantage et ne se dĂ©ment toujours pas, c’est une rage acharnĂ©e contre la police, pour virer SebastiĂĄn Piñera et, dans une moindre mesure, pour porter les revendications historiques pour l’établissement de droits sociaux.

MĂȘme si, au dĂ©part, l’AssemblĂ©e Constituante n’était pas au cƓur de la contestation, il faut reconnaĂźtre qu’elle a fini par trouver sa place dans la rue, dans la plupart des conseils et des assemblĂ©es auto-convoquĂ©es, et chez beaucoup de jeunes en lutte appelĂ©.e.s la “PremiĂšre Ligne”. De ce point de vue, il est clair que le rĂ©fĂ©rendum, la convention constitutionnelle et le processus constituant, ont permis de crĂ©er des espaces de discussion, de dĂ©bat politique dans les diffĂ©rentes assemblĂ©es territoriales, Ă©tudiantes, fĂ©ministes, socio-environnementales et indigĂšnes autour de la volontĂ© commune de dĂ©passer et changer la Constitution politique actuelle, forgĂ©e dans la terreur, par le fer et par le feu, pendant la Dictature et rĂ©digĂ©e a huis clos.

Il faut enfin noter que l’accord a entraĂźnĂ© une baisse de la mobilisation en rĂ©ponse aux appels Ă  manifester du SoulĂšvement Populaire, avec l’aide de la rĂ©pression et de nouvelles lois telles que la loi “antibarricades” et “anti-pillage” dont le but, en fin de compte, n’était autre que de criminaliser les mĂ©canismes de lutte des travailleur.e.s et du peuple insurgĂ©.

Référendum, Convention Constitutionnelle et processus constituant

Ces prĂ©misses Ă©tant posĂ©es, la Convention Constitutionnelle serait-elle un mĂ©canisme lĂ©gitime pour que le mouvement populaire fasse des avancĂ©es dans la protection et la conquĂȘte de droits sociaux ? ÂżOu bien ce mĂ©canisme, convenu par le Bloc au pouvoir, manquerait-il de lĂ©gitimitĂ© Ă©tant donnĂ© qu’il ne prend pas en compte les assemblĂ©es auto-convoquĂ©es?

Comme nous l’avons esquissĂ©, Ă  notre sens la Convention constitutionnelle dĂ©cidĂ©e par le Bloc au pouvoir en concertation avec des partis qui se sont arrogĂ©s la reprĂ©sentativitĂ©, et ce dans le dos du peuple insurgĂ©, est un mĂ©canisme dotĂ© de lĂ©galitĂ© du point de vue des institutions bourgeoises mais qui est dĂ©pourvue de lĂ©gitimitĂ© sociale. En effet, elle se rĂ©alisera avec les droits de blocage existant dans la constitution actuelle, par exemple la rĂšgle des deux tiers pour l’approbation des points Ă  traiter, l’impossibilitĂ© de remettre en cause les TLC (traitĂ©s de libre commerce), les entraves Ă  la participation des dirigeants syndicaux et des activistes sociaux en tant que membres de la Constituante, le fait de ne pas autoriser la participation des mineur.e.s, entre autres. Plus important encore, elle ne prend pas en compte les milliers de consultations et d’accords auxquels notre peuple est parvenu dans les conseils et les assemblĂ©es auto-convoquĂ©es sur tout le territoire.

Nous le dĂ©clarons clairement : toute tentative de former une assemblĂ©e constituante populaire, souveraine, libre, auto convoquĂ©e ou autre Ă©pithĂšte, doit ĂȘtre une nĂ©cessitĂ© Ă©manant du mouvement populaire, de ses propres organisations de classe, de ses bases dans les diffĂ©rents territoires, dans le respect des mĂ©canismes de dĂ©mocratie directe que le peuple a fait naĂźtre de ses consultations, telles que les assemblĂ©es fonctionnant au consensus et/ou au vote Ă  main levĂ©e.

MalgrĂ© tout, il faut souligner qu’à la diffĂ©rence des processus Ă©lectoraux rĂ©guliers de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative et bourgeoise qui nous gouverne, ce processus de constituante, quoique le fruit d’un accord venu d’en haut, du Bloc au Pouvoir, est tout de mĂȘme une concession obtenue par une pression sociale trĂšs forte, que l’on sentait au quotidien sur des institutions dĂ©bordĂ©es par la rue, afin d’éviter que nous renversions le gouvernement de Piñera, car telle Ă©tait la principale revendication avant le 15 Novembre.

Et si l’on garde Ă  l’esprit ce qui vient d’ĂȘtre dit, c’est loin d’ĂȘtre nĂ©gligeable qu’ils aient ouvert la porte Ă  un processus que la rĂ©publique et l’État du Chili n’ont jamais connu en 200 ans d’existence. Et, pour finir, il faut souligner que c’est le peuple insurgĂ© dans son ensemble qui donnera ou pas une lĂ©gitimitĂ© au rĂ©sultat du processus dans le feu des luttes et des consultations Ă  venir.

Le travail militant de l’Anarchisme organisĂ©

A notre sens, notre rĂŽle en tant qu’organisation politique et sur un plan gĂ©nĂ©ral en tant qu’anarchistes organisĂ©.e.s n’est pas de participer au rĂ©fĂ©rendum, Ă  la Convention Constitutionnelle et au processus constituant en appelant Ă  voter OUI et encore moins en appelant Ă  voter NON avec les secteurs d’extrĂȘme droite et conservateurs du bloc dominant et de la sociĂ©tĂ©. Mais nous pensons aussi qu’en tant qu’anarchistes nous ne pouvons ĂȘtre en marge des processus sociaux qui nous concernent en tant que classe laborieuse, aussi nous nous positionnons pour une reprise progressive du SoulĂšvement Populaire dans le contexte de la pandĂ©mie que notre pays et le monde vivent. Notre contribution sera de reprendre les rues ; de renouer avec les assemblĂ©es syndicales, Ă©tudiantes, territoriales, antipatriarcales et socio-environnementales, entre autres, afin qu’elles se reconstituent maintenant qu’une grande partie du pays n’est plus soumise au confinement et Ă  la quarantaine ; de monter sur les barricades et d’organiser l’autodĂ©fense contre la forte rĂ©pression Ă  venir si nous voulons maintenir le niveau de mobilisation de notre peuple dans les manifestations ; ne pas cĂ©der d’un pouce dans la rue face aux nĂ©ofascistes regroupĂ©s derriĂšre le NON, car en tant que mouvement populaire nous ne pouvons tolĂ©rer l’intolĂ©rance du rĂ©visionnisme pinochettiste et dictatorial qui a profondĂ©ment imprĂ©gnĂ© la bourgeoisie et pourquoi ne pas le dire, des secteurs de notre propre classe aussi.

Notre travail militant consistera Ă  rester vigilants, Ă  rĂ©flĂ©chir ensemble dans les assemblĂ©es auto -convoquĂ©es de consultation populaire quant Ă  la portĂ©e du processus constituant, Ă  continuer construire dans les espaces sociaux oĂč nous sommes prĂ©sents quotidiennement, Ă  entretenir la flamme des barricades car c’est dans le feu de l’action et de la lutte que nous nous sommes peu Ă  peu (re)connus comme des Ă©gaux, comme faisant partie d’un mĂȘme peuple, d’une mĂȘme classe sociale vivant de son travail. Nous comprenons bien que certains secteurs de notre classe ont dĂ©posĂ© leur confiance dans le RĂ©fĂ©rendum, la Convention Constitutionnelle et le processus constituant : cela, Ă  nos yeux, n’en fait pas des ennemi.e.s de classe ni des traĂźtres non plus. L’important c’est de viser le mĂȘme ennemi de classe -Ă  savoir les secteurs qui veulent tout garder en l’état-, lors des assemblĂ©es populaires et dans la contestation de rue, nous qui ne voulons pas participer au processus constituant et les personnes qui au contraire veulent y participer. Avancer dans l’établissement d’un programme commun de notre classe, des secteurs sociaux et politiques rĂ©volutionnaires, dans l’unitĂ© et depuis les bases sociales, afin d’obtenir la dĂ©mission de Piñera et de son gouvernement, le dĂ©passement du nĂ©olibĂ©ralisne et la conquĂȘte de droits sociaux qui nous ont Ă©tĂ© arrachĂ©s par la classe dominante en mettant la sociĂ©tĂ© Ă  feu et Ă  sang et en exerçant la terreur pendant la Dictature ; afin de dĂ©passer ainsi l’actuelle pĂ©riode politique qui a dĂ©butĂ© en 1973 avec le Coup d’État civico-militaire contre la classe laborieuse et le peuple organisĂ©.

POUR RENVERSER LE NÉOLIBERALISME ET GARANTIR DES DROITS SOCIAUX, NE LÂCHONS RIEN EN ASSEMBLÉES, SUR LES BARRICADES ET DANS LES RUES !




Source: Monde-libertaire.fr